Diplomatie : l’art de la Realpolitik et de la Paix
Il y en a de ces dates mythiques qui retiennent le souffle du mythe lui-même pour le sublimer et le dépasser. Il y en a de ces dates qui sonnent comme une hécatombe, mais également comme des gestes qui surprennent par leur timing et leur contextualisation.
En politique et en diplomatie, il y a dans chaque comportement une expression de reconnaissance et un clin d'œil à l'avenir bercé dans l’optimisme. Ce qui s’est passé le 31 octobre 2025 au Conseil de sécurité des Nations unies n’a pas encore révélé ses secrets.
Au-delà de l'adoption d'une résolution qui renforce la position du Maroc sur le conflit régional autour du Sahara marocain, cet événement dessine les contours d'une nouvelle géopolitique qui consacre la jonction entre l'intérêt national des États et le pragmatisme politique.
Hier, un ami diplomate qui est très au fait des subtilités de la question du Sahara marocain, notamment dans sa dimension tribale, a été d’avis que c'est sur cette base que le plan d’autonomie avec la souveraineté marocaine comme toile de fond gagnera la partie.
Il donne pour preuve la noblesse dont font preuve les rois du Maroc à chaque fois qu’ils abordent les questions qui revêtent une dimension existentielle pour la pérennité du pays.
La réflexion de mon ami diplomate m’a inspiré une autre idée tout aussi édifiante : la reconnaissance. Quand cette reconnaissance revêt une dimension politique et diplomatique, elle devient encore plus noble.
Quand elle intègre la variable réalisme, alors, elle plonge les politologues et les experts en relations internationales dans l’embarras. La reconnaissance devient alors un comportement plus proche de la nature humaine qui cherche la paix et l’ordre dans la gestion des relations entre les sociétés et les nations.
Quelle est la relation entre l’éthique et la politique étrangère, que certains considèrent comme incompatibles ? Cette relation varie en fonction des contextes et de la portée des questions posées en termes d’adversité, d’animosité et de propension à la neutralisation mutuelle définitive entretenues par les acteurs impliqués.
Sans rancune, juste des pendules remises à l’heure
Dès lors, la jonction entre la noblesse, la reconnaissance et l’éthique prend toute son importance. Je pense à la position américaine qui permet depuis 2020 de placer la question des provinces du Sud sur une nouvelle orbite. Cette position est auréolée d’une coloration de reconnaissance visible.
Le président américain, Donald Trump, justifie la reconnaissance par les États-Unis de la souveraineté marocaine sur le Sahara dit "occidental" par le fait que le Maroc fut le premier pays au monde à avoir reconnu l’indépendance des États-Unis en 1777. Un traité de paix et d’amitié a été signé en 1786 et ratifié en 1787, posant les jalons des relations diplomatiques les plus anciennes jamais interrompues.
Un argument subtil qui rappelle aussi que la première représentation diplomatique américaine a été à Tanger au Maroc. Un édifice offert par le sultan Moulay Slimane en 1821. Il constitue la première propriété publique américaine en dehors des États-Unis. Il porte aujourd’hui le nom d’Institut de la Légation américaine de Tanger.
Et c’est dans le même esprit de retour de reconnaissance que les États-Unis ouvrent symboliquement un consulat à Dakhla en 2020. Ils vont le faire effectivement bientôt une fois que l'aval du Congrès américain est donné pour des raisons budgétaires. Cela va intervenir plus vite que ne pensent certains observateurs.
La reconnaissance américaine a fait boule de neige malgré la résistance soft de certaines puissances occidentales, dont la France et le Royaume-Uni. Elles ont fini par prendre le train en marche. Le réalisme et la géopolitique ont dicté de nouvelles règles de jeu.
Le 31 octobre 2025 est une date qui consacre la victoire diplomatique du Maroc. Bien qu'ils ne la considèrent pas comme une prouesse dans la géopolitique régionale contemporaine, les planificateurs politiques et stratèges marocains n’en ressentent pas moins une satisfaction profonde qui renforce leur quiétude. La retenue, le comportement posé et l’humilité tirent leur légitimité de certaines vérités palpables.
