Abdallah-Najib Refaïf
Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.Ces livres qui nous attendent
Dans chaque bibliothèque sommeillent certains livres qui ressemblent à des promesses de lecture. On les regarde avec admiration et on se jure de les lire plus tard. Cette attente dit peut-être quelque chose de notre rapport à la lecture et au temps qui passe.
Ni les petits carnets débordant de notes, de citations et de promesses de lectures dont on reporte la lecture ; ni ces recommandations insistantes d’amis ou de journaux pour aller vers certains ouvrages ne sont suffisants pour nous convaincre d’y plonger.
Il y a comme ça des livres qu’on laisse de côté, pour plus tard se dit-on, et dont on diffère la lecture pour on ne sait quelle raison. Des livres que l’on ne lit pas ou plutôt que l’on remet à demain avec une étrange fidélité, comme on diffère une visite à un vieil ami dont on redoute secrètement le jugement.
On promène cette culpabilité discrète qui remonte à la surface chaque fois que l’on passe devant une librairie ou que l’on aperçoit sur le rayonnage de sa propre bibliothèque les volumes imposants de Marcel Proust, par exemple, ou mieux encore, de James Joyce. C’est précisément l’évocation de ce dernier qui a réveillé cette sensation en cette veille du 16 juin, date anniversaire éminemment joycienne surgie brusquement (ou algorithmiquement) à la faveur d’un scroll sur mon téléphone dans ces longs moments d’une douce et culpabilisante procrastination.
En effet, tous les 16 juin depuis 1904 se tient le Bloomsday, un festival irlandais qui célèbre l’épopée littéraire et moderniste du roman de James Joyce, Ullysse. C’est la date relatée dans son livre dont l’action prend place le temps de cette même journée à Dublin. L’auteur avait 40 ans. C’est justement durant cette journée que les deux personnages principaux du roman, Stephen Dedalus et Leopold Bloom, se rencontraient tard dans la nuit.
Nombreux sont ceux qui connaissent ou ont entendu parler du festival ; tout aussi nombreux sont ceux qui citent Ulysse de Joyce, considéré comme son chef-d'œuvre et comme l’un des romans les plus importants et influents à ce jour et ce depuis plus d’un siècle. Mais combien, parmi ceux-là, l’ont lu, ouvert et surtout terminé ? Certains se contenteraient, et j’en fais partie, de savoir, en gros, que le roman raconte, "à travers la technique du flux de conscience, une seule journée de la vie de trois personnages à Dublin et que ce chef-d'œuvre de la littérature est un brillant parallèle parodique de l’Odyssée d'Homère".
Il existe donc ces livres que l’on ne lit pas. Et quoique l’on soit un lecteur au long cours qui a beaucoup lu et pour qui les livres qui ont accompagné toutes les saisons d’une vie ont été des refuges, des armes et des compagnons de solitude ; on peut être tout cela et n’avoir jamais rencontré les œuvres ni de Marcel Proust, ni de James Joyce. On peut connaitre leur réputation comme on connait celles de hautes montagnes dont on vous dit qu’il faut gravir au moins une fois dans une existence.
Alors on achète leurs livres, on les feuillette, on lit parfois les premières pages avec une application d’élève studieux et on abandonne. Pourquoi ? On ne sait, mais l’on se promet d’y revenir plus tard. Et ce "plus tard", devient le cimetière de ces ouvrages prestigieux, dont tout le monde dit du bien. Mais on passe à d’autres livres, plus accessibles peut-être, moins intimidants… Mais sont-ils réellement difficiles et insondables, ou avons-nous fabriqué autour d’eux une légende qui finit par nous décourager ? Le plus paradoxal dans tout cela, c’est que nous en parlons parfois avec une familiarité qui frôle l’imposture. Et parce qu’on a lu des préfaces, des critiques, des biographies ou des entretiens, nous connaissons l’histoire de la madeleine de Proust et les errances de Bloom à Dublin. Nous avons cumulé autour de ces auteurs une immense littérature, par un ouï-dire, qui finit par remplacer leurs œuvres.
