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Samir Bennis

Conseiller politique à Washington D.C., rédacteur en chef de Morocco World News.

Assiste-t-on à la naissance d’une triple alliance France-Algérie-Tunisie contre le Maroc?

Le 6 septembre 2022 à 14h26

Modifié 6 septembre 2022 à 15h27

Les trois pays semblent s’allier autour de l’objectif partagé de restreindre l’influence diplomatique grandissante du Maroc à la fois au niveau régional et international.

Lors d’un discours qu’il a donné novembre dernier, le Roi Mohammed VI a été catégorique sur ce que de bonnes relations diplomatiques avec le Maroc exigent ou impliquent désormais. Rabat, le Roi a insisté, ne conclura aucun accord commercial avec des pays qui tiennent encore une position ambiguë ou hostile quant à son intégrité territoriale.

Le Roi a confirmé cette ligne directrice de la diplomatie marocaine dans son discours du 20 août dernier à l’occasion du 69e anniversaire de la Révolution du Roi et du Peuple, et on peut déjà voir quels pays soutiennent l’intégrité territoriale du Maroc et lesquels sont opposés à ses intérêts stratégiques.

La réception de haut niveau que le président tunisien a réservée au leader du front séparatiste du polisario est une indication forte de la (nouvelle) position de la Tunisie sur le conflit du Sahara.

Tandis que le ministère des affaires étrangères tunisien a essayé depuis de minimiser la signification politique du geste du président Saied, accorder au chef du polisario les honneurs traditionnellement réservés à des chefs d’Etat est peut-être la meilleure preuve à ce jour que la Tunisie a choisi son camp dans la complexe saga autour de la question du Sahara. Elle a en effet rejoint l’axe graduellement déclinant- bien qu’en permanence actif et bruyant –  des pays soutenant l’agenda du régime algérien contre l’intégrité territoriale marocaine.

Il semble donc que le Maroc soit à nouveau entré dans une phase cruciale et très délicate dans ses efforts de résoudre la question du Sahara. L’apparente résurgence d’un axe anti-Maroc s’explique par les percées diplomatiques que Rabat a réussies ces dernières années, agaçant ainsi certains pays que beaucoup à Rabat avaient l’habitude de voir comme alliés et États sympathisants.

En ce sens, le geste du président tunisien, qui équivaut à une reconnaissance de facto de l’État fictif du polisario, a été un choc pour le peuple marocain. Pour le Maroc, le geste du président tunisien n’était rien de moins qu’une trahison : d’abord des liens diplomatiques forts qui ont traditionnellement lié Rabat et Tunis; mais ensuite et surtout des liens historiques, sociaux, et culturels entre les peuples marocain et tunisien.

La meilleure démonstration de ces liens a été la visite en Tunisie du Roi Mohammed VI en 2014. Visitant ce qu’il appelait une “nation sœur” dans la tumultueuse période post-Printemps Arabe, caractérisée par une vague d’attaques terroristes vicieuses à Tunis et dans d’autres villes du pays, le monarque marocain a parcouru les rues de la capitale tunisienne en signe de soutien à un peuple qui avait besoin d’une telle démonstration de sympathie et de solidarité pour embarquer dans le périlleux parcours de la transition politique.

L’objectif de la visite était d’envoyer un message fort à la communauté internationale : Que la Tunisie allait bien, et que le pays demeurait globalement stable et visitable malgré les attaques terroristes répétées. Comme on pouvait s’y attendre dans une telle conjoncture, la visite fut bien reçue par le peuple tunisien.

Au cours des dernières décennies, que ce soit à l’époque de Habib Bourguiba, Zine El Abidine Ben Ali, Moncef El Marzouki, ou de Beji Caid Essebsi, la Tunisie s’est battue pour rester neutre sur le dossier du Sahara occidental, notamment en s’éloignant de toutes actions qui pourraient nuire à ses relations avec le Maroc.

Le contexte plus large de la visite du leader du polisario en Tunisie -l’escalade des tensions Rabat-Alger, les remarques du Roi Mohammed VI sur la centralité du Sahara pour le Maroc, la récente visite d’Emmanuel Macron en Algérie pendant que le torchon brûle entre Rabat et Paris – pointe vers la naissance d’une alliance trilatérale algérienne-française-tunisienne ayant pour objectif de prolonger le conflit autour du Sahara en barrant la route aux efforts de plus en plus salués du Maroc pour définitivement clore ce dossier.