Premièrement, ne jamais insulter l'avenir. La noblesse consolide l’humilité qui freine la tentation d’humilier l’adversaire. La reconnaissance, elle, donne le gage que les engagements pris seront respectés. L’éthique veut que les acteurs concernés acceptent aussi que les choses peuvent changer et qu’il faut laisser le pont du dialogue en bon état pour que la circulation dans les deux sens ne soit jamais interrompue.
Deuxièmement, le réalisme politique est une feuille flottante qui rappelle la plume dans le film américain Forrest Gump (1994). Une plume qui permet à Tom Hanks (Forrest Gump) de raconter son épopée sans qu'il se sente contrarié par l’ironie des personnes qu’il rencontre alors qu’il attend l’arrivée du bus.
Le réalisme politique ne peut aider à rassembler les puzzles d'une énigme qu'à la condition d'identifier les acteurs réels et l'itinéraire à suivre. Plus qu'une feuille de route, des alternatives et une stratégie de sortie.
Troisièmement, la politique est une affaire de climat. Le climat est présentement favorable à toutes les parties concernées, même à celle qui s’estime lésée. La manière dont la résolution a été rédigée dans sa version finale permet d’entrevoir une issue qui interviendra lors d’un seul cycle de quatre saisons. Pas au-delà. L’agenda géopolitique à l’échelle global ne le permettra pas.
Quatrièmement, la sagesse veut que l’on évite la boulimie des analyses à la carte et le recours aux mêmes figures médiatiques qui disent une chose et son contraire, tellement la plupart ont été prises par surprise.
Cinquièmement, la communication sur des plateaux de télévision a raté l’opportunité d’être au rendez-vous avec la solennité du moment. Celle-ci aurait pu inspirer les producteurs à cibler les invités et à limiter le nombre des participants. On a constaté une certaine cacophonie. Tout le monde a voulu marquer sa présence par des propos qui impressionnent.
Le passage des mêmes personnes sur plusieurs plateaux la même nuit et le lendemain, rappelant justement la course de Forrest Gump, a noyé les analyses, dont certaines très pertinentes, dans un étang de contradictions résultant de l’inspiration dichotomique des animateurs. Certains ont donné l’impression de ne pas croire que ce qui venait de se passer à New York a bel et bien eu lieu.
Sixièmement, l’humilité impose que l’on prenne des gants pour ne pas sombrer dans l’euphorie exagérée. La vraie bataille commence. Cette bataille sera sur plusieurs fronts. D’une part, la bataille sur l’échiquier politique intranational. Les acteurs politiques et les militants de la société civile seront fort inspirés de ne pas mettre toutes les questions en suspens dans le même panier.
Il ne faut pas non plus accorder un délai de grâce à celles et à ceux qui auraient failli à l’accomplissement de leurs devoirs d’observation, d’action et de proposition. Il faut y aller encore avec plus de ferveur et de détermination pour que les dépassements passés observés lors des processus de réinvention de l’action diplomatique ne se produisent pas.
Tout cela sonne comme une invitation à une cure de responsabilité à connotation psychologique. Justement. Cette cure psychologique s’adresse aussi aux adorateurs des illusions ; ceux-là qui font de la défense des causes dites justes sur d’autres cieux une fin en soi pour avancer leurs pions sur l’échiquier politique intranational.
Des gestes et des actions qui marquent l’histoire
Sans doute ont-ils le droit de défendre leurs opinions politiques, mais la sagesse veut qu’ils doivent s’asseoir et faire le bilan de leurs actions passées et de leurs projets d’avenir. Plus de fonds de commerce qui se nourrit dans l’adage "prêcher le faux pour avoir le vrai" dans le sens positif et négatif.
D’autre part, la bataille sur l’échiquier international. La diplomatie n'est pas un fleuve tranquille. C'est une profession. Que les acteurs politiques marocains, loin des centres de décision, soient plus humbles quand ils ne saisissent pas la portée des décisions stratégiques adoptées par les souverains marocains par rapport au parachèvement de l’intégrité territoriale.
Les décisions stratégiques sont prises par une poignée de décideurs qui connaissent bien leurs dossiers. Les structures de la planification politique et diplomatique fonctionnent sans interruption. Ils épaulent les décideurs et leur suggèrent les stratégies à suivre.
On aura beau parler de la relation étroite entre la démocratie et la politique étrangère, mais celle-ci est souvent un miroir aux alouettes. Le décideur est seul quand la décision revêt une dimension existentielle pour son pays.
