Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Choses vues, lues et entendues
Dans cette chronique, Abdallah-Najib Refaïf revient sur différentes facettes de l'ambiance du Festival international du film de Marrakech que la ville ocre a accueilli du 24 novembre au 2 décembre 2023.
Un matin ensoleillé comme c’est souvent le cas à Marrakech en ce début d’un hiver qui ne dit pas son nom. Les festivaliers dorment encore. Gavés de films, de paroles et d’autres choses encore, ils et elles se réveillerons tard pour confondre petit déjeuner et déjeuner avant de reprendre leurs activités de festivaliers : voir des films, en parler ou pas, manger et boire… Dormir, un peu, beaucoup ou pas du tout.
Un festival, c’est, étymologiquement, une fête qui dure quelques jours, un rituel apollonien que les gens des arts et de la culture célèbrent pour rendre hommage à l’art et à la culture, mais aussi et très souvent à eux-mêmes. D’où l’importance de l’égo, de l’apparence et du paraître.
Le festivalier de base est anthropologiquement un animal de compagnie qui fuit la solitude, se plait dans la foule, marque sa présence, se fait remarquer. Badgé, il est repérable et traçable à merci ; et s’il n’est pas admirable, il se veut aimable pour être admiré. Mais ne disons pas trop de mal de ce que nous autres, nombreux, avons été, un jour cet animal grégaire au cou duquel pendait un badge avec un nom, un prénom et une photo improbable. Une remarque cependant sur une nouvelle faune surgie avec l’air du temps.
S’il faut de tout pour faire un festival, désormais les preneurs de selfies professionnels qu’on dit influenceurs— mais qu’on doit statistiquement mettre au féminin-- sont toujours de la partie. Instagrammeurs, Tiktokeurs ou blogueurs semi-cultivés, ils ou elles sont au premier rang, toujours aux aguets, prompts à sauter sur tout ce qui a l’apparence d’une vedette.
Les influenceurs ne sont pas là pour visionner des films, ni pour en analyser leurs contenus. Un selfie saturé de mascara (qui a donné mascarade), de sourires et de strass, une story laconique, puis s’en vont. Avant même la projection du film en compétition et dès l’annonce rituelle faite sur un ton ferme qui prévient dans les trois langues adoptées par le festival que "…durant la projection, toute sortie est définitive ! Any exit is final ; koullo khouroujine houa nihaii !" On ne peut être plus clair. L’influence a quitté la salle. La vanité aussi. Place au cinéma et à son rêve !
Mais loin de la foule bigarrée et loin aussi de toute influence, revenons à ce matin ensoleillé d’hiver. Sur la terrasse d’un café quasi vide où, bras ballants, des serveurs désœuvrés bâillent aux corneilles. Passe alors un jeune homme, l’air avenant et le sourire aux lèvres. Il slalome entre les tables presque vides et dépose des livres et un bristol sur lequel il a inscrit cet appel, en trois langues, qu’il clame à la cantonade dans un parfait arabe classique : "Cher lecteur, choisissez un livre !" Cette scène qui ressemble à un début de film dit d’auteur qui aurait besoin d’une aide à l’écriture, ne manque cependant pas de sel. Vendre des livres et promouvoir la lecture lors d’un festival de cinéma, équivaut à vouloir écouler des parapluies au mois d’aout à Errachidia. Mais le jeune vendeur n’en a cure. Il continue sans se départir de son sourire d’étaler sur les tables tel ouvrage classique d’un auteur du XIXe siècle et tel autre d’un romancier égyptien…
D’habitude, les consommateurs, dans presque tous les cafés du pays, sont plutôt agacés par une toute autre cohorte de marchands à la sauvette et d’importuns lourdauds et insistants qui vont de celui qui fourgue des tournevis et des coupes ongles, à l’autre qui vend des piles et des bas de femmes. Personne ne comprend la stratégue d’un tel ciblage marketing, mais s’il perdure depuis le temps, c’est qu’il a dû prouver son efficacité.
Enfin, il y a aussi, hors marketing celui-là, "le malade imaginaire" et sa comédie misérabiliste narrée et appuyée par une fausse ordonnance emberlificotée pour achat de médicaments dont il fait la quête. Mais ce matin, le jeune libraire ambulant et disruptif a cru surprendre tout le monde avec son slogan et sa noble marchandise. Sans grand succès, hélas, tant les rares consommateurs sont aimantés par leurs portables les yeux rivés aux petits écrans, scrollant comme des forcenés et absents à toute culture. Le jeune homme repasse pour récupérer ses livres et sans mot dire les remet dans son sac à dos avant de quitter la terrasse du café. "La chair est triste, hélas ! et j’ai lu tous les livres", dirait le difficile poète Mallarmé, dans "brise marine". Ce matin-là, il aurait été bien le seul à avoir tout lu!
Ce soir, dans la rubrique "Gala", en toute sobriété mais en présence du réalisateur Alexander Payne, nous avons été nombreux, moins les influenceurs forcément, à assister à la projection de son très beau dernier film : "Winter Break". Alexander Payne avait déjà obtenu, ici même, l’Etoile d’or du festival en 2004 pour "Sideways" avec son acteur fétiche Paul Giamatti. C’est ce dernier qui incarne maintenant ,dans "Winterbreak", le rôle d’un professeur d’histoire antique bourru et détesté par ses élèves dans un lycée des environs de Boston au début des années 70. L’un d’entre eux va se retrouver enfermé avec lui pour passer les vacances de Noël dans leur établissement.
La narration des relations compliquées entre le professeur atrabilaire et pédant, l’élève en colère et une cantinière dépressive qui a perdu son fils dans la guerre du Vietnam donnent à cette comédie dramatique un ton de fable d’hiver, tendre et chaleureux, sur la transmission et sur les choses de la vie. D’autres thèmes sociétaux sont effleurés, à travers ces trois êtres esseulés, par petites touches et toujours dans le style subtil de ces comédies dramatiques de l’époque (tel "Le Cercle des poètes disparus" de Peter Weir en 1989) qui se font de plus en plus rares dans le cinéma américain. Un conte sur les fragilités humaines, simple, tendre et réconfortant. Réalisé, comme on écrit un roman, sans trop de moyens mais avec beaucoup de générosité et une riche intelligence du cœur. Le cinéma qu’on aime quand on aime la vie.
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