Ahmed Faouzi

Ancien ambassadeur. Chercheur en relations internationales.

Ouattara-Gbagbo (Photo AFP)

Côte d’Ivoire : retrouvailles et fin d’une crise

Le 4 août 2021 à 9h40

Modifié 4 août 2021 à 9h40

Gbagbo a été innocenté par la Cour Pénale Internationale. Il revient en politique. D’ici à 2025, année des prochaines élections présidentielles, la Côte d’Ivoire, qui a tous les atouts de réussite, saura comment dépasser les divergences et demeurer le pays phare de la région. Une analyse d'Ahmed Faouzi.

En leurs âmes et consciences, et après dix années d’emprisonnement et un procès fleuve, les juges de la Cour Pénale Internationale ont acquitté, en mars dernier, l’ancien Président ivoirien Laurent Gbagbo. Le dossier d’accusation était jugé exceptionnellement faible et l’acquittement a été confirmé par la chambre d’appel de la Cour.

Maintenant innocenté, qu’allait faire Gbagbo pour reprendre son destin en main ? Allait-il reprendre le combat politique en restant en exil en Europe, ou alors mener ce combat chez lui en Côte d’Ivoire ?

Quitter la politique n’est pas concevable chez lui. Il a fallu moins de trois mois pour annoncer son retour en Côte d’ivoire après consultations et accord des autorités ivoiriennes. Les accusations contre Gbagbo étaient lourdes aussi bien à la CPI pour crimes contre l’humanité, qu’en Côte d’Ivoire où il a été condamné à vingt ans pour braquage de la banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Les autorités ivoiriennes vivaient certainement un dilemme. Fallait-il le laisser à l’étranger mener l’opposition à sa guise, ou alors, l’autoriser à rentrer au pays dans l’objectif de participer à la réconciliation nationale ?

C’est cette deuxième option qui a prévalu chez les responsables ivoiriens, car Gbagbo demeure le chef de son clan. Lors des élections présidentielles de décembre 2010, qui ont déclenché la crise postélectorale avec plus de 3.000 victimes, il a obtenu 46% des voix contre 54% pour Alassane Ouattara. Son parti, le Front Populaire ivoirien (FPI), est présent dans l’assemblée nationale et participe à la vie politique.

Le mois de juin dernier, Gbagbo atterrit à Abidjan, et il y est accueilli avec tous les honneurs dus à son rang comme ancien chef d’Etat. Dix années tumultueuses d’absence depuis son arrestation en 2011 et son transfert à la Haye. Ses premières paroles sont apaisantes et les observateurs constatent son bonheur de fouler la terre de ses ancêtres. La foule est en liesse de retrouver son chef, et les autorités ivoiriennes assurent sa sécurité jusqu’à son domicile.

Le 10 juillet il rencontre son adversaire d’hier, Henri Konan Bédié chef du Parti Démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI). Ce dernier s’est allié à Ouattara en 2010 pour le chasser du pouvoir. Les deux abordent la situation intérieure et la réélection du Président Ouattara pour un troisième mandat. Gbagbo rappelle la nécessité de respecter la constitution et ajoute que le devoir de tous est d’œuvrer pour le retour à une paix définitive et durable.

Le 27 juillet, il est au Palais présidentiel pour être reçu par Ouattara. L’accueil est fraternel comme seuls les ivoiriens savent faire. Comment vas-tu Laurent ? content de te voir, lui a lancé Ouattara. La réunion est, pour les ivoiriens, signe d’espoir dans la construction de la paix. A sa sortie, Gbagbo insiste sur la nécessité de libérer les prisonniers politiques, puisque leur chef est acquitté et libre maintenant, a-t-il relevé devant le président Ouattara.

Pour mieux appréhender la crise politique en Côte d’ivoire, il faut revenir en arrière, aux dernières années du père fondateur du pays Houphouët Boigny. A cette époque, les cours des matières premières agricoles (café, cacao…) s’effondrent, aggravant la situation économique, et accentuant les tensions sociales du pays. Sa mort en 1993 laisse une économie fragilisée, un grand vide, et surtout pas de successeur déclaré.

