χ
Mohamed Reda Michbal

Expert en logistique et transport

Aide aux transporteurs de marchandises : démonstration d’une aberration économique

Le 24 mars 2022 à 12h50

Modifié 24 mars 2022 à 14h55

Fin connaisseur du secteur du transport, Mohamed Reda Michbal était directeur au sein de plusieurs compagnies de transport et de logistique. Il démontre ici, chiffres à l’appui, que la hausse du prix du gasoil n’est pas la principale cause de la hausse des prix des produits alimentaires. Subventionner donc les transporteurs reviendrait à jeter de l’argent par la fenêtre, sans résoudre la problématique de fond qui est plus structurelle.

Pour faire face à la hausse des prix du gasoil et éviter leur impact sur le prix des produits alimentaires, le gouvernement vient de mettre en place un mécanisme de subvention qui cible directement les professionnels du transport de marchandise.

L’enveloppe totale dédiée à cette subvention, qui englobe également le transport de personnes, est évaluée à 2 milliards de DH, selon les annonces du wali de Bank Al Maghrib, faite après le Conseil de la banque centrale tenu mardi 22 mars. Un montant dont le plus gros bénéficiera, selon les premiers détails annoncés par le ministère du Transport, aux transporteurs de marchandises.

Alors que cette décision semble être saluée par de nombreux acteurs économiques et politiques, d’autres pensent que cette mesure décidée et choisie par le gouvernement est de nature à promouvoir la culture de l’assistanat des entreprises marocaines. Elles contreviennent, en tout cas, aux règles basiques d’un marché libéral, choix stratégique du Maroc, depuis l’indépendance et culture ancrée dans l’histoire et le comportement du peuple marocain à travers les siècles.

Pour précision, cette aide ne ressemble en rien à celle actée en 2020, au moment de la première vague du Covid où l’économie s’est arrêtée brusquement et les citoyens étaient obligés d’être confinés. Aujourd’hui l’économie est en marche, elle obéit tout simplement à la fameuse règle de l’offre et de la demande et finira par se réguler d’une manière ou d’une autre, ce n’est qu’une question de temps.

Outre ce principe de base que le gouvernement a bafoué, en mettant sa « main » directement dans un marché du Transport, libre et concurrentiel, l’intervention de l’Etat, à travers cette aide directe, semble ne pas être basée sur une analyse pertinente de la situation et, notamment, de la cause de la hausse des produits alimentaires et autres produits de première nécessité.

La hausse des prix des produits alimentaires et autres a été d’abord observée, bien avant, la crise ukrainienne et bien avant la hausse des prix du gasoil, pour de multiples facteurs liés, principalement, au chamboulement des chaînes logistiques d’approvisionnement, au niveau mondial et à une hausse inattendue de la demande mondiale face à une offre insuffisante. Puis sont intervenus les éléments d’ordre géopolitique, avec ce que l’on appelle, désormais, la crise ukrainienne qui a éclaté le 24 février.

Des milliards de subventions pour couvrir quelques centimes de hausse des prix…

L’impact de ces facteurs exogènes sur les prix des matières reste, de loin, plus significatif que l’impact de la récente hausse des prix de carburant qui ne devrait pas dépasser en principe 0,015 dirhams au kilo tel qu’illustré dans le tableau ci-dessous, reprenant l’exemple d’un camion transportant 25 tonnes de produits alimentaires de Agadir à Casablanca, un camion de consommation moyenne de 38l/100km.

Aujourd’hui le prix des tomates, par exemple, ont déjà augmenté de manière spectaculaire avoisinant les 12 dirhams au lieu des 4 dirhams habituels dans nos paniers. Ce n’est clairement pas les 0,015 dirhams du coût supplémentaire du gasoil au kilogramme qui posera problème aux ménages.