Signaux annonciateurs et motivations de l’axe anti-Rabat naissant

Les signes avant-coureurs de cette alliance ont commencé à se manifester il y a plus d’un an. Avec le recul, l’on peut désormais pointer du doigt l’un de ces signaux annonciateurs les plus importants : l’abstention de la Tunisie lors du vote de la résolution du Conseil de sécurité concernant le Sahara en octobre dernier.

Cette abstention a en effet mis fin à une tradition que les pays arabes siégeant au Conseil de sécurité des Nations Unies ont appliquée depuis la fin des années soixante : voter pour les décisions qui profitent d’un large soutien des autres pays arabes.

Autrement dit, les pays arabes siégeant au Conseil de décurité des Nations Unies ont continuellement voté en faveur des résolutions concernant le conflit du Sahara. L’Algérie elle-même a voté pour de “pertinentes” résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies lorsqu’elle en était membre entre 2004 et 2005.

L’abstention de la Tunisie était donc un signe crucial que le régime du président Saied est désormais tributaire du régime d’Algérie, travaillant loyalement à l’implémentation de son agenda. Le premier signe de la convergence tuniso-algérienne, et de la détermination du président Saied à s’aligner avec l’Algérie au prix de la traditionnelle neutralité de la Tunisie sur la question du Sahara a été sa décision de choisir l’Algérie pour sa première visite officielle en tant que président en février 2020.

Lors de cette visite du président tunisien, le régime algérien s’est empressé d’annoncer sa décision d’accorder à la Tunisie un prêt de 150 millions de dollars pour, selon Alger, aider ce pays  à faciliter ses paiements pour avoir accès au gaz algérien.

La visite a ainsi été une déclaration d’intention à la fois du régime algérien et tunisien, qui ont depuis travaillé à approfondir leurs relations bilatérales afin de former un bloc maghrébin pour contrer les intérêts stratégiques du Maroc.

Presqu’un an après la visite à Alger de Kais Saied, le président algérien Abdelmadjid Tebboune s’est rendu en Tunisie en décembre 2021. Pendant sa visite, il accorda à la Tunisie un prêt de 300 millions de dollars afin de l’aider à surmonter sa grave crise économique.

Les deux pays ont depuis continué à échanger d’importantes visites officielles, la dernière en date étant celle en juin dernier du ministre algérien des affaires étrangères, Ramtane Lamamra, qui a été lui aussi accueilli par le président Kais Saied.

Quand la Tunisie a obtenu le soutien financier et politique du régime Algérien, la France s’est empressée de soutenir politiquement Saied en lui donnant la légitimité qu’il lui manquait au niveau national.

Le soutien de la France s’est illustré lors de la réunion qui a eu lieu entre l’ambassadeur français en Tunisie avec le ministre tunisien des Affaires étrangères en janvier. Réunion pendant laquelle le diplomate français a insisté sur l’engagement de Paris à soutenir les efforts du régime tunisien pour obtenir des prêts du Fonds monétaire international. Il a aussi exprimé l’appui de la France aux efforts de Saied pour “renforcer la démocratie et l’Etat de droit” en Tunisie.

Pendant ce temps, les relations maroco-tunisiennes sont entrées dans une période de stagnation sans précédent et d’une quasi totale absence de communication entre les hauts responsables des deux pays. Pour preuve, il a fallu deux ans et trois mois au président tunisien pour recevoir l’ambassadeur du Maroc, Hassan Tariq.

Et le diplomate marocain n’a pu présenter au président son accréditation qu’en janvier. Le président tunisien n’a pas non plus répondu à l’invitation que lui a adressée en janvier 2020 le Roi Mohammed VI pour se rendre au Maroc.

Tensions franco-marocaines

La décision de la Tunisie d’accueillir le chef du polisario devrait aussi être analysée dans le contexte des tensions entre le Maroc et la France sur les quatre dernières années, tensions qui se sont aggravées au lendemain de la reconnaissance par les Etats-Unis de la souveraineté du Maroc sur le Sahara.

Bien que la France ait ostensiblement soutenu le Maroc au Conseil de sécurité des Nations Unies pendant les 15 dernières années, ce soutien n’a jamais été absolu, ni ne s’est traduit par un véritable désir de réparer les dommages qu’elle a infligés à l’intégrité territoriale du Maroc au début du 20e siècle, en divisant le Royaume et en donnant à l’Espagne le contrôle de ses provinces du sud alors qu’il était encore un pays indépendant.