Alassane Ouattara est depuis des années son Premier ministre, il assure l’intérim avec abnégation, mais c’est le président de l’assemblée nationale, Henri Konan Bédié, qui est choisi comme président. Une fois au pouvoir, celui-ci prend une décision qui aura un impact colossal sur l’avenir du pays. Il révise le code électoral et y inclut la nécessité d’une ascendance ivoirienne pour se présenter aux élections, dans la perspective d’évincer son adversaire Ouattara, originaire du nord.

Le concept d’ivoirité vient donc s’ajouter à la crise économique. Il complique davantage le champ politique et distille la division au sein des populations. Les héritiers de Houphouët Boigny se disputent le pouvoir sous le regard de l’opposant Laurant Gbagbo qui attend son heure. Les élections présidentielles sont organisées en 1995 où seul Bédié est candidat. Il sera élu à 96% des suffrages.

En 1998, le président Bédié fait voter une réforme foncière par laquelle seuls les ivoiriens peuvent détenir des terres au détriment des populations du nord, soupçonnées d’être étrangères. Les troubles que connaît le pays mènent à une mutinerie qui se transforme en coup d’État du général Robert Gué. Le concept d’ivoirité disparaît mais la tentation xénophobe persiste et gangrène aussi bien la classe politique que le peuple.

Le pays adopte une nouvelle constitution en 2000 avec cet article toujours meurtrier qui stipule qu’un candidat aux élections présidentielles doit être ivoirien d’origine, né de père et de mère eux-mêmes ivoiriens, ce qui n’est pas le cas de Ouattara dont la maman est d’origine burkinabaise. Gué reconnaît cependant les partis politiques de ce dernier, le Rassemblement des Républicains (RDR), comme celui de Gbagbo le Front Populaire Ivoirien (FPI).

Les élections présidentielles se déroulent en octobre 2000 après que la Cour Suprême ait invalidé les candidatures d’Alassane Ouattara et Konan Bédié. Le général Gué se trouve face à Gbagbo qui remportera le scrutin. Gué n’accepte pas la défaite et s’autoproclame Président, ce qui déclencha d’importantes manifestations dans le pays et des centaines de victimes.

Après un deuxième coup d’État raté en 2002, Gué est retrouvé assassiné chez lui avec les membres de sa famille. Pendant longtemps on accusera le camp Gbagbo de ces crimes. Ce n’est qu’en 2016 que le tribunal militaire d’Abidjan se saisit de la question pour condamner certains responsables des forces loyales à Gbagbo pour ces forfaitures.

Gbagbo restera au pouvoir pendant deux mandats en attendant l’organisation des élections présidentielles qui auront lieu en 2010, en présence de tous les candidats, et sous supervision de l’ONU. Elles donneront Ouattara gagnant et, encore une fois, elles seront contestées cette fois-ci par Gbagbo. La passation des pouvoirs s’est faite par la force des armes. Gbagbo prendra la direction de la Haye.

Alassane Ouattara, en bon économiste qu’il est, a compris que les problèmes économiques durant les dernières années de Houphouët Boigny, ont eu pour conséquence des problèmes sociaux qui ont abouti à des crises politiques. Il s’est donné dix ans, depuis son élection en 2010, pour y apporter des solutions adéquates. Son bilan à ce niveau est largement positif. La croissance est de retour avec une moyenne de 8% depuis son arrivée au pouvoir. Selon les données de la Banque mondiale, le PIB par habitant de la Côte d’Ivoire s’est établi, en 2019, à 2.286 dollars, bien supérieur à tous les pays de la région, y inclus le Nigéria.

L’autre pendant de la crise politique était la préparation d’une relève générationnelle. Amadou Gon Coulibaly, son premier ministre, devait être le candidat des Houphouëtistes pour les dernières élections. Sa mort subite après un conseil des ministres n’a pas laissé trop de choix à Ouattara que de se représenter pour que le pays continue sa trajectoire de croissance. D’ici à 2025, année des prochaines élections présidentielles, la Côte d’Ivoire, qui a tous les atouts de réussite, saura comment dépasser les divergences et demeurer le pays phare de la région.

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