Des exemples concrets tirés de l’histoire contemporaine du Maroc. Un, le refus par le Maroc de conclure un deal durant la période 1954-1960 sur la question de l’indépendance de l’Algérie. Le Maroc aurait récupéré le Sahara oriental et laissé le temps au temps.
L’offre était un cadeau empoisonné et aurait plongé le pays dans une guerre civile prématurée, tant une partie de la classe politique de l’époque cultivait des préférences idéologiques diamétralement opposées et nourrissait des ambitions politiques inavouées.
Deux, la reconnaissance de la Mauritanie en 1969 avait été dictée, entre autres, par l’évolution de la question de l’intégrité territoriale du Maroc au moment où la Mauritanie a été encouragée par l’Algérie à revendiquer seule le Sahara dit espagnol.
Une revendication soutenue de loin par l’Espagne et la France. Le Maroc était conscient que le stratagème échafaudé par l’Espagne sur le lien entre Sidi Ifni et le Sahara ambitionnait de le piéger pour qu’il perde la mise sur les deux.
Trois, l’organisation de la Marche en 1975 entrait dans la même logique. Elle visait à couper l’herbe sous les pieds de l’Algérie, de l'Espagne et de la Mauritanie (cette dernière au début) au moment où l’Espagne voulait organiser un référendum sur mesure lui permettant de rester dans le territoire par agents interposés.
Quatre, la proposition d’organiser un référendum d’autodétermination (dit confirmatif) au sommet de l’OUA de Nairobi en 1981 visait à parer au plus vite pour empêcher l’admission programmée d’une entité artificielle au sein de cette organisation et pour neutraliser les adversaires du Maroc qui prétendaient qu’il était opposé à l’organisation de cette consultation.
Cinq, la proposition d’un plan d’autonomie en 2007 visait à mettre fin aux atermoiements des envoyés personnels du Secrétaire général des Nations unies bien qu’ils fussent conscients de l’impossibilité d’organiser un référendum au Sahara. Elle visait aussi à mettre à nu le double jeu, sinon la mauvaise foi de certains d’entre ses alliés occidentaux.
Ce qui s’est passé le 31 octobre 2015 met en scène trois évidences romanesques mais combien réalistes compte tenu de leur portée tangible : La justice poétique, la suspension du temps et le réveil cauchemardesque. Les trois évidences dépendent de la perception que les acteurs concernés en font.
S’agissant de la justice poétique, certains seraient tentés de dire que plus de soixante-trois ans d’obstruction de la part de l’Algérie et de ses commanditaires n’ont pas pu avoir raison du Maroc. Les adversaires récoltent ce qu’ils ont semé.
D’autres seraient d’avis que la superstition et le sort jeté n’existent pas en politique et que ce compte est la réalité sur le terrain. Qu’ils scrutent les visages des adversaires du Maroc durant les trois derniers jours.
On a l’impression que le temps est suspendu et que ces personnes ne réalisent pas ce qui se passe. Le temps estompé ne leur permet ni de réfléchir, ni de réagir. Au-delà du déni, ils donnent l’impression de vouloir faire taire toutes voix qui les rappellerait à la réalité, y compris la leur.
Justice poétique ou évolution salutaire
Ils vivent sous l’effet du réveil cauchemardesque. Le réveil qui met fin à la course et à la récupération des symboles qui a marqué la perception des décideurs algériens depuis l’indépendance de leur pays en 1962. Le réveil anéantit l’hégémonie du mythe confectionné autour de la révolution algérienne.
Trois chercheurs et professeurs américains sont à l’honneur dans ce papier. Ils le méritent parce qu’ils ont une connaissance profonde des affaires maghrébines liées justement à la question du Sahara marocain. De même qu’ils me permettent de peaufiner mes propos sur les thèmes de noblesse, de reconnaissance et d’éthique.
William N. Zartman écrit en 2003 dans une préface à mon livre : ‘’Ambivalence salutaire, essai sur la logique du conflit et de la coopération au Maghreb, Hami H., 2003-2018, p. 7’’ : ‘’ (…) Pourquoi l’île géographique et démographique {la région maghrébine} ne contient pas une communauté sécuritaire où les conflits politiques ne sont pas absents, mais où le recours à la violence entre les membres est exclu ?’’
