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Ahmed Faouzi

Ancien ambassadeur. Chercheur en relations internationales.

Après ses échecs en Libye, l’Algérie s’attaque à la Tunisie

Le 2 septembre 2022 à 9h23

Modifié 2 septembre 2022 à 9h23

L'Algérie a l'habitude de cibler les pays en crise. C'est ce qu'elle a fait avec le Mali, la Libye et la Tunisie. La lecture d'Ahmed Faouzi.

Il est difficile de croire que le président tunisien Kais Saied n’ait pas mesuré la portée de son acte en allant à l’aéroport recevoir en personne le “président“ de la république autoproclamée par les militaires algériens en 1976, sans prendre la mesure de la gravité de sa décision de recevoir, avec les honneurs, le représentant d’une entité que son propre pays ne reconnait pas.

Son entourage et ses conseillers savaient pertinemment que cet accueil aura des conséquences sur l’image du pays à l’étranger qui verra dans ce geste une forme de vassalisation au voisin algérien. L’acte en lui-même a certes réjoui Alger mais il a surtout fâché le Maroc et ses forces vives. Cet acte, lourd de symboles et de conséquences, n’est pas anodin. Il traduit une dérive sur la neutralité habituelle de Tunis quand il s’agit des crises intermaghrébines ou internationales.

Les militaires algériens, et par voie de conséquence leur diplomatie, ont acquis l’expérience de s’acharner sur des pays quand ils sont en crise politique, ou en difficultés économiques. Ils savent créer les conditions pour les pousser, à petits pas, à adopter une position anti-marocaine concernant l’intégrité territoriale du royaume.

La Tunisie, dont le système politique était bloqué et l’économie en crise, présentait pour Alger les conditions idéales pour intervenir en force et changer la donne. On savait que l’économie tunisienne vivait au ralenti à cause du blocage politique et de l’impact de la pandémie covid sur l’économie. L’effondrement du tourisme qui s’en est suivi, puis l’envolée de l’endettement, qui atteint 85% du PIB, ont fini par asphyxier le pays et le rendre vulnérable.

Face à ces défis, l’Algérie avait octroyé au gouvernement tunisien, au début de l’année 2021 un prêt de 150 millions de dollars, et en fin d’année un autre de 300 millions de dollars, lors de la visite du président algérien en décembre. Alger a également permis à des milliers de ses nationaux de se rendre en touristes en Tunisie pour réanimer un tourisme moribond. Ces initiatives ont été les premières intrusions algériennes dans un pays hier modèle de développement régional et de croissance.

Aux difficultés économiques se sont ajoutés des blocages politiques insurmontables que la Tunisie a dû traverser. Face à l’incurie de la classe politique, Kais Saied a gelé les activités du parlement et s’est octroyé une constitution sur-mesure. Cette prise du pouvoir a été accueillie favorablement par les militaires algériens qui, depuis la révolution tunisienne de 2011, se méfiaient de son impact sur le Hirak algérien.

Cette fixation du pouvoir algérien sur une Tunisie affaiblie économiquement et politiquement, a été accentuée par les échecs successifs de la diplomatie algérienne sur le dossier libyen. Alger a soutenu jusqu’au bout le colonel Kadhafi avec qui les militaires algériens partageaient l’idéologie anti-occidentale. Elle a même accueilli sa famille et certains de ses partisans après sa destitution.

Sa diplomatie a essuyé cependant deux échecs successifs pour mettre ses ministres des affaires étrangères, Boukadoum puis Laamamra, à la tête de la mission d’appui de l’ONU sur la Libye, MANUL. Aussi bien les pays de la région que les grandes puissances ont vu dans la propension d’Alger à étendre son influence sur le pays voisin un risque géostratégique qui pourrait déstabiliser pour longtemps l’Afrique du nord.

Depuis son investiture en mars 2021, le chef de gouvernement libyen Abdelhamid Dbeibah a préféré se rendre en Tunisie, en Egypte et en Grèce. Il n’a visité l’Algérie que comme une simple étape sur le chemin d’un périple en Europe en mai de la même année. La marginalisation de l’Algérie sur le dossier libyen est palpable au grand dam du pouvoir militaire qui cherche, en vain, à mettre la Libye sous sa coupe et étendre son influence aux frontières égyptiennes.

Par prudence, les Libyens préfèrent tenir leurs pourparlers entre les différents belligérants libyens, au Maroc ou en Tunisie, pour garder une certaine liberté de mouvement. Alger, qui voudrait reproduire le même schéma de son implication au Mali, rencontre des difficultés pour étendre sa zone d’influence vers la Libye, son espace qu’il croit vital. L’entente entre Alger et Tripoli s’avère pour le moment empreinte de méfiance.

L’échec de mettre la main sur la Libye a poussé Alger à réorienter ses forces sur la Tunisie en apportant un soutien massif à Kais Saied, affaibli face à ses opposants. Cette intrusion a trouvé un terrain propice avec la récente réforme constitutionnelle et la centralisation de tous les pouvoirs entre les mains du président tunisien. Dans l’ancien système, où les parlementaires tunisiens avaient leur mot à dire, l’Algérie n’avait aucune chance de modifier les fondements de l’action extérieure du pays.

