African Lion: James Inhofe et le raisonnement par prophétie autoréalisatrice
La démarche du Sénateur Inhofe procède d’un raisonnement par Effet Pygmalion qui consiste en un désir d'irréalité, à une obstination à se créer un monde imaginaire ou la réalité est conforme à ses desideratas. Explications.
Le 25 juillet dernier, un quotidien américain spécialisé en affaires militaires annonçait le désir du Pentagone de mettre un terme à l'organisation au Maroc de l'exercice militaire annuel African Lion. Selon le journal américain, le Pentagone “étudie d'autres sites pour le plus grand exercice militaire en Afrique, dans un contexte où le Sénat fait pression pour que le Maroc perde son statut d'hôte annuel des exercices.”
Dans la foulée, le Sénateur républicain James Inhofe, l'instigateur principal des pressions dont parle ce site américain, a fait part au journal de son immense joie d'avoir finalement réussi à convaincre l'establishment américain de prendre ses distances vis-à-vis du Maroc, qu’il accuse d'être en violation flagrante et du droit international et des droits humains dans ses provinces du sud.
En reprenant l'article de Defense News, les médias et observateurs - marocains ou pas - ne pouvaient que soulever une question qui taraude déjà l'esprit de beaucoup depuis bien des mois : Que cache une telle décision de priver le Maroc de l'organisation d'un événement aussi stratégique que l'African Lion? Ou : la nonchalance de l'administration Biden sur le dossier du Sahara ne préfigure-t-elle pas la répudiation à venir du soutien américain à la marocanité des provinces du sud ? Ou encore : doit-on s'attendre à un changement radical dans les relations longtemps dites stratégiques entre Rabat et Washington ?
C'est d'ailleurs à une certaine version de ces questions que répondra le Général Stephen J. Townsend, le chef du commandement des Etats Unis pour l'Afrique (AFRICOM), dans un briefing à peine un jour après la parution de l'article de Defense News. Selon le général américain, même s'il est vrai le Pentagone est engagé dans une démarche de respecter les recommandations du Congrès concernant le besoin de trouver une alternative au Maroc pour l'organisation de l'African Lion, un tel objectif est quasi-inatteignable pour la simple raison qu’il est difficile de trouver un autre partenaire capable de permettre le déroulement de l'exercice militaire dans des conditions aussi optimales que celles offertes par le Maroc. Plus important encore, le briefing du Général Townsend a notamment servi, quoique subtilement et diplomatiquement, à balayer d'un revers de la main toute suggestion que la décision de potentiellement délocaliser l'organisation de l’African Lion serait le signe précurseur d'un changement de la position américaine sur la souveraineté du Maroc dans ses provinces du sud.
“Il y a des irréversibilités dans la vie des peuples comme dans la vie des hommes,” a écrit Charles Péguy dans la seconde partie de son excellent essai L'Argent. Et c'est bien l'irréversibilité et la profondeur de la relation stratégique entre Washington et Rabat qu'a évoquée le général américain lorsqu'il a parlé de l'importance que les USA accordent à leur allié nord-africain. L’implication immédiate était donc que l'opposition radicale à Rabat que propose James Inhofe n’est en aucun cas la position de l'establishment politique américain.
Le président prime sur le Congrès en politique étrangère
Aussi, si la demande de déplacer l'organisation de l’African Lion émanait d’une grande majorité du Congrès américain, on pourrait qualifier de majeures les chances qu’un tel changement se produise. Or on est là devant une position qui ne reflète que le point de vue d'un sénateur connu pour ses sympathies et son activisme pour les thèses séparatistes du Polisario soutenues par le lobby de l’Algérie à Washington.
Pour quiconque qui suit un tant soit peu les dessous de la politique américaine, il est de notoriété publique que les membres du Congrès ne soutiennent pas toujours des positions qui servent l’intérêt général. Dans beaucoup de cas, ils se font les chantres et porte-voix de certaines entités, groupes de pression ou pays avec qui ils entretiennent des relations cordiales, soit parce que ces derniers investissent dans leurs arrondissements, soit parce qu’ils font des contributions financières - via des entités américaines - à leurs campagnes électorales. Très souvent, donc, les positions adoptées par certains membres du Congrès sont aux antipodes des positions officielles de l'administration.
Tel est clairement le cas de la position défendue par Inhofe chaque fois qu'il est question du Maroc. Et ce n’est ni la première ni la dernière fois que certains membres du Congrès tentent de pousser l'administration américaine à prendre des décisions contraires aux intérêts stratégiques de l’Amérique. Par exemple, pendant la crise du Golf entre 2017-2021, un nombre assez important de Sénateurs en ont appelé au Président Trump de donner l’ordre de quitter la base d’Al Udeid au Qatar, qui abrite 11000 soldats américains depuis 2003. Or malgré les efforts déployés par les adversaires du Qatar, l'administration Trump a maintenu les troupes américaines dans ce pays du Golfe.
Il va sans dire que, dans une très large mesure, le pouvoir des membres du Congrès est très limité quand il s’agit de la formulation et de la mise en œuvre des axes fondamentaux de la politique étrangère américaine. C'est donc au président et à son administration que revient la tâche de dessiner les contours des orientations majeures de la politique étrangère en fonction des intérêts suprêmes du pays. Et quoique l'administration soit tenue par la loi d’adopter certaines décisions ou recommandations du Congrès, le président dispose des mécanismes de dérogation lui permettant de passer outre des décisions qu’il considère inopportunes ou inappropriées quant à la défense des intérêts stratégiques du pays.
