Algérie, du gaz dans la diplomatie
Dans l’allée de l’avion qui le ramenait à Rome, Mario Draghi, président du Conseil des ministres italien, devait se frotter les mains de satisfaction devant les membres de la délégation qui l’accompagnait à Alger le 11 avril dernier. Après quelques heures de séjour dans la capitale algérienne, un contrat gazier juteux a été finalisé avec les autorités de ce pays. Une partie des besoins énergétiques de l’Italie est résolue, espère-t-il.
Draghi est un homme d’État pressé et d’expérience. Rodé aux négociations commerciales, il est à l’aise quand il s’agit de négocier et conclure des contrats sophistiqués. Ayant affûté son savoir-faire chez Goldman Sachs, à la banque d’Italie et à la banque centrale européenne entre autres, il sait aussi jouer de ses réseaux pour arriver à ses fins. Alger a tort de penser que l’Italie négocie en position de faiblesse.
Si ces atouts ont joué favorablement pour conclure l’essai avec les responsables algériens, la mobilisation de l’équipe gouvernementale italienne a été aussi capitale dans cette opération. Le président italien Sergio Martella a séjourné à Alger en novembre dernier, et son ministre des Affaires étrangères, Luigi Di Mario, y était en février. Leur objectif principal était de sécuriser une partie de leur consommation des livraisons de gaz algérien.
Par sa visite à Alger, Draghi voudrait anticiper et préparer l’Italie à l’impact des sanctions décidées par les alliés contre la Russie. Il voudrait sanctuariser une partie de ses importations gazières de l’Algérie, géographiquement plus proche. L’Italie dépend de la Russie pour 43% de sa consommation de gaz, contre 27% il y a dix ans. Devant les députés de son pays, il avait affirmé que l’Italie était imprudente de ne pas avoir diversifié à temps ses sources d’énergie durant la dernière décennie.
La consommation italienne de gaz oscille entre 70 et 90 milliards de mètres cubes par an. Autant dire presque toute la production algérienne en la matière. Le pays a peu investi en prospection offshore, contrairement aux efforts menés pour développer ses installations de stockage, préférant, par paresse, acheter un gaz peu cher à la Russie et à la Libye. L’intervention française en Libye pour renverser Kadhafi, puis les sanctions contre la Russie, ont rendu l’économie du pays extrêmement vulnérable.
Rivalité intra-européenne
Dans sa grande majorité, la classe politique italienne a peu apprécié l’intervention française en Libye durant l’opération Harmattan pour protéger, en principe, la population civile. En réalité, celle-ci a abouti au renversement du régime Kadhafi, portant ainsi directement préjudice aux intérêts italiens. Non seulement cette opération n’a pas tenu compte des intérêts économiques de l’Italie, mais elle a aussi déclenché une vague d’immigration incontrôlée, dont l’Italie a été le pays européen le plus touché.
C’est certainement pour ces raisons que la classe politique italienne porte peu d’estime à la politique française menée en Afrique, et plus particulièrement au Maghreb. Le ministre italien des Affaires étrangères Luigi Di Mario a, lui-même, accusé par le passé la France de poursuivre la colonisation du continent africain et d’aggraver la crise migratoire. "La France imprime une monnaie, le franc des colonies, pour financer sa dette publique. Sans colonies, la France serait la quinzième économie mondiale" selon lui.
L’ancien ministre de l’Intérieur Matteo Salvini est allé dans le même sens : la France n’a pas intérêt à stabiliser la situation en Libye, parce qu’elle a des intérêts qui sont contraires à ceux de l’Italie. Ce ministre a même soutenu la révolte des gilets jaunes en France pour montrer sa colère. En perdant ses approvisionnements de la Libye, Rome s’est tourné donc vers Alger pour augmenter ses parts d’importations gazières. Critiquer la France est souvent un atout supplémentaire pour se rapprocher d’Alger.
C’est également la même logique qui prévaut avec l’Espagne en froid avec l’Algérie sur la question du Sahara marocain. Alger est consciente qu’il existe une concurrence diffuse entre Rome et Madrid pour mieux se positionner en tant que future porte d’entrée des approvisionnements de remplacement de gaz russe. Après la récente visite de Pedro Sanchez au Maroc, et son soutien au plan d’autonomie pour nos provinces du sud, Alger, et comme à son habitude, privilégiera plus l’Italie à l’Espagne.