La France a simplement continué d’utiliser le même vocabulaire au cours de la dernière décennie, insistant que le plan marocain d’autonomie est une base de discussion “sérieuse” et “crédible” sur laquelle les parties du conflit du Sahara pourraient construire une solution politique durable.

Or, cette position ne représente aucun risque politique pour la France. Car tout en apparaissant comme un soutien du Maroc, le principal souci de Paris continue de ne pas se mettre l’Algérie à dos. La France s’est donc efforcée de préserver ses intérêts stratégiques en Algérie, tout en reconnaissant du bout des lèvres l’intégrité territoriale du Maroc.

Pendant ce temps, le maintien de ce soutien sans conséquence de la France a eu un coût économique important pour le Maroc au cours des 15 dernières années. Pour plaire à la France et maintenir son soutien symbolique au plan d’autonomie, le Maroc a été contraint de lui accorder un traitement préférentiel en accordant aux entreprises françaises la part du lion d’énormes projets d’infrastructure au cours des deux dernières décennies.

Mais le Maroc ayant de plus en plus pris de mesures pour diversifier sa base diplomatique, les intérêts économiques monopolistiques de la France d’autrefois dans le Royaume semblent reposer sur des bases fragiles depuis que le Maroc a obtenu la reconnaissance américaine de sa souveraineté sur le Sahara occidental.

Il va donc sans dire que la reconnaissance américaine a été un choc pour la classe politique française. Car elle est intervenue à un moment où le Maroc se lassait visiblement du double langage de la France et de son manque apparent de volonté réelle de mettre fin au conflit du Sahara.

La reconnaissance américaine est également intervenue alors que les relations entre Paris et Rabat avaient connu plusieurs épisodes de tensions depuis 2014. Le Maroc avait entrepris de réduire la domination française sur son économie et de tracer sa propre voie tant au niveau national qu’international. Non seulement le Maroc a réussi à diminuer la mainmise de la France sur son économie, mais il concurrence également Paris en Afrique subsaharienne, notamment en Afrique de l’Ouest où le Maroc figure désormais parmi les plus importants investisseurs étrangers.

Si la France prenait très au sérieux son soutien au plan d’autonomie du Maroc, les mois et semaines qui ont suivi la reconnaissance américaine étaient le moment idéal pour le dire sans ambiguïté. Pourtant, au lieu de suivre les pas des Etats-Unis – et de l’Espagne, plus récemment -la France a choisi de détourner le regard, envoyant ainsi un message clair sur son désir de prolonger le conflit afin de protéger sa position économique au Maroc.

Au cours de la dernière décennie, le Maroc a donné des signes clairs de son intention de se libérer de la mainmise de la France sur son économie. Le pays l’a fait en diversifiant et en renforçant ses partenariats stratégiques avec la Chine, la Russie, l’Inde, le Brésil, le Japon, la Corée du Sud et d’autres nations.

Naturellement, cette « rébellion » marocaine ne fait pas bon ménage avec la France, où l’élite politique et médiatique s’est habituée à considérer le Maroc comme une chasse-gardée exclusivement française. Pour le pouvoir politique français, ce changement de paradigme dans les relations Paris-Rabat, en particulier la persistance du Maroc à être traité comme un partenaire égal sur la base des principes du respect mutuel des intérêts stratégiques, est un développement inacceptable et intolérable.

Dans la perspective néo-coloniale de l’élite française, le Maroc n’est qu’un état périphérique qui doit rester dans la sphère d’influence de la France, suivre les lignes de la Françafrique, et obéir aux diktats de Paris. Toute initiative marocaine visant à briser ce paradigme est considérée comme un crime de lèse-majesté qui doit être étouffé dans l’œuf.

Les signes de l’agacement de la France face à la nouvelle orientation du Maroc ont commencé à se manifester lorsqu’elle a pris le parti de l’Espagne lors de la crise migratoire de mai 2021, au milieu d’une crise diplomatique Madrid-Rabat qui a fini par opposer le Maroc à l’Union européenne. La position française était en contradiction avec les relations franco-marocaines supposées être fortes. En particulier, le soutien de la France à l’Espagne contrastait fortement avec le soutien de l’ancien président français Jacques Chirac au Maroc lors de la crise de l’île de Leila/ Perejil en juillet 2002. En prenant le parti du Maroc contre l’Espagne, Chirac avait cherché à préserver ce qu’il considérait comme une « amitié franco-marocaine » profondément enracinée et stratégique.

