img_pub
Rubriques

Coronavirus et vision du monde de Xi Jinping

MUNICH – Le monde extérieur doit faire preuve de considération et de solidarité à l’égard d’un peuple chinois depuis longtemps en souffrance. L’époque est cruelle, et le racisme implicite (voire explicite) observé dans de nombreuses réponses au peuple chinois à travers le monde me conduit à m’interroger sur les avancées véritables de notre famille qu’est l’humanité. Trop de gens au-delà des côtes chinoises semblent en effet avoir oublié un autre principe éternel: "Nul homme n’est une île, complète en elle-même".

Le 18 février 2020 à 14h19

Xi exerce un pouvoir politique quasi-absolu sur l’Etat chinois marxiste-léniniste. Seul un régime autoritaire était peut-être en mesure d’appliquer les méthodes draconiennes que la Chine met en œuvre pour contrôler le virus depuis le mois de janvier. L’avenir nous en dira plus sur l’efficacité de ces mesures. Ce qui est certain en revanche, c’est que cette crise, une fois résolue, ne transformera pas la manière dont la Chine sera gouvernée dans le futur.

Les 10 priorités de Xi Jinping

Pour comprendre pourquoi, il s’agit de considérer la vision sous-jacente du monde qui guide Xi dans la quête de son rêve consistant à faire de la Chine la grande puissance mondiale de demain. Lorsque l’on m’interroge sur ce que veut Xi, j’explique son approche en exposant ses dix priorités, qui peuvent être considérées comme dix cercles concentriques émanant d’un centre, le parti, ou comme une hiérarchie des besoins, pour reprendre la conception traditionnelle du psychologue Abraham Maslow.

Première des priorités: maintenir le PCC au pouvoir. Xi n’a jamais considéré le parti comme un mécanisme de transition vers quelque forme de démocratie ou de semi-démocratie. Il estime qu’une forme unique de capitalisme autoritaire chinois est essentielle au futur statut de grande puissance du pays, et y voit un modèle susceptible d’être appliqué dans d’autres régions du monde.

Deuxièmement, Xi entend maintenir systématiquement l’unité nationale, qu’il considère indispensable à la légitimité interne du PCC. C’est ce qui explique sous son règne les répressions prolongées au Tibet et dans le Xinjiang, ainsi qu’un durcissement continu de sa politique vis-à-vis de Taïwan.

La troisième tâche consiste à développer l’économie du pays. Xi a bien compris que l’envergure, la solidité et le niveau d’avancée technologique d’une économie étaient essentiels à toutes les dimensions de la puissance nationale, dont la capacité militaire. Par ailleurs, sans croissance à long terme, le revenu par habitant sera voué à stagner, et la Chine à tomber dans le piège du revenu intermédiaire. Une croissance soutenue est par conséquent également indispensable à la légitimité du PCC, de même que l’effort fourni par le pays pour devenir une superpuissance technologique, à travers une position de domination en matière de 5G, de semiconducteurs, de superordinateurs, et d’intelligence artificielle (IA).

Xi a pour quatrième objectif d’intégrer la durabilité environnementale à la matrice de croissance de la Chine. Par le passé, ces considérations étaient ignorées. Elles constituent aujourd’hui un élément central de la légitimité du PCC. La population chinoise ne tolérera pas une pollution encore plus élevée de l’air, des sols et de l’eau. Pour autant, cette durabilité, notamment la lutte contre le changement climatique, s’inscrira toujours en concurrence avec le troisième objectif (la croissance économique), que ce soit dans l’industrie intérieure ou dans le cadre des projets d’infrastructures transnationales du projet phare de Nouvelle route de la soie (NRS) si cher au président Xi.

La "Route maritime de la soie"

Cinquième priorité: développer et moderniser l’armée chinoise. Sous Xi s’opère la plus grande réforme de l’Armée populaire de libération depuis 1949, en termes d’organisation militaire, de plateformes d’armements, et d’effectifs. L’APL se transforme actuellement pour passer du statut d’institution militaire de défense continentale à celui de force de projection d’une puissance au-delà des frontières de la Chine, via le développement des capacités navales, aériennes, cybernétiques, spatiales et d’IA. Xi a pour mission explicite de bâtir une armée de classe mondiale, destinée à "livrer des guerres pour les remporter".

Le sixième objectif consiste à consolider des relations favorables, et si possible de contrôle, auprès des 14 Etats environnants et des six voisins maritimes de la Chine. La Russie joue un rôle clé dans ce projet, elle qui est passée du statut d’ennemi historique, mobilisant l’essentiel de l’attention stratégique de la Chine, à celui de quasi-allié. Sur le plan maritime, la Chine a clairement fait savoir qu’elle n’entendait pas renoncer à ses revendications territoriales dans les Mers de Chine orientale et méridionale.

Septième objectif, à la périphérie maritime orientale de la Chine, Xi entend repousser les Etats-Unis jusqu’à la "deuxième chaîne insulaire" qui s’étend de l’archipel japonais à l’île de Guam et à l’est des Philippines. La Chine espère également affaiblir (et si possible rompre) les alliances sécuritaires de longue date de l’Amérique dans la région, notamment avec la Corée du sud, le Japon et les Philippines. L’objectif ultime consiste ici à renforcer la capacité d’obtention d’une réunification avec Taïwan, si nécessaire par la force.

Huitième objectif, pour sécuriser la périphérie continentale occidentale de la Chine, Xi entend faire de la masse territoriale eurasienne un nouveau marché pour les produits, services, technologies, et investissements infrastructurels massifs de la Chine. A travers la NRS, Xi espère également que l’Asie centrale et le Moyen-Orient, ainsi que l’Europe centrale, orientale, mais aussi occidentale, deviendront de plus en plus sensibilisés et favorables aux intérêts clés de politique étrangère de la Chine.

