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Empêcher un désastre de la dette des pays en voie de développement

Le conflit faisant rage en Ukraine, et à mesure que s’accentuent les sanctions contre la Russie, les prix de l’alimentaire et des énergies – qui connaissaient déjà une augmentation avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie – explosent au sein de pays lointains par rapport à la ligne de front, avec des conséquences désastreuses pour les populations pauvres de la planète.

Le 20 avril 2022 à 12h46

ABIDJAN/LE CAIRE – Le grenier du monde est aujourd’hui dévasté par la guerre. L’Ukraine et la Russie représentent ensemble 30% des exportations mondiales de blé et d’orge, et sont leaders dans l’exportation d’autres céréales. Ces deux pays se démarquent également comme la source d’environ 70% des exportations d’huile de tournesol, de même que la Russie représente 13% du total des exportations de pétrole brut.

La guerre en Ukraine entraîne deux effets distincts sur les marchés des produits alimentaires. Premièrement, elle provoque une explosion des prix. Rien que le mois dernier, les prix mondiaux du blé ont bondi de 20%. Cette tendance est par ailleurs vouée à s’accentuer en raison d’un deuxième effet de la guerre : la probabilité de pénuries d’approvisionnements alimentaires et d’intrants agricoles en provenance de Russie et d’Ukraine.

Depuis l’invasion, les agriculteurs ukrainiens manquent d’accès à un certain nombre de ressources essentielles – du carburant jusqu’aux engrais – sans parler de l’insécurité et de la violence qu'ils subissent. La saison des semis de blé approchant à grands pas, il faut s’attendre à des rendements de récolte significativement inférieurs. La Russie étant par ailleurs un exportateur leader d’engrais, les rendements d’autres producteurs risquent également de souffrir.

Il n’est même pas certain que les stocks disponibles atteignent les pays qui en ont besoin. Les fermetures de ports et autres obstacles aux transports entravent les exportations ukrainiennes, pendant que les sanctions contre la Russie limitent les activités commerciales de celle-ci. Les pays qui importent directement depuis la Russie et l’Ukraine doivent s’attendre à de graves perturbations de l’approvisionnement alimentaire, car il leur sera difficile de remplacer rapidement ces produits auprès d’autres fournisseurs. Dans le même temps, les prix du pétrole et du gaz sont en forte augmentation.

En fin de compte, ce sont les populations les plus pauvres de la planète – dont 70% vivent en Afrique – qui souffriront le plus de ces chocs. Les réfugiés d’Afrique et du Moyen-Orient, ainsi que les populations de pays frappés hier ou aujourd’hui par un conflit, apparaissent particulièrement vulnérables. Or, dans tous les pays à revenu faible, les dépenses en énergies et produits alimentaires représentent au moins la moitié du budget de la plupart des ménages, ce qui signifie que la crise actuelle risque d’aggraver la pauvreté dans le monde.

Par ailleurs, bien que les populations rurales soient généralement moins vulnérables face aux pénuries d’importations alimentaires que les urbains, une série de sécheresses, notamment à Madagascar et dans la Corne de l’Afrique, expose d’ores et déjà à la famine les populations de nombreuses zones productrices de biens alimentaires. Le Programme alimentaire mondial estime que 13 millions de personnes souffrent aujourd’hui de la faim rien que dans la Corne de l’Afrique.

Renforcer la sécurité alimentaire

Les gouvernements répondent à cette crise par un ensemble de mesures politiques. Ceux des pays qui prévoient des subventions universelles à la consommation, ou des contrôles sur les prix, appliquent aujourd’hui ces mesures. D’autres mettent en œuvre des subventions ciblées, y compris des versements d’argent, afin de soutenir leurs citoyens les plus vulnérables. L’effort de sécurité alimentaire au niveau national conduit également à limiter les exportations alimentaires. Les États qui disposent de réserves alimentaires stratégiques ont également la possibilité d’y recourir, nombre d’entre eux ayant toutefois déjà épuisés leurs stocks.

Aucune de ces mesures n’est sans conséquence. Les interdictions d’exportations alimentaires risquent de pousser à la hausse les prix internationaux, et d’affaiblir les incitations chez les producteurs locaux. Les versements d’argent peuvent également se révéler coûteux, notamment lorsque des sociétés privées jouissent d’un monopole ; face à une demande inélastique autour de l’alimentaire, ces sociétés pourraient décider d’élever les prix au-delà des taux de marché internationaux.

De meilleures options existent. À moyen terme, de nombreux pays africains peuvent développer des systèmes alimentaires plus fonctionnels, et transformer leur secteur agricole pour limiter leur dépendance et renforcer leur sécurité en matière alimentaire. La clé consistera à remédier à plusieurs problématiques de longue date liées aux terres, à l’accès aux capitaux, ainsi qu’à la concurrence, y compris dans les secteurs des transports et de la distribution.

Mais sans doute la meilleure manière de protéger les populations contre la pauvreté et l’insécurité alimentaire consiste-t-elle à bâtir un système de protection sociale plus inclusif et plus efficace. La difficulté réside ici en ce que la plupart des économies émergentes et en voie de développement manquent de marge de manœuvre budgétaire, notamment après plusieurs années éprouvantes face à la pandémie de Covid-19.

Même les pays qui bénéficient de prix plus élevés dans un domaine souffrent très largement de prix plus élevés dans un autre. Les pays exportateurs de pétrole, notamment du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, dépendent considérablement des importations alimentaires. De même, de nombreux exportateurs de produits alimentaires ont tendance à dépendre des importations énergétiques, ce qui les conduit à ne pas réellement bénéficier de la hausse des prix alimentaires.

Ce sont toutefois les pays importateurs nets de produits alimentaires et d’énergie qui se retrouvent le plus en difficulté. Leurs déficits extérieurs sont désormais voués à se creuser, et leurs niveaux de dette déjà élevés à grimper encore davantage – une tendance qui sera accentuée par une croissance moindre du PIB mondial. Les spreads sur les emprunts souverains ont doublé pour un grand nombre d’économies émergentes et en voie de développement. Et contrairement aux économies avancées, ces pays ne peuvent généralement pas emprunter dans leur propre monnaie.

La situation est d’autant plus problématique que la Réserve fédérale américaine prévoit d’accélérer ses hausses de taux d’intérêt, resserrant ainsi les conditions financières mondiales. Il faut par conséquent s’attendre à ce que les coûts d’emprunt pour les économies émergentes et en voie de développement explosent, ce qui risque de provoquer des crises de la dette et de la balance de paiements.

Renforcer le soutien financier aux pays les plus vulnérables

Afin d’éviter un désastre, il est nécessaire que la communauté internationale renforce son soutien financier aux pays les plus vulnérables. Dans le même temps, le monde doit œuvrer d’urgence pour une restructuration beaucoup plus audacieuse de la dette des économies émergentes et en voie de développement. Le cadre commun du G20 pour les traitements de la dette ne fournit pas à ce jour l’élan nécessaire pour conduire débiteurs et créanciers à s’engager dans une restructuration de la dette.

Définie par la Commission du droit international des Nations Unies comme un événement imprévu, ou prévu mais inévitable, rendant impossible pour un débiteur la satisfaction de ses obligations, la force majeure pourrait ici être invoquée, et ainsi remédier à l’inflexibilité des créanciers. À défaut, l’essentiel des ressources des pays en voie de développement – y compris le soutien financier international qu’ils reçoivent – risque de finir dans les poches d’obligataires étrangers.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2022

Par et
Le 20 avril 2022 à 12h46

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