Profondeur stratégique des relations Maroc-USA
D’autre part, en finir avec l'organisation au Maroc de l’African Lion et mettre ainsi fin à la relation privilégiée qu’entretiennent Washington et Rabat serait contraire à l’esprit et aux objectifs de l’accord militaire majeur de 10 ans que les deux pays ont signé en octobre 2020. Un des objectifs de cet accord est de «consolider les objectifs communs de sécurité, notamment améliorer le degré de préparation militaire.»
Faut-il, par ailleurs, rappeler que ceci n’est nullement la première tentative du Sénateur Inhofe de porter atteinte aux intérêts stratégiques du Maroc, notamment en surfant sur une version anhistorique et anti-historique du dossier du Sahara et en donnant très souvent l’impression erronée que les USA seraient sur le point de radicalement changer leur stratégie vis-à-vis du Maroc? Inhofe a, depuis 2014, essayé à plusieurs reprises de faire changer le langage de la loi de finance américaine de sorte que le Sahara ne soit pas inclus dans la section dédiée au Maroc. Mais toutes ses tentatives ont jusque-là fini en queue de poisson.
Néanmoins, le Sénateur républicain semble avoir gagné sur au moins un des chantiers qu’il a amorcés contre la Maroc depuis l'élection de Biden: convaincre certains observateurs qu’il y aurait un refroidissement de la politique américaine au Maroc, notamment en ce qui concerne la question du Sahara.
Des auteurs ont à cet égard publié des articles assez étranges. En Janvier dernier, par exemple, un article dans le respectable magazine américain Foreign Policy. Alors même que les faits peignaient les nombreuses percées diplomatiques du Maroc en Afrique et ailleurs, l'auteur parlait du “marasme” et de la “médiocrité” de la diplomatie marocaine. Le Maroc, écrivait-il, serait en chute libre diplomatique à force de tenir tête à ses traditionnels partenaires occidentaux sur la question du Sahara. Longtemps considéré comme le chouchou de Washington en Afrique du Nord, le Maroc serait aujourd'hui diplomatiquement “plus isolé que jamais.” Ayant principalement interviewé des inconditionnels des thèses séparatistes du Polisario, dont Inhofe, l'auteur avait notamment mis en exergue l'argument que le déclin ou l'isolement diplomatique du Maroc serait visible dans son bras de fer avec Madrid et Berlin, ainsi que dans la “très probable” annulation de l’African Lion 2022 au Royaume.
Mais c'est exactement le contraire qui s'est produit quelques mois plus tard. Non seulement l'exercice militaire a bel et bien eu lieu au Maroc cette année, y compris à Mahbes dans les provinces du sud, mais aussi et surtout l’Allemagne et l’Espagne ont renoué avec le Royaume et exprimé sans ambages - pour la première fois - leur soutien pour son plan d’autonomie au Sahara.
En ce sens, l’on peut donc faire aux allégations du Sénateur Inhofe le même procès que j'avais alors fait à l'encontre de cette analyse erronée du magazine Foreign Policy. Car, comme le Sénateur républicain - et malgré les incessants signaux en faveur d’une percée diplomatique du Maroc depuis les deux dernières décennies - l'article en question a tenté de se raccrocher désespérément à l'espoir de voir l'administration Biden faire volte face sur la question du Sahara. Or, prétendre l’existence d'un quelconque refroidissement dans les relations Rabat-Washington, c'est prendre ses souhaits ou aspirations pour la réalité.
On peut bien entendre que, contrairement aux attentes du Maroc, l'administration de Biden ne s'est pas saisie du dossier du Sahara avec l’ardeur et la vivacité qu'espérait Rabat après l’accord tripartite USA-Maroc-Israël. Pour autant, comme je l'ai signalé ailleurs -- et comme d'autres analystes l'ont aussi souligné -- une telle attitude tient d'un certain désir à Washington de continuer à œuvrer dans le sens d’une solution favorable au Maroc sans aliéner un Polisario et une Algérie qui, déjà trop frustrés, n'ont vraisemblablement plus aucune envie de s'engager dans le processus politique de l'ONU.
De l'autre côté, il faut simplement se rendre à l'évidence sur un développement crucial : le dossier du Sahara n’est pas actuellement une priorité à Washington. Car, on le sait bien, contrer Pékin dans la mer de Chine méridionale et aider l’Ukraine à tenir tête à la Russie de Poutine sont désormais - et resteront peut-être pour le restant du mandat de Biden - la priorité de la politique étrangère américaine.
Ainsi donc, la configuration géopolitique mondiale actuelle et la volonté de l'administration Biden de faire preuve d'une relative équidistance entre Rabat et Alger pour graduellement faire passer la pilule de la centralité du plan d’autonomie marocain sont selon moi les explications les plus plausibles d’une certaine prudence diplomatique et même d'un désintérêt temporaire de Washington quant à la question du Sahara. Mais confondre cela à un changement radical dans les relations Maroc USA, c'est congédier la réalité au profit de l'idée qu'on s’en fait. La démarche du Sénateur Inhofe procède donc, somme toute, d'un raisonnement par Effet Pygmalion qui consiste en un désir d'irréalité, à une obstination à se créer un monde imaginaire ou la réalité est conforme à ses desideratas.
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