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Donald P. Kaberuka

Ancien président de la Banque africaine de développement. Il préside le conseil d’administration du Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme.

Investir dans la santé en Afrique

Le 16 septembre 2022 à 16h44

Modifié 16 septembre 2022 à 16h44

Il fut un temps, encore proche, où un diagnostic de VIH équivalait à une sentence de mort. Le sida, avec la tuberculose et le paludisme, tuait des millions de personnes et débordait les systèmes de santé dans le monde – plus encore en Afrique. Mais le monde a fait front commun. Le Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, créé en 2002, est une réussite incomparable.

KIGALI – La coopération entre pays développés et pays en développement a sauvé 44 millions de vies humaines et le taux de mortalité de ces trois maladies combinées a été réduit de plus de moitié.

Le sauvetage de ces nombreuses vies a eu un énorme impact économique. Le Fonds mondial estime qu’un investissement d’un dollar dans les programmes de santé qu’il soutient produira trente et un dollars de gains dans la santé et les bénéfices économiques au cours des trois années qui suivront. Et comme l’essentiel de ces investissements concerne l’Afrique, les bienfaits s’en répandent sur tout le continent.

Mais la pandémie de Covid-19 a bloqué ces progrès rapides. Si le taux de mortalité sur le continent n’a pas été aussi catastrophique que beaucoup le craignaient, la pandémie a eu sur les systèmes de santé en Afrique et sur la lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme des conséquences profondément négatives. Les tests de positivité, les diagnostics et les traitements de ces maladies ont été sévèrement entravés, ce qui a fragilisé les progrès réalisés au cours des décennies précédentes. Ainsi les morts dues au paludisme dans le monde ont-elles augmenté de 13% en 2020, pour atteindre un niveau qu’on n’avait pas connu depuis 2012. Si rien ne change, l’écart en matière de santé publique et de résultats économiques entre les pays d’Afrique et le reste du monde va se creuser.

L’aide internationale demeure indispensable. Pour compenser les pertes créées par la pandémie et continuer à sauver des vies, le Fonds mondial doit parvenir à collecter les 18 milliards de dollars prévus au cours des trois prochaines années. La conférence de reconstitution du Fonds, qui se tiendra ce mois-ci, rassemblera les représentants des pays donateurs ainsi que des groupes du secteur privé et de la société civile afin de renouveler les engagements et de garantir les aides prioritaires pour la lutte contre le Sida, la tuberculose et le paludisme.

Mais l’investissement intérieur est également nécessaire au maintien de politiques de santé durables, surtout si l’on considère l’impact des chocs actuels subis par toutes les économies, avancées comme émergentes. Dans cet objectif, le Fonds mondial soutient des initiatives comme la Réunion des dirigeant africains (RDA) convoquée par l’Union africaine, qui plaide en faveur d’une mise à contribution plus importante des ressources intérieures pour la santé.

Si les pays du Nord peuvent aujourd’hui envisager une relance de l’économie après le Covid, l’Afrique est encore en retard sur le reste du monde dans l’accès aux vaccins et dans les doses administrées. Il faudra plus de temps au continent pour se rétablir complètement de la pandémie. Comment, dès lors, considérant l’incertitude des perspectives économiques – avec un PIB africain qui chute, l’inflation qui monte et les coûts alimentaires et énergétiques qui s’envolent – les gouvernements peuvent-ils augmenter de façon tant soit peu pragmatique leurs dépenses de santé ?

Renforcer les investissements dans le secteur de la santé

S’il n’y a pas de solution miracle, nous avons pourtant identifié un certain nombre de mesures ou d’initiatives que pourraient prendre les pouvoirs publics afin de renforcer les investissements dans le secteur de la santé.

Pour commencer, la reprise économique crée un cercle vertueux : la croissance du PIB permet des investissements plus importants dans la santé, et une population qui se porte mieux est aussi plus productive. Les prochaines années pourraient être difficiles, car les retombées à long terme de la pandémie et les répercussions de la guerre en Ukraine auront sur les investissements et les échanges une incidence négative. Mais une mise en application pleine et entière d’initiatives comme la zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) pourrait contribuer à réduire la dépendance de l’Afrique aux importations de produits alimentaires et de carburants.

Une autre façon de soutenir les systèmes de santé locaux serait d’augmenter les recettes fiscales. Nombre d’États africains sont confrontés à un “trou fiscal” -la différence entre ce que leurs réglementations fiscales devraient théoriquement leur permettre de percevoir et ce que l’administration publique parvient à collecter. Supprimer les niches et renforcer l’efficacité de d’administration fiscale sont de puissants moyens de libérer des fonds pour la santé.

Les dépenses publiques devraient aussi allouer une part plus importante à la santé. Les pays africains qui consacrent actuellement 15% de leur budget aux dépenses de santé – objectif fixé en 2001 par la déclaration d’Abuja -sont très peu nombreux. Cela nuit à leurs capacités d’augmenter leurs efforts pour l’élimination du sida, de la tuberculose, du paludisme et des autres épidémies, par conséquent réduit leurs chances d’atteindre les objectifs de développement durable fixés pour 2030.

Le secteur privé doit également assumer sa part, que ce soit par le biais de l’impôt sur les sociétés, par les plans d’assurance santé accordés aux salariés, ou par les conditions sanitaires sur les lieux de travail. Les entreprises privées tirent d’énormes avantages d’une population en bonne santé – comme on a pu le voir a contrario durant la pandémie de Covid-19 – et des maladies infectieuses hors de contrôle peuvent se traduire pour elles par d’énormes pertes.

Certes, il faut aussi améliorer l’efficacité des dépenses de santé, ce qui nécessite une meilleure coordination entre les ministères des finances et de la santé. Les premiers peuvent contribuer à établir la programmation et les budgets et à fixer les dépenses en évaluant clairement les ressources disponibles à moyen terme, et en conservant des marges d’action en cas d’évolution des besoins, notamment lors d’urgences sanitaires. Dans le même temps, les ministères de la santé peuvent mettre en place des programmes publics plus rationnels et se montrer plus attentifs à leurs coûts.

Rassembler ces moyens exige de la volonté politique et un effort constant. Le Fonds mondial soutient directement les collectivités et les gouvernements africains dans leurs actions de renforcement de leurs systèmes de santé. Mais seule une combinaison de l’aide internationale et des financements intérieurs pourra donner l’élan nécessaire à l’élimination du sida, de la tuberculose et du paludisme d’ici 2030. Et ce n’est qu’en venant à bout de ces épidémies que nous pourrons faire avancer les économies africaines, renforcer les défenses mondiales contre de futures poussées épidémiques et libérer des millions d’êtres humains du fardeau de la maladie.

Traduit de l’anglais par François Boisivon

© Project Syndicate 1995–2022

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