‘’On ne s’attend pas évidemment à ce que le rêve illusoire d’une vraie unité maghrébine se réalise ou que les États membres de la communauté perdent de vue leurs identités et leurs intérêts nationaux (…) {Mais} le Maghreb a connu des moments de coopération (…), p. 8.’’
Une question judicieuse, sauf que l’Algérie a recouru à un agent interposé (le polisario) pour faire la guerre à distance au Maroc. Pourquoi ? Parce qu’elle se croit le seul pays révolutionnaire qui est en droit de transposer son modèle dans toute la région.
Des politologues occidentaux l’ont relevé depuis des décennies déjà. Il en est ainsi de John Entelis qui écrit un livre référence sur l’Algérie où il perçoit la force et la faiblesse des projets de sociétés basés sur l’idéologie dans une géopolitique-mercure (John P. Entelis, Algeria, the Revolution Institutionalized, 1986).
John Damis se situe dans une logique médiane de perception des affaires maghrébines, notamment à l’égard de l’affaire du Sahara (Conflit in Northwest Africa, the Western Sahara Dispute, 1983). Il finit par développer des idées plus favorables au Maroc sans déroger à son honnêteté intellectuelle.
Il en découle que des spécialistes étrangers des affaires maghrébines sont conscients de l’importance du Maroc et de l’Algérie dans toutes les équations géopolitiques intéressant le triangle Europe-Maghreb-Afrique.
C’est là où se manifestent toute la philosophie et la clairvoyance démontrées par les Souverains marocains depuis soixante-dix ans, comme cela est démontré plus haut. Choisir entre la justice poétique et la main invisible du destin est une gageure. Le plus important est le sens.
Et ce sens est clairement défini par le Roi Mohammed VI depuis qu’il préside aux destinées du Maroc. Le Souverain croit en la paix et en la sagesse des hommes. Et c’est également dans ce sens scintillant d’inspiration qu’il faut percevoir le discours qu’il a prononcé une heure après l’adoption de la résolution 2797 (2025) du Conseil de sécurité des Nations unies entérinant la proposition d’autonomie pour les provinces du Sud.
Le Roi Mohammed VI tend encore une fois la main et démontre de belle manière ce qu’il entend par noblesse, reconnaissance et éthique. Les trois valeurs traduisent surtout la force tranquille dont les Rois du Maroc ont fait montre depuis 1956 en vue de parachever l’intégrité territoriale.
Les rois du Maroc l’ont fait dans l’esprit et la lettre de bâtir un sous-ensemble régional pacifique et tourné vers l’avenir et de se porter au secours des voisins même quand ces derniers ajoutent à l’ingratitude, la mauvaise foi et l’entêtement géopolitique stérile.
En effet, la proposition d’ouverture sur les autres pays du Maghreb pour la réinvention de l’Union du Maghreb arabe traduit une volonté politique claire et sans équivoque ; il s’agit de déterminer les causes des différents blocages qui existent depuis 1989.
Encore une fois, le plus important est le sens. La porte ouverte laissée aux ressortissants marocains originaires des provinces du Sud qui se trouvent dans les camps de Tindouf pour qu’ils regagnent la mère patrie le démontre sans ambiguïté aucune. Encore une fois الوطن غفور وحيم qui rappelle la générosité, le pardon et l’humilité.
Trois valeurs supplémentaires qui s’accompagnent de la rigueur, de la fermeté et de la vigilance. La dimension inclusive, dont le Maroc fait sa ligne de conduite, ne signifie pas qu’il accepte la réintégration des populations qui n’ont rien à voir avec les provinces du Sud.
Par ailleurs, cette réintégration ne doit pas donner le prétexte à des individus qui constatent, enfin, l’érosion d’une entité chimérique de semer la zizanie ou d'introduire les contradictions tribales cultivées à Tindouf dans les esprits des populations de ces régions et des autres régions du pays.
En effet, il y en a de ces propositions qui ont une valeur universelle qui dépasse les aléas de la conjoncture, ne versent pas dans la conjecture et invitent l’entendement à ne pas se laisser envahir par l’entêtement, la myopie et l’orgueil qui, l’histoire politique et diplomatique contemporaine le démontre de belle manière, ne mènent nulle part.
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