Pourtant, lors de sa campagne présidentielle en 2019, le programme du candidat Kais Saied était principalement centré sur les réformes politiques pour sortir la Tunisie de sa l’ornière. Il entendait refonder le système politique et les relations entre l’État et le peuple en vantant les mérites de la démocratie participative. Conservateur pour certains, pan-arabiste pour d’autres, sa politique était axée sur les réformes intérieures des institutions tunisiennes, et peu portée sur l’international.

Sur le plan extérieur, il inscrivait l’action de la diplomatie tunisienne dans la réduction des facteurs de tension et des crises entre nations. Il prônait l’instauration d’un climat propice à l’établissement de la paix, de la sécurité, et de la stabilité dans le monde. Pour le Maghreb, il préconisait de dynamiser les structures de l’UMA en tant qu’espace commun pour la réalisation de l’intégration économique de ses cinq pays membres.

Mieux encore, dans son programme présidentiel on pourrait lire qu’il compte prendre l’initiative de créer un comité du Maghreb pour “traiter la question du Sahara occidental et résoudre le conflit maroco-algérien. Tout paraissait aller dans le sens d’une meilleure intégration des pays maghrébins. Alors que s’est-il passé pour qu’il ait un tel changement radical de position ?

Dans l’ancien système politique, où le parlement avait un poids, Kais Saied se plaignait de voir le chef de l’Assemblée des Représentants du Peuple, ARP, effectuer des visites à l’étranger ou recevoir des ambassadeurs, sans se référer à lui ou, au moins, au ministère des affaires étrangères. Il est vrai que certains parlementaires présentaient ouvertement leurs griefs à la presse étrangère et au corps diplomatique à Tunis, ce qui plaisait peu à la présidence.

Ce sont ces imperfections qui ont poussé le président tunisien à concentrer tous les pouvoirs entre ses mains, et à nommer un diplomate de carrière en la personne de Othman Jerandi pour chapeauter la diplomatie du pays. Trainant une grande expérience, aussi bien aux Nations-Unies et au sein de l’Union-Africaine, que dans le bilatéral, l’homme a le profil idoine pour la tâche.

Or en octobre 2021, et pour la première fois, la Tunisie membre non-permanent du Conseil de Sécurité, s’aligne subitement sur l’Algérie en s’abstenant, à côté de la Russie, de voter la résolution 2602 du Conseil de Sécurité prolongeant le mandat de la Minurso. La douche est froide et l’incompréhension est totale au Maroc, habitué à voir en la Tunisie un allié, mais jamais un adversaire.

Ce fut le premier couac avec le Maroc. Ce vote a surpris les Tunisiens eux-mêmes et a fait dire au porte-parole du palais de Carthage que la Tunisie accueille favorablement et avec satisfaction la résolution. Comment dès lors un pays peut-il s’abstenir de voter et se réjouir simultanément d’une résolution qu’il n’a pas approuvée ? Le changement est radical et stupéfait encore plus les Marocains pour lesquels l’intégrité territoriale est de l’ordre du sacré. Certaine presse tunisienne dédouane le président “qui n’était pas au courant de l’initiative d’abstention“ prise par son ministre des affaires étrangères.

Alger ne pouvait espérait mieux de la part de Tunis pour contrer le Maroc. Il est de coutume qu’à chaque enchérissement du prix du gaz, l’Algerie devient généreuse avec certains pays affaiblis pour acheter leurs soutiens. Hier c’était l’autorité palestinienne, puis la Mauritanie et aujourd’hui la Tunisie.  L’échec retentissant de s’accaparer le siège de l’Agence Africaine du Médicament, AMA, en juillet dernier au profit du Rwanda, a sonné le glas à sa propension de dicter sa diplomatie à travers ses finances.

Pourtant lors de sa visite en Italie en mai dernier, la déclaration du président Tebboune devait alerter sur l’immixtion de l’Algérie dans les affaires tunisiennes. Lors de sa conférence de presse avec son homologue italien, il déclarait : “nous sommes prêts à aider la Tunisie à sortir de l’impasse jusqu’à ce qu’elle retrouve la voie démocratique“. Cette sortie a fait réagir la presse tunisienne qui a trouvé cette déclaration malvenue et déplacée.

Il est communément admis que la diplomatie algérienne vit sur les crises des autres, à la recherche d’une grandeur qui flatte son orgueil national. Laamamra a voulu se saisir du litige entre l’Egypte et l’Ethiopie sans grand succès. Au Mali et dans les pays du Sahel, Alger navigue à vue entre Russes et Français, pour trouver un rôle de puissance régionale qui sied à son passé révolutionnaire. À ces échecs répétés s’est ajoutée l’incapacité d’Alger à se saisir totalement du dossier libyen.

Alger a réussi, momentanément, à atteindre son objectif, et à miner les bonnes relations qui ont prévalu jusqu’alors entre le Maroc et la Tunisie. Le basculement opéré par l’entremise de la diplomatie algérienne, dans l’espoir d’actionner un effet domino dans la région, n’aura pas lieu. Hassan II ne disait-il pas, à propos de la Tunisie, qu’on peut déstabiliser un régime mais jamais un peuple ? Nous on se le rappelle, et les Tunisiens doivent se le rappeler aussi.

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