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Algérie, l’ANP je défile donc je suis

En Algérie, l’Armée nationale populaire (ANP) a tenu cette année à célébrer le 60e anniversaire de l’indépendance du pays le 5 juillet dernier après en avoir été longuement sevrée. C’était une occasion inespérée pour montrer sa puissance et déployer ses forces, face à sa propre population d’abord, et aux autres adversaires de l’extérieur. Le pays n’avait pas connu de manifestation militaire de cette ampleur depuis l’arrêt du processus électoral en 1991.

Le 21 juillet 2022 à 11h58

La victoire du Front islamique du salut (FIS) au premier tour des élections de décembre 1991, l’arrêt par les militaires du processus démocratique en janvier 1992, puis la dissolution du FIS en mars de la même année, ont mené à la guerre civile qui durera toute la décennie. Grave décision politique, dont l’ANP seule en porte la responsabilité. Aucun défilé militaire n’a pu être organisé depuis, en raison d’une guerre civile larvée entre les militaires et les islamistes, qui estimaient qu’on leur a volé la victoire.

L’arrivée de Bouteflika au pouvoir en 1999 aboutit à un relatif apaisement de la société algérienne par l’adoption d’une politique de réconciliation nationale et d’inclusion, dans le jeu politique, de certaines mouvances islamistes. Durant son premier mandat, aucun défilé militaire n’a été autorisé en raison de l’insécurité qui perdurait et d’une méfiance grandissante entre l’état-major de l’armée et la présidence.

Pour commémorer le 50e anniversaire du déclenchement de la guerre de libération, l’armée revient à la charge pour faire organiser son défilé militaire le 1er novembre 2004. Quelques jours avant l’événement, par un communiqué de la présidence du 27 octobre 2004, cette dernière annule le défilé, au grand regret des généraux et ne retient que les manifestations civiles. La présidence appelle cependant les algériens à témoigner, de cette manière, de leur attachement à la paix et à une vie paisible dans leur pays, et avec le reste du monde.

Au lieu de justifier l’annulation de la parade par la situation sécuritaire intérieure du pays, qui reste fragile face au terrorisme toujours menaçant, le communiqué trouve un autre alibi. Il demande au peuple algérien de proclamer sa volonté de contribuer à construire un espace commun de paix, de sécurité et de prospérité dans notre région du Maghreb. Il l’encourage ensuite à renforcer avec cet ensemble les liens de fraternité et de bon voisinage fondée sur la confiance réciproque et la levée des incompréhensions.

En réalité, Bouteflika se méfiait de la mainmise de l’armée sur la vie politique du pays qui a conduit à la guerre civile. Il n’appréciât guère à ce que les généraux montent aux créneaux pour exhiber leur puissance face à sa légitimité. Tout laisse donc croire que l’interdiction de les voir défiler à Alger répond plus à des exigences impérieuses domestiques, qu’à une volonté politique d’apaisement avec les voisins, comme annoncé dans le communiqué présidentiel.

Revanche de l’armée sur la présidence

La parade du 5 juillet dernier se présente donc comme une revanche de l’armée sur la présidence. C’était aussi une occasion pour faire oublier aux civils les exactions et les souffrances de la décennie noire dont l’armée a été directement l’instigatrice. Tout ou presque a été exposé lors de cette démonstration de force aussi bien au niveau terrestre, aérien que naval. Quant à l’arsenal militaire exhibé, Moscou ne pouvait rêver d’une meilleure opération marketing pour ses industries militaires.

Ce défilé voulu et supervisé personnellement par le chef d’État-major Saïd Chengriha fait suite à d’autres initiatives d’exercices militaires notamment celles proches des frontières avec le Royaume. Le chef des armées démontre par-là, qu’il est tout sauf un pacifiste. Virulent aussi bien dans ses discours que dans ses actes, il abhorre tout ce qui a trait à une coexistence apaisée avec son voisin de l’Ouest. Le livre de l’ancien parachutiste algérien Habib Souaidia, "La sale guerre", édité en 2012, dépeint largement le côté sombre du personnage.

Le défilé du 5 juillet dernier n’était pas une démonstration pacifique des forces militaires dont l’objectif était la persuasion. Au contraire, tout laisse croire que derrière les menaces lancées contre les ennemis réels ou supposés de l’extérieur, le but ultime pour les généraux était de signifier à la société algérienne, et particulièrement au mouvement du Hirak, qu’aucune remise en cause de leur pouvoir ne sera tolérée comme par le passé.

Les militaires algériens sont conscients que l’horizon politique du pays reste toujours masqué par un épais brouillard. La situation économique et sociale intérieure du pays est tout sauf apaisée. Sur le plan extérieur, l’Algérie est en posture de vigilance permanente à l’égard de son voisinage méditerranéen comme africain. Ces conflictualités multiples, subies à l’Est et au Sud, entretenues et alimentées à l’Ouest avec le Maroc, font que l’Algérie se sente assiégée et mal sans sa géographie.

Ce récent défilé militaire ressemble bien étrangement à ceux qu’on avait habitude à voir à Pékin, Moscou ou Pyongyang. La comparaison peut s’arrêter là si ce n’est que dans ces pays, on n'expose que les industries d’armements nationales. Ce n’est pas le cas de l’Algérie qui dépense chaque année 10 milliards de dollars en moyenne pour des armes qu’il faut continuellement entretenir ou remplacer, au détriment d’une économie exsangue. L’addiction du pays aux armements russes, qui dépassent de loin ses besoins, est une perte pour l’économie du pays et une menace pour les voisins.

L’excès d’armements, dont les militaires algériens n’ont apparemment exposé qu’une partie lors du défilé, dépasse de loin les besoins réels du pays. Il n’a qu’un seul objectif cependant. Signifier que l’Algérie ne veut pas qu’une autre puissance régionale lui dispute la puissance. Ceci s’est révélé dans les récentes déclarations hautaines du président Abdelmadjid Tebboune à l’égard de la Tunisie, et dans les tentatives diplomatiques d’intrusion, par le biais des Nations Unies, dans le règlement du conflit libyen.

Les citoyens algériens sont bien conscients que si leur gouvernement attisait moins les conflits régionaux, le pays pourrait réduire drastiquement les dépenses militaires au profit de l’économie et de la jeunesse. Mais les militaires le voudront-ils réellement ? Pour eux, en cas de menaces intérieures ou extérieures, l’armée doit être mieux outillée pour y répondre efficacement. Pour eux, surveiller et protéger les zones sensibles, comme les installations pétrolières ou les gazoducs, devient une gageure dans un espace géographique étendu.

La récente parade militaire à Alger a certes permis de donner à l’armée comme au peuple, un semblant d’unité et de fierté dont la société algérienne avait tant besoin. On a scandé durant cette manifestation, à l’unisson et à plein poumon, l’hymne national, mais aussi des slogans hostiles à l’égard de certains pays qui n’étaient pas présents à la tribune des invités. Les militaires ont su, pour une journée seulement, mobiliser la foule pour lui faire oublier ses exactions et sévices exercés par le passé.

Ce défilé a été la démonstration que l’Algérie est toujours prisonnière de ses traumatismes subis par le passé. Du colonialisme au terrorisme, en passant par l’échec du socialisme et l’absence véritable d’une culture d’État, tous ces déboires ont laissé des traces indélébiles sur la société. Pour sortir de ce blocage politique, l’Algérie a besoin d’un homme providentiel et d’une nouvelle classe politique qui regardent plus vers l’avenir que vers le passé, pour enfin sortir le pays de cette impasse et de ce marasme.

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Le 21 juillet 2022 à 11h58

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