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Abdallah-Najib Refaïf

Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.

Fracture et malentendu numériques

Le 20 janvier 2023 à 13h10

Modifié 20 janvier 2023 à 13h10

La prodigieuse avancée des technologies de l’information sans cesse innovées est à l’origine d’une nouvelle forme de capitalisme numérique. Il se nourrit de l’accélération du temps, se fortifie et s’accroît dans ce que le spécialiste des médias et actuel directeur de la chaîne Arte, Bruno Patino, appelle "le marché de l’attention".

En effet, dans son excellent ouvrage, "La civilisation du poisson rouge" (Editions Grasset 2019) l’auteur souligne : "Le nouveau capitalisme numérique est un produit et un producteur de l’accélération générale. Il tente d’augmenter la productivité du temps pour en extraire encore plus de valeur. Après avoir réduit l’espace, il s’agit d’étendre le temps tout en le comprimant, et de créer un instantané infini. L’accélération a remplacé l’habitude par l’attention et la satisfaction par l’addiction. Et les algorithmes sont les machines-outils de cette économie." C’est donc cette économie de l’attention qui tend à faire de l’individu assujetti, à la faveur d’une servitude volontaire, aux machines qui le réduisent à un poisson rouge qui tourne en rond dans son bocal enfermé qu’il est dans une fausse transparence.

Depuis la publication de ce traité lucide et plus que jamais d’actualité sur l’économie de l’attention en 2019, le temps numérique n’a pas cessé de s’accélérer et le marché numérique de s’étendre partout dans le monde. La dernière innovation, annoncée et promue par les médias internationaux avec un grand enthousiasme mêlé d’étonnement sinon de fascination, est le "Chat GPT". Sous cette appellation qui associe le mot anglais "chat" (conversation) et un acronyme technique (Genarative Pre-trained Transformer, que seuls les geeks et les cracks en langage informatique sauront déchiffrer et identifier), se cache un robot qui va soutenir une conversation vocale et répondre à vos diverses et variées questions. Lancé récemment, ce nouveau modèle d’intelligence artificielle, muni d’une voix dont on peut commander les accents ou intonations, est capable de dialoguer et même d’écrire des textes : poème, paroles de chanson dans le style proche de tel chanteur, dissertations et mémoires universitaires. Il serait, de plus, accessible à tous "gratuitement". Les guillemets s’imposent ici car rien n’est vraiment gratuit dans ce bas monde et encore moins sur le marché du numérique. C’est donc le phénomène du moment et il étonne autant qu’il inquiète ceux qui parlent déjà d’un "grand remplacement" de l’homme par le robot ou, comme diraient de nouveaux marxistes du numérique, l’exploitation de l’homme par le robot. Articles et émissions rivalisent en « promotion-explication » du phénomène où des spécialistes en intelligence artificielle rassurent et supputent, vaticinent et se disputent à propos d’une innovation qui n’en serait pas une. En effet, l’histoire du robot qui a piqué le boulot de l’homme a été déjà racontée dans des films de science-fiction ou plutôt d’anticipation au siècle dernier. Et depuis, en Europe notamment, on s’est plutôt inquiété de l’étranger ou de l’immigré qui enlève le pain de la bouche de l’autochtone. Au point où ce sont les partis politiques ayant exploité cette peur qui ont désormais le vent en poupe et sont au seuil du pouvoir.

Mais revenons à nos robots du "Chat GPT" pour dire que ce nouveau modèle informatique, "accessible à tous gratuitement", n’est pas sans rappeler, en plus bavard, Wikipédia l’encyclopédie collaborative universelle et libre d’accès mais  réellement gratuite créée il y a 2001 ans. Son avènement, somme toute bénéfique, n’avait pas fait autant de bruit à l’époque. Le Bien, c’est bien connu, ne fait jamais de bruit. Le bruit, lui, ne fait pas de bien, surtout quand les médias qui le font se vantent d’informer utile alors qu’ils ne font que l’amplifier et le répandre. Mais dans toute cette campagne promotionnelle tous azimuts, les moments qui se voulaient distrayant et amusant sont en fait les plus inquiétants. En effet, lorsqu’on a demandé l’avis de certains élèves, ces derniers ont trouvé dans l’avènement de ces robots la solution à tous leurs problèmes, au propre comme au figuré. Finis les devoirs, les dissertations et autres colles. Il en ira sans doute de même pour quelques enseignants pressés ou paresseux dont la préparation des cours pourrait être prise en charge par un petit "Chat GPT" vite fait bien fait.

A ce sujet, et pour conclure dans l’esprit de "l’info de proximité", comment ne pas s’inquiéter du coté de chez nous, à l’heure où le fameux rapport Pisa sur l’état de l’enseignement a mis à nu ce que nous subodorions déjà : un système éducatif qui a touché le fond et que même le robot le plus bienveillant doté de sa plus belle intelligence artificielle ne pourrait sauver du néant. Sachant déjà l’étendue de la fracture numérique et l’indigence en matière d’équipement informatique du corps enseignant par exemple : 21 enseignants partagent un seul ordinateur ! Il ne s’agit plus là d’un déficit de l’outil pédagogique, mais d’un vaste malentendu numérique.

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