Indexer les exportations de gaz à la diplomatie
Le quotidien italien la República ne s’est pas trompé quand il a souligné dans un éditorial que "l’amitié avec Alger est un facteur important dans le contexte de rivalité intra-européen pour les ressources gazières. L’Algérie est en désaccord avec l’Espagne, car elle juge Madrid trop proche du Maroc sur le dossier saharien", conclut le journal. Contrairement donc au voyage de Sanchez à Rabat annonçant son ralliement à la position marocaine, Draghi n’est pas venu en Algérie pour sceller un revirement. Il a tout juste su tirer profit de cette situation pour accroître les importations de son pays en gaz algérien.
En s’assurant d’une partie du marché gazier italien, les autorités algériennes ont été menaçantes à l’égard de l’Espagne. Non seulement elles ont arrêté les livraisons du gazoduc qui passait par le nord du Maroc vers la péninsule ibérique, mais elles n’ont pas tenu leur promesse d’augmenter les volumes de leurs exportations pour récompenser les pertes issues de cet arrêt.
Le patron de Sonatrach n’a rien trouvé de mieux à dire que de rassurer ses clients du maintien des prix contractuels, tout en ajoutant "qu’il n’est pas exclu de procéder à un recalcul des prix avec notre client espagnol". Comment, dans ce cas, les pays étrangers peuvent-ils encore faire confiance aux autorités algériennes qui indexent leurs exportations de gaz à leur diplomatie ?
La visite de Draghi en Algérie est intervenue dans une situation régionale et internationale difficile, entre la crise larvée que livre l’Algérie à l’Espagne et la guerre entre l’Ukraine et la Russie. La nature ayant horreur du vide, Rome a saisi l’occasion pour récupérer ce qu’elle croit avoir perdu en Libye en renforçant, sans état d’âme, ses relations avec l’Algérie. Cette dernière lorgne, pour sa part, l’implication de l’Italie pour la mise en œuvre d’un nouveau gazoduc vers Piombino en Italie en passant par la Sardaigne. Elle cherche également à améliorer les performances du pays principalement dans l’agro-alimentaire et l’industrie automobile.
Au niveau de la coopération énergétique, l’entreprise italienne ENI et Sonatrach comptent relancer les activités d’exploration et le développement de l’industrie pétrolière en Algérie après la découverte de pétrole et de gaz dans le bassin de Berkine. En décembre dernier, elles avaient signé un important accord pour la production de pétrole et de gaz dans cette région. Leurs ambitions sont de collaborer davantage dans les domaines des biocarburants, de l’hydrogène, et dans les énergies renouvelables.
Malgré l’optimisme des italiens de vouloir diversifier leurs importations en gaz pour compenser celles de la Russie, l’Algérie, à elle seule, ne peut satisfaire qu’une partie de leurs besoins. Selon toutes vraisemblances, elle ne peut mettre, tout au plus, que 2 milliards de mètres cubes de quantités supplémentaires de gaz vers l’Italie si elle veut réellement ne pas léser les autres partenaires. Le gazoduc Transmed qui relie les deux pays via la Tunisie n’est utilisé qu’à 60% de ses capacités estimées à 32 milliards de mètres cubes par an. Il y a encore de la marge.
L’investissement prévu par l’Algérie de 40 milliards de dollars d’ici 2026 pour la recherche et la production de pétrole et de gaz n’est pas un gage suffisant pour augmenter ses exportations. Les projections d’atteindre les 9 milliards de mètres cubes d’exportation de gaz vers l’Italie sont tributaires des investissements qui seront réalisés. On a multiplié ces derniers mois des annonces de découvertes de nouveaux gisements de pétrole et de gaz sans qu’on sache si elles sont réelles ou farfelues. En admettant qu’elles soient réelles, les gisements ne seraient exploitables commercialement qu’au bout de 4 à 6 ans. Alors dans quels buts ces promesses sont-elles faites quand on sait qu’elles seront difficiles à tenir ?
Selon des prévisions d’experts, l’Algérie qui a produit 86,2 milliards de mètres cubes en 2019 en baisse de 8% par rapport à l’année d’avant, n’a pas de réels excédents pour exporter plus vers les autres marchés, pour le moment. Consommant plus que la moitié de sa production, ses exportations ont connu une relative baisse, passant de 43 milliards de mètres cubes en 2019 à 41 milliards en 2020.
C’est en surfant sur la crise ukrainienne, que le gouvernement algérien espère faire des prouesses en annonçant une hypothétique augmentation de ses parts de vente de gaz à l’Italie qui, en définitive, ne peut se faire qu’au détriment d’autres partenaires. La visite qu’entreprendra le président algérien en mai et la réunion des deux gouvernements en juin éclaireront sur la réorientation que les deux pays donneront à leur partenariat.
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