Les entreprises de transport n’ont qu’à augmenter les prix de prestation du transport mais de manière proportionnelle à la hausse du prix du gasoil. La seule intervention possible de l’État, dans ce schéma, serait un contrôle des prix

Cela nous fera économiser cette enveloppe de subventions qui se compte en milliards et qui pourrait être allouée, plutôt, à des aides directes aux ménages les plus démunies, pour faire face à cette hausse générale des prix pour des raisons autres que celle du prix du gasoil.

C’est cela l’Etat social, un Etat qui intervient de manière logique et chirurgicale au profit de ceux qui en ont le plus besoin. Et pas un Etat qui distribue des subventions aveugles à un secteur libre, des subventions comme le démontre bien le cas de notre camion Agadir-Casablanca ne servent absolument à rien.

La crise, une belle opportunité pour réformer le secteur en profondeur

Ce qui ne veut pas dire que le secteur du Transport n’a pas besoin d’un soutien étatique. Bien au contraire. Mais c’est la manière d’intervenir qui pose un problème. L’Etat pourrait par exemple saisir ce contexte pour lancer des politiques réformistes, avec un impact positif plus important, à moyen et à long termes; notamment en encourageant les transporteurs à renouveler leur parc qui est vétuste, consommant 8 à 10 litres en plus au 100 km par rapport aux nouveaux camions écologiques de normes Euro 6.

Cela peut passer par la réactivation avec plus d’énergie de la politique de réforme du parc amorcée par Karim Ghellab, lors de son mandat de ministre des Transports, en accordant des primes à la casse plus intéressantes et en négociant avec les banques des taux d’intérêts encourageants et des fonds de garanties pour accompagner l’investissement des transporteurs dans des équipements Eco friendly.

L’Etat pouvait, également, subventionner des solutions d’efficacité énergétique qui permettent de rationaliser et réduire la consommation de gasoil des camions d’au moins 10% et réduire, par la même occasion, l’empreinte carbone du secteur en cohérence avec les engagements écologiques du Royaume.

Au lieu de distribuer des subventions qui ne servent à rien, sauf à assécher encore plus le budget public, l’Etat pourrait également augmenter, ne serait-ce que temporellement, le tonnage à charger pour le faire passer à 30 tonnes au lieu des 25 tonnes actuelles pour diluer l’impact de la hausse des prix du gasoil au kilo transporté.

Les infrastructures routières sont aujourd’hui de meilleure qualité que par le passé et permettent, largement, l’application d’une telle mesure, sans pour autant avoir de grands impacts sur la sécurité routière.

Reprenant l’exemple du trajet cités ci-dessus pour apprécier l’impact de telles mesures sur les prix au kilogramme transporté :

Cette simulation montre que l’impact de la hausse des prix est maîtrisé à hauteur de 30%, en faisant baisser la consommation moyenne à 32% au lieu de 38% et en faisant augmenter la charge utile des camions à 30 tonnes.

Ceci tout en soutenant le secteur à devenir de plus en plus professionnel, avec des camions de plus en plus écologiques et une gestion rationnelle du centre de coût carburant, en adoptant des solutions innovantes visant à rationaliser et réduire la consommation de gasoil des camions.

De plus, ces mesures qui ne coûtent pas beaucoup à l’Etat, en tout cas moins que les 2 milliards de subventions actuels, auront un effet de levier sur toute l’économie du pays, en créant une dynamique dans plusieurs secteurs annexes notamment chez les concessionnaires, les équipementiers, les carrossiers, les banques, les sociétés de financement, les distributeurs de solutions d’efficacité énergétique… Et son impact macroéconomique sera beaucoup plus significatif que l’injection d’une aide directe aux transporteurs.

C’est ainsi que l’on souhaite voir intervenir notre État social, en mettant en œuvre des politiques réformistes et non en assistant les uns et les autres pour éteindre le feu politique…

A lire aussi


Les dernières annonces judiciaires
Les dernières annonces légales

Communication financière

Emission obligataire ordinaire par placement privé de la société CTM

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.