Le second signe de l’agacement de la France face à l’affirmation croissante du Maroc sur le plan diplomatique pourrait être la décision du gouvernement français de réduire de 50% le nombre de visas délivrés aux citoyens marocains. Afin d’écarter toute interprétation de cette mesure comme visant principalement et spécifiquement le Maroc, la France a ajouté l’Algérie et la Tunisie à la liste de ses restrictions de visa.

Dans un geste tout aussi préventif, Paris a prétendu que la décision de réduire le nombre de visas délivrés annuellement aux Marocains était due au « refus du Maroc de coopérer » au rapatriement des ressortissants marocains établis illégalement en France. Au lieu de cela, la principale raison de la suppression des visas est que, en plus d’être mécontent des efforts du Maroc pour diversifier ses partenariats stratégiques, Paris est de plus en plus exaspéré par la pression que lui met constamment Rabat pour clarifier sa position sur le conflit du Sahara. Un autre facteur contribuant à cette situation est le refus du Maroc d’attribuer à des entreprises françaises le genre de grands accords économiques importants qu’elles ont longtemps considérés comme leur revenant de droit. On peut citer le projet de port de Dakhla, que le gouvernement marocain a attribué à une société marocaine. Plus récemment, il y a eu des signes indiquant que le projet de construction d’une ligne ferroviaire à grande vitesse entre Marrakech et Agadir ne reviendra pas à une entreprise française.

Tout ceci montre que l’influence française va diminuer davantage au Maroc, alors que le Royaume s’oriente vers la création de partenariats stratégiques dans une optique pragmatique de bénéfices mutuels.

La France a choisi son camp

La récente visite du président Macron en Algérie après son élection pour un second mandat peut être considérée comme un signe que la France a choisi son camp dans la rivalité algéro-marocaine qui dure depuis des décennies, et qu’elle ne considère plus le Maroc comme un partenaire stratégique ou un “jumeau politique”. De plus, la France pourrait travailler à travers l’alliance qu’elle a formée avec l’Algérie et la Tunisie – qui ne se sont pas rebellées contre sa domination politique et économique – pour entraver les efforts du Maroc visant à régler le conflit du Sahara.

La France est bien consciente que, contrairement à l’Algérie et à la Tunisie où les régimes politiques souffrent de fragilité et d’illégitimité, le système politique marocain est construit sur des fondations solides.

Le plus important de ces fondements est le serment d’allégeance entre le peuple marocain et son Roi, ainsi que son attachement à la monarchie. La Révolution du Roi et du Peuple d’août 1953 et les turbulences politiques qui ont suivi pendant deux ans sont la meilleure preuve de la fidélité du peuple marocain à la monarchie et du caractère sacré du serment d’allégeance qui le lie à ses rois légitimes.

L’obstination de la France dans son refus de soutenir les efforts du Maroc pour résoudre le conflit du Sahara découle de sa conviction bien ancrée que le Maroc dispose de toutes les bases nécessaires pour se débarrasser de sa dépendance à l’influence française. Pour Paris, si le Maroc parvenait à mettre fin au conflit du Sahara en sa faveur, il pourrait éventuellement renouer avec le rôle historique qu’il a joué avant le colonialisme et redevenir ainsi un lien stratégique entre le monde arabe et l’Afrique avec le reste du monde.

Alors que la France se complaît toujours dans sa mentalité impérialiste, ses dirigeants, n’ayant pas réussi à faire la paix avec le fait que l’histoire des nations change et qu’aucun statu quo n’est éternel, gardent l’espoir de maintenir l’influence séculaire dont la France jouit au Maghreb.

Les ambitions post-coloniales de la France se heurtent aux ambitions d’un Etat comme le Maroc, qui s’efforce de prendre la place qui lui revient dans le concert des nations, tout en diversifiant ses connexions diplomatiques et en préservant son intégrité territoriale. Parce qu’elle considère désormais le Maroc comme un État satellite rebelle qui doit être remis à sa place, la France continuera à s’activer pour entraver tous ses efforts pour en finir avec les conséquences de l’occupation française.

Il va sans dire que pour contrer cet axe anti-Maroc complexe et émergent, il faudra mobiliser tous les atouts politiques, économiques, stratégiques et humains que le Maroc peut – et doit – rassembler pour préserver ses récentes percées diplomatiques et défendre son intégrité territoriale.

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