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ECONOMIE

Libre-échange. Pourquoi le Maroc doit bien négocier ses prochains accords

ROUND-UP. Le Maroc a déjà largement ouvert son économie à travers plusieurs accords de libre-échange. De nouveaux dossiers sont aujourd’hui sur la table, notamment avec le Chili, le Pérou, la Chine ou la République de Corée. L’enjeu est désormais de mieux négocier ces partenariats, afin d’en tirer le maximum sans fragiliser le tissu productif national.

Pourquoi le Maroc doit bien négocier ses prochains ALE
Pourquoi le Maroc doit bien négocier ses prochains ALE
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Le 30 juin 2026 à 18h54 | Modifié 30 juin 2026 à 18h54

L’essentiel

  • Le Maroc dispose déjà d’un large réseau d’accords de libre-échange avec l’Europe, les États-Unis, la Turquie, le Royaume-Uni, une partie du monde arabe et l’Afrique.
  • Plusieurs pays, notamment le Chili, le Pérou, la Chine et la République de Corée, manifestent aujourd’hui un intérêt pour de nouveaux accords ou cadres commerciaux avec le Maroc.
  • Ces accords peuvent aider le Royaume à diversifier ses débouchés, à attirer plus d’investissements et à renforcer certaines filières industrielles.
  • Les risques restent réels pour le déficit commercial, les PME, l’industrie locale et certains secteurs exposés à une concurrence plus forte.
  • Si ces projets se concrétisent, le Maroc devra veiller à obtenir des accords équilibrés, sans fragiliser son tissu productif.

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Les détails

Le Maroc a déjà largement ouvert son économie. Il n’en est plus au stade où il découvre les accords de libre-échange. Il dispose déjà d’un réseau étendu, qui le relie à l’Europe, aux États-Unis, à la Turquie, au Royaume-Uni, à une partie du monde arabe et à l’Afrique.

L’expérience marocaine montre qu’un accord de libre-échange peut attirer des investissements, faciliter les exportations et réduire le coût de certains intrants. Mais il peut aussi aggraver le déficit commercial ou fragiliser des secteurs locaux si les règles ne sont pas bien négociées.

C’est tout l’enjeu des nouveaux dossiers qui émergent aujourd’hui avec le Chili, le Pérou, la Chine et la République de Corée, ou encore des dossiers plus anciens, comme le Canada, le Mercosur et le Pakistan.

Une économie déjà largement ouverte

L’accord avec l’Union européenne est le plus important. Il a été signé en février 1996 et il est entré en vigueur en mars 2000. Il a ensuite été complété par un accord sur les produits agricoles, les produits agricoles transformés, le poisson et les produits de la pêche, entré en vigueur en octobre 2012.

Cet accord a accompagné la montée des exportations marocaines vers l’Europe, surtout dans l’automobile, le textile, l’agroalimentaire et l’aéronautique. Mais il a aussi accentué la dépendance du Maroc au marché européen et aux normes européennes, notamment industrielles, sanitaires et environnementales.

L’accord avec les États-Unis est entré en vigueur en janvier 2006. Il avait été signé en juin 2004. C’est un accord large, qui couvre les biens, les services, l’investissement, la propriété intellectuelle, etc.

Il a donné au Maroc un ancrage stratégique avec Washington. Mais son bilan commercial reste déséquilibré. Cela peut s’expliquer en partie par la taille du marché américain, par des habitudes de consommation différentes de celles du marché européen, et par le fait que l’offre exportable marocaine s’est surtout construite autour de l’Europe.

L’accord avec la Turquie a été signé en avril 2004 et il est entré en vigueur en janvier 2006. Il couvre le commerce des biens, avec une clause permettant d’élargir progressivement la libéralisation aux échanges agricoles, aux services et au droit d’établissement.

Il a facilité les échanges, mais il a aussi mis sous pression plusieurs secteurs marocains, notamment le textile, l’habillement et certaines activités de distribution. Le Maroc a fini par demander une révision. Un amendement a été signé le 24 août 2020 et il est entré en vigueur le 24 avril 2022. C’est la principale leçon pour les futurs accords. L’ouverture doit être accompagnée de garde-fous.

Le Maroc est aussi lié au Royaume-Uni par un accord d’association entré en vigueur en janvier 2021. Il avait été signé le 26 octobre 2019, après le Brexit. Il s’agit surtout d’un accord de continuité. Son objectif est de préserver les préférences commerciales qui existaient auparavant dans le cadre Maroc-UE. Il reprend donc une grande partie de la logique de l’accord avec l’Union européenne, mais dans un cadre bilatéral.

Le Royaume est également lié à l’Association européenne de libre-échange (AELE), qui regroupe la Suisse, la Norvège, l’Islande et le Liechtenstein. L’accord de libre-échange avec les États de l’AELE a été signé le 19 juin 1997 et il est entré en vigueur le 1er mars 2000.

Il s’agit d’un accord ancien, moins visible que l’accord avec l’Union européenne, mais utile pour certains échanges industriels, pour les produits agricoles transformés, les produits de la mer, etc.

