Samir Chaouki

Analyste en Économie & Géopolitique

Affaire des visas : L’Afrique, plat préféré des présidentielles françaises

Le 29 septembre 2021 à 16h02

Modifié 29 septembre 2021 à 16h02

La dernière décision française d’agir sur l’octroi de visas aux Maghrébins, en riposte à un différend sur la question migratoire, renvoie à une "Zemmourisation" inquiétante de l’Hexagone et à une mesure purement électoraliste qui sonne le glas de la "Françafrique" !

Au moment où la France éprouve de plus en plus de difficultés à s’imposer dans son continent de prédilection, l’Afrique, y compris dans les zones les plus acquises et conquises, elle prend des décisions qui ne feront qu’exacerber un sentiment d’anti-francisation de plus en plus ressenti en Afrique.

Déjà, Paris est de plus en plus décriée par les jeunes africains qui n’hésitent plus à brandir des messages qui lui sont hostiles : à Ndjamina, au lendemain de l’assassinat de Driss Déby ; à Dakar, après l’arrestation d’une célèbre personnalité de l’opposition ; à Bamako, après le récent putsch, et ailleurs. Du côté des dirigeants, ça grince désormais des dents, même dans les capitales traditionnellement alliées à Paris, comme à Libreville qui brandit la carte d’adhésion au Commonwealth ; à Bamako, qui critique le retrait des forces françaises du Sahel ; à Conakry, juste avant le putsch contre un Alpha Condé remonté contre la France, etc.

Aujourd’hui, force est de constater que les débats intenses sur les sujets qui intéresseraient les Français pour les prochaines présidentielles sont largement dominés par les questions d’identité et d’immigration. En effet, la majorité des débats télévisés qui tournent en boucle sur les chaînes d’informations françaises ressassent les mêmes thématiques populistes qui s’y invitent lors de chaque présidentielle. Ce qui est regrettable en revanche, c’est cette concurrence acharnée pour le leadership de l’extrême droite et chacun y va pour son plat de radicalisation, entraînant dans ce sillage la droite de De Gaulle et les Macronistes.

D’ailleurs, le risque qui pourrait impacter sérieusement les intérêts suprêmes de l’État français, c’est que le gouvernement de Macron suive cette tendance à la radicalisation au risque de perdre davantage pied en Afrique, au profit de certains pays qui guettent ses moindres faux pas pour s’y installer et renforcer encore plus leur présence déjà dominante, comme pour la Chine, la Russie et la Turquie, qui commencent à investir des terrains considérés par la France comme acquis, notamment au Maghreb et en Afrique de l’Ouest. Sauf qu’en politique et en diplomatie, rien n’est acquis, et les menaces brandies par Paris à l’encontre des pays (alliés) qui ne se soumettraient pas à ses conditions d’immigration sont une erreur monumentale qu’un étudiant en première année de relations internationales ne commettrait pas.

Immigration-visas, enchères électoralistes

Le 27 septembre 2021, Éric Zemmour est l’invité de la chaîne LCI pendant deux heures et demi pour ressasser ses vomissements sur l’Islam, sur les bi-nationaux et sur les immigrés, allant jusqu’à demander au gouvernement de mettre dans des avions des centaines de milliers d’immigrés, et même des bi-nationaux qualifiés de non disciplinés à son goût, pour les refouler dans leurs pays d’origine.

Ces derniers, à son sens, doivent les recevoir au risque d’être sanctionnés par la France en usant de tous les moyens de pression. Le comble ! Le 28 septembre 2021, hasard du calendrier ou pas, le gouvernement français annonce par la voix de son porte-parole, Gabriel Attal, que la France a décidé de réduire drastiquement l’octroi de visas pour les ressortissants du Maroc, de l’Algérie et de la Tunisie. Le motif invoqué serait un rechignement des gouvernements de ces pays à recevoir leurs immigrés en situation illégale ou commettant de graves délits dans l’Hexagone ! Cette mesure certes souveraine mais ô combien discutable sur la forme et sur le fond.

Sur la forme, le contexte de l’annonce et les propos utilisés sont pour le moins inappropriés, sinon irrespectueux. Le porte-parole du gouvernement profite de son passage sur un plateau télé pour annoncer l’information et prendre de court les chancelleries des trois pays maghrébins ! Les us diplomatiques veulent qu’il y ait un contact au préalable avec les ministères des Affaires étrangères des pays concernés, ou du moins leurs ambassades à Paris, avant de balancer la décision dans les médias. D’aucuns considère cette façon de faire comme un manque de tact. Par ailleurs, les propos utilisés, directs, menaçants et renvoyant au ton d’un maître qui punit un mauvais élève, confirment un air de néo-colonialisme montant, et qui pourrait isoler davantage la France de son environnement africain.

Sur le fond, Gabriel Attal n’a pas dit toute la vérité. Il n’a répété que la partie qui arrange son gouvernement. D’ailleurs, Nasser Bourita a bien fait de réagir quelques heures après en apportant des éléments d’éclaircissement qui contredisent les propos d’Attal. Car, si ce dernier conteste le refus par les pays du Maghreb d’accorder aux immigrés des pass pour être refoulés de la France, il passe sous silence les raisons qui justifient cette attitude. Bourita confirme certes la volonté du royaume à coopérer dans ce dossier, mais pas aux conditions de la France.

Le Maroc impose en effet deux conditions des plus logiques au préalable à toute réception d’immigrés. Un : procéder à l’identification des personnes concernées et à la confirmation de leur marocanité. Deux : présenter un test PCR anti-Covid effectué pendant les 48 heures précédant le transfert. C’est pourtant si simple, sauf que Paris, qui exige cette mesure sanitaire pour les Marocains désireux de se rendre en France, n’en voit pas l’obligation pour ceux qui vont rentrer au Maroc, alors que c’est une condition dictée par les mesures sanitaires adoptés par les autorités du royaume.

Enfin, si la décision française est souveraine, elle reste néanmoins regrettable car impactant un pilier des droits de l’homme qu’est la libre circulation. Car au final, cette mesure tombe comme une sanction sur des centaines de milliers de personnes dont le crime est de partager la même nationalité que des personnes qui ont commis des irrégularités en France. Leur crime aussi est d’avoir choisi la France pour suivre des études, faire du business ou tout simplement y dépenser de la devise pour y faire du tourisme.

La France des Lumières et de la déclaration universelle des droits de l’homme en prend un sacré coup. La Françafrique et la francophonie ne sont pas en reste.

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