img_pub
Rubriques

La famille, ce continent à revisiter

Le paysage familial marocain est en pleine transformation. On le savait. Les données du dernier recensement tendent à le confirmer. Nucléaire, recomposée, monoparentale, étendue... la famille marocaine se décline aujourd'hui au pluriel. Mais la famille, même transformée, a peut-être encore de beaux jours devant elle.

Le 11 septembre 2025 à 15h25

La famille reste une valeur centrale dans la société marocaine. Les liens familiaux restent forts mais les solidarités intrafamiliales ne sauraient pourtant compenser le besoin d’un système public de redistribution. Alors que les frontières et les structures de la famille évoluent, un débat devrait s’instaurer sur les objectifs et la cohérence de la politique familiale.

L’institution familiale n'est plus ce qu'elle était : les mariages sont de moins en moins nombreux, les divorces se banalisent. Dans le Maroc d’aujourd’hui comme d’antan, on peut être marié, divorcé, veuf ou célibataire. Mais la famille des temps actuels a changé de visage. L'affaiblissement du mariage et l'instabilité de la vie conjugale amènent à ce que les sociologues appellent la recomposition des familles : la taille des ménages diminue, le nombre de familles séparées s'accroît, de plus en plus d'enfants vivent avec un beau-parent, un demi-frère ou une demi-sœur, etc… On peut élever seule ses enfants ou partager cette charge avec un nouveau conjoint. Bref, le modèle de la famille nucléaire a de la concurrence. Les familles nombreuses marquent le pas mais les liens familiaux se reconstituent sous d’autres formes.

Faut-il en conclure que la famille est une espèce en voie de disparition ? Non, la famille est aujourd'hui tout simplement et résolument plurielle. Le tournant n'est pas simplement comportemental, mais concerne les structures familiales elles-mêmes. La famille centralisée et patriarcale, fondée sur un couple stable et des enfants nombreux, s'étiole. Le couple se fragilise ou se déstabilise mais en revanche, croissance de l'espérance de vie aidant, la lignée s'allonge, la famille se voit complétée peu à peu par une génération supplémentaire d'aïeux. Si donc le carcan familial traditionnel centré sur la figure de l'autorité paternelle a pris un coup de vieux, la famille reste une valeur plébiscitée par les Marocains.

Un double mouvement

Comment en est-on arrivé là ? Ces mutations ont été progressives, traversées par des mouvements d’affirmation de l’autonomie ou/et de reproduction de la dépendance. Les relations familiales pâtissent-elles du mode de vie contemporain ? Ces changements ont coïncidé avec un double mouvement, amorcé dans le courant des années 80. D'un côté, le chômage est particulièrement sévère pour les jeunes, dont la période d'entrée dans la vie adulte s'allonge et la dépendance économique se renforce.

De l'autre, le niveau de revenu des foyers ne s’améliore pas sensiblement et la pauvreté du troisième âge progresse. A 25 ans, plus d’un jeune sur deux vit encore chez ses parents. Cette situation n'est pas forcément bien vécue. Elle s’explique par les difficultés d’insertion sociale : insuffisance de ressources ou difficultés d’acquérir un logement.

Parallèlement, les enfants négocient l'autorité parentale. La famille traditionnelle a perdu de son emprise sur des membres motivés par une soif d'émancipation. La scolarisation des filles a pris son essor ; elles suivent, plus qu’auparavant, des études supérieures. Les femmes conquièrent de nombreux droits, certaines accèdent au marché du travail.

Ce mouvement d'émancipation des femmes a eu d'importantes conséquences sur l'organisation de la cellule familiale qui reposait jusque-là sur une hiérarchie des sexes. Jouissant d'une relative indépendance économique nouvelle, les femmes ont pu exercer un droit qui, en pratique, leur était interdit tant qu'elles dépendaient des ressources de leurs époux. Aujourd'hui, l'accent est mis sur le libre choix en dépit de la persistance de l'influence religieuse dans la société. Cela s'est traduit par une forte baisse du nombre de mariages rapportés à la population. Tandis que le nombre de divorces prononcés chaque année a fortement augmenté. Cette diversité des parcours familiaux, faite d'union, de rupture et de recomposition, est entrée dans les mœurs.

Plus précaire, la vie en couple reste néanmoins la norme. Mais cette vie à deux peut désormais prendre des formes différentes. De même, les Marocaines affichent un taux de fécondité plus bas que par le passé.  Là encore, beaucoup de choses ont changé : l'arrivée des enfants est mieux contrôlée. L'usage de la pilule s'est banalisé et les naissances rapprochées sont devenues rares.

Cette modernisation de la famille reste néanmoins inachevée. Dans la sphère domestique, par exemple, la division des tâches reste inégalitaire. Les hommes en font un peu plus qu'auparavant, mais encore beaucoup moins que leurs conjoints et se réservent les tâches les moins ingrates et celles qui ont le plus de visibilité sociale. Par ailleurs, un certain nombre de problèmes restent en suspens, notamment en cas de rupture. La séparation peut en effet entraîner une diminution importante du niveau de vie, le plus souvent des femmes. Les familles monoparentales sont de plus en plus répandues.

Toutefois, les liens familiaux restent forts malgré tous ces bouleversements. Ils permettent notamment de palier en partie les effets des crises économiques et sociales. Les solidarités familiales restent très importantes. Il est indéniable que ce système de redistribution privé et caché joue le rôle d'amortisseur face aux crises, notamment de l'emploi.

La génération entrée dans le monde du travail pendant la période du début de l’indépendance organise un transfert de ses ressources vers des générations lourdement frappées par le chômage. Pour être plus exhaustif en matière de solidarité, il faudrait ajouter à ce mécanisme vertical vieux-jeunes des transferts horizontaux de moindre importance entre personnes d'une même génération (frères et sœurs, mais aussi amis). Il ne faudrait pas conclure trop vite de la permanence de ces liens forts.

