Ahmed Faouzi

Ancien ambassadeur. Chercheur en relations internationales.

Diplomatie : entre Union Européenne et élections présidentielles

Le 13 janvier 2022 à 12h17

Modifié 13 janvier 2022 à 12h17

Les astres étaient bien alignés cette fois-ci pour le président français Emmanuel Macron. A trois mois des élections présidentielles, et pendant six mois, la France présidera aux destinées de l’Union Européenne, pendant que le président prépare sa propre réélection à la tête du pays. Le départ du Royaume-Uni a permis à la France d’assurer cette présidence à un moment crucial de la vie politique française.

Alors que l’Allemagne essaie de clore l’ère Merkel pour retrouver ses marques, la France semble être le seul pilote à bord de l’ensemble européen. Le pays le plus puissant au sein de l’Union actuellement n’est pas celui que l’on croit, mais bel et bien la France. Elle est, depuis la sortie de la Grande Bretagne de l’Union, au cœur des plus importantes initiatives européennes.

Avec le Brexit, Berlin a perdu dans la Grande-Bretagne un allié favorable à l’économie du marché. Depuis l’annonce du retrait de Merkel de la scène politique, l’interventionnisme français trouve le terrain libre pour appliquer à sa guise son agenda. Le temps dira si la nouvelle équipe allemande imposera vite sa propre vision ou, au contraire, adoptera l’attitude neutre et le profil bas prônés jusqu’alors.

La présidence française de l’Union vient après des échecs diplomatiques essuyés par Paris sur le plan international. La renonciation par l’Australie de l’achat des sous-marins français au profit d’armement américain, et le pacte stratégique trilatéral de sécurité entre l’Australie, le Royaume-Uni et les États-Unis, communément appelé (AUKUS), ont été un tournant dans les relations entre Paris et les autres capitales occidentales.

De même l’adversité affichée par la Russie la Chine et la Turquie aux intérêts français, notamment en Afrique, n’ont pas laissé d’autres choix à la France que de se tourner vers l’Europe pour solliciter son appui actif et agissant. Mais en l’absence d’une vraie solidarité européenne pendant ces moments de crises, Paris compte, durant sa présidence, déployer tous ses efforts pour réformer, de l’intérieur, les institutions de l’Union pour servir ses propres intérêts.

Relance, puissance et appartenance.

En réalité, pour comprendre la vision de Macron sur l’Europe, il faut revenir à son discours de la Sorbonne prononcé le 26 septembre 2017. Le président y a abordé la souveraineté réelle de l’UE, qu’il a définie comme la capacité à exister dans le monde actuel pour y défendre nos valeurs et nos Institutions. Pour calmer les ardeurs des anti-européens, il a ajouté que la refondation d’une Europe souveraine unie et démocratique ne saurait être une Europe fédérale.

Dans la même veine, le 9 décembre dernier, il a décliné ses priorités pour l’Europe sous la triptyque : relance, puissance et appartenance. L’Union pour lui doit passer d’une Europe de coopération intra-européenne à une Europe puissante dans le monde, pleinement souveraine, libre de ses choix, et maître de son destin. Cette souveraineté doit se matérialiser, selon lui, par un meilleur contrôle des frontières entre Etats membres et les autres pays.

Macron souhaite dans ce cadre, refondre l’espace européen qu’il voudrait appliquer d’abord à l’espace Schengen, par la mise en place d’un pilotage politique avec des réunions des ministres compétents à chaque fois que cela s’avère nécessaire. Par ailleurs, Paris voudrait aussi instaurer un mécanisme de soutien d’urgence aux frontières en cas de crise migratoire grave.

Pour la France, le renforcement de la souveraineté européenne passe également par l’approfondissement de l’Europe de la défense.  Dans ce cadre, Paris compte persuader les Européens d’établir une doctrine de défense commune, et la mise en place d’une force d’intervention avec un budget conséquent. De même elle envisage la création d’une académie européenne de renseignements pour mieux lutter contre le terrorisme, et assurer la sécurité dans toutes ses dimensions aux Européens.

En dehors de la sphère économique où la France compte prendre des initiatives pour redynamiser le marché européen, ce sont les dossiers internationaux qui intéressent le plus la diplomatie française.  Macron voudrait façonner une Europe puissante dans le monde, pleinement souveraine, libre dans ses choix, et maître de son destin. En un mot l’Europe doit être une grande puissance qui défende ses propres intérêts face aux autres. Comprenez : les États-Unis la Russie et la Chine.

« Intérêts masqués »

Mais le président Macron est certainement conscient que les européens, constitués de cultures et de peuples différents, n’aiment pas se faire mener à la baguette. Beaucoup d’entre eux soupçonnent Paris de masquer ses intérêts nationaux derrière une supposée et aléatoire ambition européenne. Ces soupçons sont aggravés par la simultanéité de la présidence de l’Union aux élections présidentielles françaises qui auront lieu au printemps prochain. A leurs yeux, l’Union n’est qu’un tremplin vers le deuxième mandat.

La France, comme l’Union-européenne, est confrontée à un environnement difficile, au moment où les États-Unis sont accaparés par le nouveau défi que représente la Chine. Le retrait brutal des Américains de l’Afghanistan, sans réelles consultations avec les autres alliés, a laissé un gout amer. Pendant longtemps, pour les Américains, la défense de l’Europe ne relevait que de l’Otan. Désormais, la position de ces derniers semble évoluer. Ils veulent que les européens se prennent en charge et développent leurs propres défenses communes.

Paris voudrait également intéresser plus l’Europe à la Méditerranée et à l’Afrique où l’instabilité politique côtoie la ruée des puissances vers les richesses de ce continent. Au Sahel, comme dans sa zone de confort francophone, la France peine à défendre ses propres intérêts et donne l’impression de ne plus pouvoir soutenir à elle toute seule les coûts de ses implications. Le groupe Wagner s’active dans la région au profit de la Russie, et la Chine comme la Turquie poussent leurs pions toujours plus loin.

Il est peu certain que l’agenda français de faire de l’Europe l’allié international à sa diplomatie, puisse trouver un écho favorable chez les autres membres dont certains ne partagent ni les mêmes idéaux ni les mêmes objectifs. Reste qu’en raison de sa force économique et financière, et de l’attrait qu’elle exerce sur les autres membres, le vrai patron de l’Union c’est l’Allemagne. La nouvelle équipe à Berlin pourrait s’inscrire dans la même attitude qu’hier. Appliquer le wait and see sans état d’âme, et ne jamais adopter une action qui puisse favoriser les seuls intérêts de la France.

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