Les lecteurs sont parfois ces êtres bizarres qui achètent des livres pour le futur. Entassant des promesses sur les étagères, ils vivent entourés de milliers de pages qui leur disent tous les soirs tous les livres qu’ils n’ont pas encore lus. Et c’est ainsi que certaines bibliothèques renferment autant d’ouvrages qu’une collection de remords. Mais la vérité est qu’aucune vie ne suffit pour la littérature déjà publiée et diffusée. Chaque livre accepté, acheté, implique le renoncement à des dizaines d’autres.
Finalement, nous faisons semblant de choisir alors que c’est le temps qui choisit pour nous. Et quand ce lecteur au long cours passe devant ses rayonnages, son regard croise les dos épais de "A la recherche du temps perdu", de "Ulysse", ou les 3 volumes de "L’homme sans qualité", de Robert Musil (gros pavés et pourtant on dit que c’est un roman inachevé), il leur adresse un sourire comme un salut silencieux pour ne pas les réveiller. Mais ils ne bougent pas. Ils ont toute l’éternité pour eux. Lui, beaucoup moins.
Au fond de lui, il sait qu’un de ces jours, peut-être un matin d’hiver ou un après-midi de pluie, il ouvrira l’un d’eux sans cérémonie particulière. Il découvrira alors qu’ils sont moins terrifiants que leur réputation, ou qu’ils sont encore plus grands qu’il l’imaginait. En attendant, il va vivre avec cette heureuse promesse, car après tout, une vie où il reste des livres à découvrir est peut-être une vie qui n’a pas totalement renoncé à l’émerveillement.
à lire aussi
Article : La Princesse Lalla Asmaa lance à Rabat le programme “La prothèse auditive pour tous”
La Princesse Lalla Asmaa, présidente de la Fondation Lalla Asmaa, a présidé mardi 16 juin à Rabat la première Journée des patients souffrant de surdité. L’événement a été marqué par le lancement du programme national "La prothèse auditive pour tous". Un programme inédit destiné à rendre l’appareillage auditif gratuit et accessible aux Marocains les plus démunis.
Article : André Azoulay reçoit le prix Boutros Boutros-Ghali de la Paix
Le Forum de Crans Montana salue l’engagement de longue date du conseiller du Roi Mohammed VI en faveur du dialogue interculturel, de la mémoire judéo-marocaine et du rayonnement d’Essaouira.
Article : Fruits rouges : l’émirati Elite Agro porte son pari marocain à 1,3 MMDH
Avec une septième ferme de 200 hectares inaugurée à Kénitra, le groupe place le Royaume au cœur de sa production de myrtilles et de framboises.
Article : Maroc-Écosse : l'Ouzbek Tantashev au sifflet, deux ans après la demi-finale olympique mouvementée contre l’Espagne
Désigné par la FIFA pour la rencontre du 19 juin au Boston Stadium, celui qui est arbitre international depuis 2013 avait quitté le terrain dès la 15e minute aux Jeux olympiques de Paris après une collision avec Marc Pubill.
Article : Mr. Bricolage vise 45 magasins au Maroc d'ici 2032 et un plan d'investissement de 700 MDH
Mr. Bricolage Maroc prévoit le déploiement de 45 magasins d’ici 2032, au rythme d’une ouverture toutes les huit semaines, dans le cadre d’un plan porté par un investissement de 700 millions de DH.
Article : Loi 16.22 sur les adouls : l’Ordre réagit à la décision de la Cour constitutionnelle
L’invalidation partielle du texte par la Cour constitutionnelle est accueillie avec soulagement par une partie de la profession, qui y voit la confirmation de réserves exprimées depuis plusieurs mois. Mais pour Maître Driss Trali, membre du bureau exécutif de l’Ordre national, la réforme reste incomplète tant que le dépôt des fonds, l’officialité pleine de l’acte et l’indépendance de l’instance professionnelle ne sont pas consacrés par la loi.