La crise du multilatéralisme est une opportunité
Ces catastrophes sont devenues tout aussi habituelles que déprimantes. Idai est le dernier exemple d'une série d'événements météorologiques extrêmes, qui nous montre que les effets dévastateurs du changement climatique se situent non pas dans un avenir lointain, mais dans le présent. Pire encore, les pays les plus pauvres et les plus vulnérables sont les plus durement touchés. Le Mozambique -le pays où Idai a causé le plus de dégâts- va devoir reconstruire quasiment sans ressources, parce qu'il est actuellement bloqué dans des négociations visant à restructurer sa dette non viable.
Pour faire face à ces difficultés, en 2015, la communauté internationale a adopté le Programme de développement durable 2030, qui expose une voie vers une prospérité partagée et durable. Mais les Objectifs de développement durable (ODD) ne seront pas atteints sans une refonte de nos systèmes financiers, conforme au Programme d'action d'Addis-Abeba de l'Organisation des Nations unies. Il nous faut une architecture financière mondiale qui nous permette de financer les investissements nécessaires (notamment dans les infrastructures durables), pour répondre rapidement aux chocs et pour remettre sur pied les pays en difficulté.
Il y a eu quelques progrès. Une nouvelle évaluation du financement du développement durable mondial, menée en collaboration avec le Fonds monétaire international, la Banque mondiale et l'OCDE, estime que l'intérêt du secteur privé pour la finance durable est en hausse. En outre, les ODD sont de plus en plus souvent incorporés dans les budgets publics et dans les efforts de coopération au développement.
Mais ces changements ne sont ni assez rapides ni même proches de l'échelle requise. Par exemple, à 43 milliards de dollars pour la première moitié de 2018, le total de l'investissement privé dans les projets d'infrastructure est plus faible à présent qu'à la même période en 2012. Pour répondre à l'objectif de fournir l'éducation primaire pour tous en 2030, les dépenses annuelles d'éducation dans les pays les plus pauvres du monde devront être plus que triplés.
Dans le même temps, les risques systémiques sous-jacents doivent être traités pour éviter de futures crises. Ici, l'avenir ne semble pas prometteur. La croissance de l'économie mondiale a atteint un sommet de 3%, ce qui est bien en deçà de ce qui est nécessaire pour éradiquer la pauvreté dans de nombreux pays. En 2017, les salaires réels (indexés sur l'inflation des salaires) n'a augmenté que de 1,8%, le taux le plus bas en 10 ans. La plupart des habitants du monde vivent maintenant avec l'augmentation des niveaux d'inégalité des revenus. Bien que la mondialisation ait accru considérablement les richesses et ait permis des progrès significatifs dans la lutte contre la pauvreté, les bénéfices n'ont pas été partagés équitablement. Beaucoup trop de ménages, de communautés et de pays ont été exclus de la prospérité croissante.
Dans ce contexte, il n'est pas surprenant que la confiance dans le multilatéralisme lui-même ait chuté dans de nombreuses régions du monde. Pourtant, alors que l'ordre multilatéral souffre d'une crise de légitimité, une opportunité lui est également offerte. Le changement rapide -dans la géopolitique et la technologie, ainsi que dans le climat de la Terre- ont mobilisé notre attention collective sur les défis relatifs aux arrangements existants dans la finance mondiale, le commerce, la dette, la coopération fiscale et dans d'autres domaines. Alors que nous réexaminons à présent ces arrangements, nous pouvons les réutiliser dans le cadre du développement durable.
Par exemple, l'urgente nécessité de réaliser des investissements à long terme pour combattre le changement climatique a mis en évidence l'orientation à court terme des marchés des capitaux et a souligné l'importance de réaligner les facteurs qui motivent le comportement des acteurs du système financier. De même, le fait que plus de 588 milliards de dollars de marchandises aient fait l'objet de restrictions commerciales à la mi-octobre 2018 -soit une multiplication par sept par rapport à l'année précédente- représente une crise du système commercial multilatéral, mais également une occasion de promouvoir une approche plus équitable de la mondialisation.
Comme le Mozambique, il y a maintenant au moins 30 autres pays en développement et pays à faibles revenus à haut risque de surendettement. Mais l'augmentation des risques de dette souveraine, qui coïncide avec un changement du contexte des créanciers a sensibilisé la communauté internationale à des lacunes dans l'architecture existante dans la viabilité de la dette souveraine.
Enfin, la numérisation suscite un débat sur la conception du régime fiscal international et sur son incidence sur les inégalités. La concentration croissante du marché, en particulier dans l'économie numérique, a concentré l'attention sur la nécessité d'aborder les conséquences distributionnelles des nouvelles technologies -au sein des pays tout comme entre les pays.
Des mesures nationales visant à augmenter les impôts, à attirer des investissements et à aligner les systèmes financiers sur les ODD sont nécessaires pour initier la transformation dont nous avons besoin. Mais les problèmes mondiaux les plus urgents ne peuvent être résolus par les pays qui agissent par leurs propres moyens. Plutôt que de se retirer du multilatéralisme, la communauté internationale doit renforcer son action collective. Ce n'est qu'en collaborant que nous pouvons réaliser de grandes choses pour le bien de tous. Si nous ne le faisons pas, nous ne parviendrons pas à assurer un développement durable pour tous. À l'heure où l'avenir de la planète et notre prospérité commune sont en jeu, il n'y a aucune excuse pour l'inaction.
© Project Syndicate 1995–2019
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