Les solidarités privées forment un matelas contre la crise, qui n'est pas de la même épaisseur pour tous. On peut en outre se demander quelles seront leurs durées. Si elles permettent d'encaisser le choc des crises, il est bien difficile d'estimer la résistance des solidarités intrafamiliales à long terme. D’où la nécessité de repenser la politique familiale à la lumière des nouvelles configurations sociales.

S'il est une permanence dans l'esprit des concepteurs de nos politiques publiques, c'est bien de considérer la question de la politique familiale comme un invariant dans les priorités sociales. La justification peut être aisément trouvée dans les racines culturelles de notre société, où la cellule familiale et sa structure sont des éléments de solidarité et de cohérence du corps social dans son ensemble.

Cette justification, pour essentielle qu'elle apparaisse, n'est pourtant pas suffisante, en ce qu'elle pourrait s'apparenter à un immobilisme ou à un défaut de prise en compte des changements de la structure familiale dans les orientations de la politique qui la gouverne. A cette nécessité s'ajoute une considération sociale tendant à faire valoir la nécessité de mener une politique familiale qui ne soit pas que démographique. Dans cette considération s'enchevêtrent ensuite un faisceau d'arguments ordonnés autour d’objectifs largement partagés tels que : la compensation des charges de famille, la redistribution verticale, l'exercice du libre choix des familles.

Dans ce contexte de recomposition et restructuration de l’institution familiale, la politique de la famille devrait revisiter ses principes et redéfinir ses orientations. Plusieurs logiques s'opposent dans la définition des politiques à suivre.

Tout d’abord, la nécessité de protéger la cellule familiale tout en garantissant des droits des individus qui la composent. Ensuite, la politique de la famille sera confrontée à la recherche de l’équilibre optimal entre les prestations de la sécurité sociale et une politique de redistribution sociale. Ce n’est que récemment qu’à travers les aides sociales, la politique familiale est envisagée comme le moyen d'expression privilégié d'une politique de solidarité. Dès lors, parce qu'elle est plus solidaire, la politique familiale en devient également plus couteuse en ressources.  Enfin, tout en étant sociale, la politique familiale doit repenser sa dimension démographique, l'objectif étant de parvenir à garantir le remplacement des générations par une régulation incitative de la fécondité.

Les logiques divergentes de la politique familiale correspondent à autant d'objectifs à poursuivre à travers une combinaison optimale des choix. La difficulté importante à laquelle sont confrontés les pouvoirs publics se trouve dans les égales valeurs et pertinences de ces objectifs.

Les dépenses publiques en faveur de la famille vont voir leur poids augmenter parmi les autres branches de la protection sociale dans un environnement où l'important développement des branches maladie et vieillesse va nécessiter aussi un surcroît de ressources. Ceci amène naturellement à se poser la question de l'efficacité de la politique familiale et de la définition de ses priorités.

Par
Le 11 septembre 2025 à 15h25

à lire aussi

Ligue des champions de la CAF : l’AS FAR élimine la RS Berkane et rejoint Mamelodi Sundowns en finale
Football

Article : Ligue des champions de la CAF : l’AS FAR élimine la RS Berkane et rejoint Mamelodi Sundowns en finale

Battu 1-0 à l’extérieur, le club rbati a validé son billet grâce à son succès 2-0 à l’aller, retrouvant l’ultime rendez-vous continental pour la première fois depuis 1985, où il avait été sacré.

Éducation : le Maroc renforce sa coopération avec l’université chinoise Beihang
Quoi de neuf

Article : Éducation : le Maroc renforce sa coopération avec l’université chinoise Beihang

Le ministère marocain de l’Éducation nationale, du Préscolaire et des Sports a signé vendredi 17 avril à Rabat une convention de partenariat avec l’université chinoise Beihang University, visant à renforcer la coopération bilatérale en matière d’enseignement, de recherche scientifique et d’innovation technologique.

Sahara : Bruxelles se projette déjà sur l’investissement
DIPLOMATIE

Article : Sahara : Bruxelles se projette déjà sur l’investissement

Sur Medi1TV, la haute représentante de l’UE pour les affaires étrangères a présenté l’issue "politique" du différend autour des provinces du Sud comme un facteur d’accélération d’une dynamique européenne déjà amorcée sur le terrain.

Agents de gardiennage : vers la fin des journées de 12 heures payées seulement 8
NATION

Article : Agents de gardiennage : vers la fin des journées de 12 heures payées seulement 8

Le gouvernement, en concertation avec les partenaires sociaux, veut corriger une situation persistante en revoyant le cadre légal applicable aux amplitudes horaires dans la sécurité privée.

Cinéma. Dans “Calle Málaga”, Maryam Touzani célèbre la vie et lève le tabou de la vieillesse
CULTURE

Article : Cinéma. Dans “Calle Málaga”, Maryam Touzani célèbre la vie et lève le tabou de la vieillesse

Né de la douleur, de la perte et du besoin de garder vivant le souvenir de sa mère, le nouveau film de Maryam Touzani se veut un hommage à la renaissance. Dans les rues de Tanger, la réalisatrice nous confie son souhait de transformer la vieillesse en un privilège et de faire de la fiction un espace de liberté pour filmer la persistance de l'être et l'amour de la vie.

Race to the bunkers: Algiers rattled by the FAR’s technological rise
Defense

Article : Race to the bunkers: Algiers rattled by the FAR’s technological rise

Satellite images circulating on social media point to unusual activity across the border. The Algerian army appears to be stepping up the construction of underground structures, underscoring its concern over the precision of Moroccan strike systems.

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.

Toute l'actualité