De même, la Chine entrevoit un potentiel marché de grande ampleur, comparable à l’Eurasie, dans le reste des pays en voie de développement, qu’ils se situent en Afrique, en Asie ou en Amérique latine. Le neuvième objectif de Xi s’observe ainsi dans la "Route maritime de la soie", qui devient peu à peu aussi importante que la NRS. Plus largement, la Chine parvient également à convertir efficacement cette stratégie économique mondiale en un soutien de vote fiable au G77, dans la cadre d’importants forums multilatéraux.

Enfin, Xi espère refaçonner l’ordre mondial davantage en phase avec les intérêts et valeurs de la Chine. Les dirigeants chinois estiment que l’ordre international libéral post-1945 reflète la vision du monde des puissances coloniales blanches victorieuses qui l’ont mis en place. Xi considère que le monde de 2020 est radicalement différent de celui d’après-guerre. La Chine a ainsi élaboré une stratégie en deux volets. Tout en renforçant leur puissance, leurs effectifs, et leur influence financière au sein des institutions existantes de gouvernance mondiale, les dirigeants chinois bâtissent également de nouvelles institutions centrée sur la Chine, telles que la NRS et la Banque asiatique d’investissement dans les infrastructures.

Les hauts responsables du PCC ne partagent pas tous la vision du monde de Xi. D’importantes dissensions et débats internes existent sur la question de savoir si la Chine devrait ou non s’écarter de la stratégie de longue date de Deng Xiaoping: "dissimuler sa force, faire preuve de patience, ne jamais prendre l’initiative". L’avenir nous dira à quoi ces débats aboutiront, notamment à l’approche du 20e Congrès national du parti, en 2022, qui tranchera la décision cruciale d’une prolongation du mandat de Xi au-delà des limites initiales, peut-être pour la décennie 2020, voire pour plus longtemps encore.

Dans ce contexte, la gestion par Xi du coronavirus sur le plan intérieur, ainsi que de plusieurs projets politiquement totémiques tels que l’expansion de la 5G à l’étranger, revêtent une nouvelle importance critique.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2020
Tags : Chine
Par Rédaction Medias24
Le 18 février 2020 à 14h19

à lire aussi

Le Nouvel an de l'hégire (1er Moharram) sera célébré ce mercredi 17 juin au Maroc
SOCIETE

Article : Le Nouvel an de l'hégire (1er Moharram) sera célébré ce mercredi 17 juin au Maroc

Le 1er Moharram de la nouvelle année de l’Hégire 1448 correspondra au mercredi 17 juin 2026, a annoncé le ministère des Habous et des affaires islamiques.

Adouls : la Cour constitutionnelle valide l’essentiel de la réforme, mais écarte plusieurs dispositions
DROIT

Article : Adouls : la Cour constitutionnelle valide l’essentiel de la réforme, mais écarte plusieurs dispositions

Saisie par 93 députés avant la promulgation du texte, la Cour a déclaré non conformes des articles touchant aux incompatibilités professionnelles, aux personnes en situation de handicap, au témoignage collectif dit “lafif” et à l’organisation des instances représentatives. Le texte devra donc être corrigé sur ces points, sans remettre en cause le cœur de la nouvelle loi 16.22.

En commission, les conseillers votent la nationalisation de la Samir et le plafonnement des hydrocarbures
POLITIQUE

Article : En commission, les conseillers votent la nationalisation de la Samir et le plafonnement des hydrocarbures

Deux propositions de loi portant sur les hydrocarbures et la Samir ont été récemment adoptées en commission à la Chambre des conseillers. Un vote "surprise" rendu possible par un rapport de forces numérique défavorable à la majorité, lors d’une séance où l’opposition était majoritaire en nombre. Si ces textes ont franchi l’étape de la commission, leurs promoteurs sont conscients qu’ils ont peu de chances d’être adoptés en plénière.

Retail : la guerre silencieuse pour conquérir le panier des Marocains
ECONOMIE

Article : Retail : la guerre silencieuse pour conquérir le panier des Marocains

Pendant longtemps, les courses du quotidien se sont surtout jouées entre l’épicier du quartier, le grossiste et quelques grandes surfaces. Ce modèle commence à se fissurer. Entre fusion capitalistique, rachats d’enseignes, master-franchises, centrales d’achat, logistique commune et formats de proximité, les grands opérateurs installent peu à peu des réseaux capables d’accompagner le consommateur du café du matin aux achats du week-end. Non sans bousculer les équilibres.

Crédit du Maroc : ce que cache l’augmentation de capital à 699 MDH
Actus

Article : Crédit du Maroc : ce que cache l’augmentation de capital à 699 MDH

Depuis son passage sous le contrôle de Holmarcom, Crédit du Maroc a changé de rythme. La banque affiche des bénéfices en hausse, prépare son plan CDM Boost 2028, et propose désormais à ses actionnaires de suivre le mouvement via une opération ouverte du 26 juin au 16 juillet. Derrière le prix fixé à 938 DH par action, le marché devra surtout juger si cette nouvelle étape confirme une trajectoire ou ouvre un pari plus large. Décryptage.

Nador West Med : derrière le port, le pari industriel de l’Oriental
ECONOMIE

Article : Nador West Med : derrière le port, le pari industriel de l’Oriental

ROUND UP. Prévu pour entrer en service fin 2026, Nador West Med se construit déjà au-delà de ses quais : routes dédoublées, future autoroute vers Guercif, projets chinois dans l’éolien, les pneus et les alliages, ambition énergétique autour du GNL et de l’hydrogène vert. L’enjeu est désormais de transformer cette infrastructure en véritable moteur économique régional.

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.

Toute l'actualité