Brexit, l’opportunité en or
Je me rappelle lors d’un vécu à Londres, au début des années 90, les réactions sarcastiques de certains amis anglais vis-à-vis de l’Union européenne. Pour eux, Bruxelles n’est qu’une bureaucratie qui cherche plus à réglementer la vie des nations au lieu de libérer leurs énergies. En ce temps, je n’arrivais pas à saisir totalement le sens de ce désamour, alors que l’Union peinait à organiser l’espace européen en une puissance internationale.
Ce n’est que plus tard que j’ai compris que les Britanniques sont difficiles à digérer au sein de l’Europe. Je constatais, avec le temps, que ce sentiment anti-Bruxelles n’a pas disparu mais, qu’au contraire, a pris du volume chez les sujets de Sa Majesté. L’ensemble des réformes prises par Bruxelles sont considérées comme des contraintes par ce peuple d’insulaires qui rêvent plus du large que du continent.
L’inauguration du tunnel sous la manche en 1994, censée unifiée l’île au reste de l’Europe, a été moquée par une frange de la société. Jamais le continent n’a été si proche de la civilisation, répétaient-ils à l’unisson.
Ce n’est qu’en 2016 que les Britanniques se prononcent donc par référendum sur leur sortie de l’union européenne. Le taux de 51,9% a été suffisant pour s’offrir la liberté d’entreprendre et commercer comme bon leur semble. Dès le jour des résultats, ce fut un sentiment de libération, un peuple en liesse, heureux de reprendre sa destinée en main.
Si la Grande-Bretagne a quitté l’UE c’est essentiellement pour trois raisons. La première : les réglementations bureaucratiques contraignantes préjudiciables à ses intérêts. La seconde est le coût excessif de l’Union pour ce qu’elle rapporte au pays. Et enfin, Londres, bien que ne faisant pas partie de l’espace Schengen, désire mieux contrôler les flux migratoires que l’Europe laisse sciemment se déverser sur l’île.
Les Britanniques sont conscients du fait que le brexit leur donne moins de possibilités que par le passé pour accéder au marché européen. Ils préfèrent, malgré tout, faire face à ces difficultés d’accès et garder leur liberté intacte, au lieu du contraire. Les avantages induits, en économie d’argent et en temps, leur semblent plus utiles et plus bénéfiques qu’en étant membre à part entière. Les conséquences prévisibles de ce départ sont difficiles à mesurer : probable récession, fuite des talents, et possible augmentation du chômage.
C’est ainsi que le 30 décembre 2020, Londres et Bruxelles sont arrivés à un accord, mettant fin à l’adhésion britannique. Le nouveau partenariat est ambitieux en matière de coopération commerciale et économique avec en son centre un accord de libre-échange, et une coopération judiciaire.
De même, les contrôles du transport des marchandises ainsi que l’intégralité des contrôles migratoires à destination et en provenance du Royaume-Uni sont rétablis. Ce partenariat comprend également un volet en matière de sécurité et insiste, par ailleurs, sur les principes d’équilibre des droits et des obligations, et sur une concurrence loyale entre les deux.
La sortie de la Grande-Bretagne de l’Union a poussé plusieurs États à signer simultanément avec Londres des accords pour sauvegarder les mêmes privilèges qu’avec l’Union européenne, comme avec le Maroc ou l’Égypte. La Turquie a opté par contre pour un accord de libre-échange avec le Royaume-Uni.
L’accord maroco-britannique signé à cette fin prévoit, pour l’essentiel, le maintien des conditions préférentielles en matière d’échanges commerciaux qui s’élèvent actuellement à 2,5 milliards de livres sterling. Il permet aux produits issus de toutes les régions du Maroc, y compris nos provinces du sud, d’accéder aux mêmes conditions, et sans discriminations aucune, au marché britannique.
Mais cet accord, décidé dans l’urgence pour garantir la continuité des relations entre les entreprises des deux pays, ne semble pas répondre aux défis actuels. Il appelle à une révision dans la perspective de l’établissement d’un vrai partenariat stratégique global entre les deux royaumes. Vu les difficultés que nous avons avec l’Union et certains de ses membres, le temps est venu d'adapter nos relations avec le Royaume-Uni à l’aune des transformations politiques internationales en cours.
Peut-on rappeler à cet égard que la Grande-Bretagne fut notre premier partenaire avant l’invasion française en 1912, et que la première communauté marocaine en Europe a été d’abord installée à Manchester? Quand plusieurs de nos villes ont été des comptoirs espagnols ou portugais, la Grande-Bretagne commerçait avec nous mais s’installait à Gibraltar. Elle était aussi derrière l’introduction de notre boisson nationale le thé, comme pour une partie de notre artisanat d’argenterie que les Marocains ont su adapter à leur propre goût.
Avec le brexit, beaucoup de citoyens européens ont quitté le Royaume-Uni notamment ceux des pays de l’Est. On y comptait trois millions d’expatriés européens pour un million de Britanniques en Europe. Le patronat britannique constate déjà la pénurie et l’envolée de la demande en main-d’œuvre qualifiée. Beaucoup d’entreprises ont déjà des difficultés à recruter dans des secteurs comme le transport la construction, la santé, la restauration et l’agriculture. Elles ont demandé au gouvernement de faciliter l’arrivée de nouveaux migrants qualifiés dans ces secteurs pour une relance rapide de l’économie.
Étant donné le redéploiement britannique en cours, et tenant compte de la proximité géographique du Maroc par rapport à la Grande-Bretagne en termes de délais de livraison des marchandises, il est temps de revoir nos relations bilatérales avec le Royaume-Uni à la lumière de sa sortie de l’Union. Le brexit est une occasion en or qui se présente à nous pour diversifier nos partenariats vers des pays qui comptent, et principalement ceux du monde anglophone.
Avec le brexit, les Britanniques reprennent le rôle international qui était le leur avant l’adhésion à l’Union-européenne, et ils ont raison. Leur départ de l’Union est vu par les Européens eux-mêmes comme un affaiblissement de cette dernière, car il est un appel aux autres membres selon lequel, eux-aussi, peuvent quitter le navire quand ils n’y trouveront plus leurs intérêts. En partant, ils leur laissent leur langue comme principal instrument de communication.
La reconnaissance de notre intégrité territoriale par Washington, premier allié de Londres, ne peut que militer pour renforcer davantage notre partenariat avec le Royaume-Uni. L’objectif étant de mieux servir nos intérêts et sortir de ce face-à-face figé avec certains membres de l’Union européenne qui cherchent à maintenir notre pays dans la même vision dépassée du siècle dernier. Les récentes découvertes minières offshore, la dynamique de notre secteur privé, nos investissements et notre expertise des marchés africains, sont des atouts importants, parmi tant d’autres, à faire jouer pour diversifier nos partenaires et renforcer notre positionnement à l’international.
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