Libre-échange. Pourquoi le Maroc doit bien négocier ses prochains accords

Avec le monde arabe, le Maroc dispose de plusieurs cadres. Le premier est l’Accord d’Agadir. Il lie le Maroc, l’Égypte, la Tunisie et la Jordanie. Il a été signé à Rabat le 25 février 2004 et il est entré en vigueur le 27 mars 2007. Son objectif est de créer une zone de libre-échange entre ces quatre pays et de faciliter les chaînes régionales de production. Il peut être utile pour le cumul d’origine, mais son potentiel reste limité.

Le Maroc a aussi des accords bilatéraux arabes :

En plus de ces accords, le Maroc fait partie de la Grande Zone arabe de libre-échange. Ce cadre est entré en vigueur le 1er janvier 1998. Il regroupe notamment le Maroc, l’Algérie, l’Arabie saoudite, Bahreïn, l’Égypte, les Émirats arabes unis, l’Irak, la Jordanie, le Koweït, le Liban, la Libye, la Palestine, le Qatar, le Soudan, Oman, la Syrie, la Tunisie et le Yémen. Sur le papier, c’est un grand espace commercial régional. Dans les faits, son effet reste très limité.

Par ailleurs, la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf) est le grand pari africain. L’accord a été signé le 21 mars 2018. Il est entré en vigueur le 30 mai 2019. Il a été opérationnalisé en janvier 2021. Pour le Maroc, c’est un levier stratégique pour les banques, les assurances, les engrais, l’industrie, la logistique, les services, l’énergie et l’investissement en Afrique.

Cependant, la ZLECAf reste encore incomplète. Elle ne constitue pas encore un marché africain totalement fluide sur le plan commercial.

Les prochains accords : davantage d’ouverture, mais pour quels gains ?

La nouvelle phase de la politique commerciale marocaine semble se concentrer davantage sur l’Amérique latine et l’Asie. Ces pays ne regardent pas seulement le marché marocain. Ils regardent surtout sa position. Le Maroc est proche de l’Europe, connecté à l’Afrique, ouvert sur l’Atlantique et déjà lié à plusieurs grands marchés par des accords commerciaux. C’est cette position qui rend le pays intéressant.

Plusieurs dossiers sont aujourd’hui à des stades différents, avec des logiques différentes selon les partenaires.

→Chili

Le Chili est aujourd’hui le dossier latino-américain le plus avancé. Le 9 juin 2026, le Chili et le Maroc ont signé une déclaration conjointe pour avancer vers un accord commercial. L’objectif côté chilien est d’ouvrir des négociations pour ce qui serait son premier traité de libre-échange avec un pays africain.

Pour le Chili, l’enjeu dépasse le marché marocain. Santiago voit le Maroc comme une porte d’entrée vers l’Afrique, un continent avec lequel il n’a pas encore d’accord commercial. Il cherche aussi à utiliser la position du Royaume pour toucher des importateurs d’Afrique, d’Europe et du Moyen-Orient. La visite de 16 entreprises chiliennes illustre cette logique. Les produits mis en avant sont surtout le saumon, les moules, les cerises et les kiwis.

Pour le Maroc, l’intérêt est d’ouvrir un premier vrai pont avec l’Amérique latine. Le Royaume peut chercher à renforcer ses ventes d’engrais, de produits phosphatés et de certains produits industriels, notamment dans l’automobile. Ces produits figurent déjà parmi ses principales exportations vers le Chili.

Le gain serait donc d’augmenter le volume des exportations vers ce marché, de diversifier les débouchés au-delà de l’Europe et de mieux positionner l’offre marocaine dans une région encore peu exploitée.

Le risque reste limité, mais à surveiller. Le Chili peut surtout chercher à vendre davantage de produits alimentaires et agricoles au Maroc. Cela peut créer une concurrence supplémentaire sur certains produits locaux si l’accord est mal calibré.

→Pérou

Le 27 mars 2026, le ministère péruvien du Commerce extérieur et du Tourisme a annoncé la création d’un groupe de travail bilatéral avec le Maroc. L’objectif est de préparer une étude de faisabilité en vue d’un éventuel traité de libre-échange. L’annonce fait suite à une réunion entre le vice-ministre péruvien du Commerce extérieur et Omar Hejira, secrétaire d’État marocain chargé du Commerce extérieur.

L’impulsion semble venir surtout du Pérou. Lima présente cette démarche comme une stratégie de diversification des marchés. Le Maroc est vu comme une plateforme utile entre l’Europe et l’Afrique. En 2025, les exportations péruviennes vers le Maroc ont dépassé 20 millions de dollars, en hausse de 75% par rapport à 2024. Les produits les plus exportés sont notamment le calmar, l’oxyde de zinc, l’avocat frais, la mangue, les châtaignes et les colorants naturels.

→Chine

La Chine est le dossier le plus lourd. Pékin a proposé au Maroc la signature d’un accord de libre-échange. Mais Rabat avance prudemment. Le Maroc veut d’abord mesurer l’impact sur les industriels locaux. À ce stade, aucune négociation officielle n’est confirmée.

Pour la Chine, le Maroc est une plateforme. Le pays donne accès à l’Europe, à l’Afrique et au monde arabe. Il dispose aussi d’un secteur automobile solide, de ports compétitifs, de zones industrielles et d’une montée rapide dans les batteries et les véhicules électriques.

Pour le Maroc, les gains peuvent être importants. Un accord pourrait faciliter l’accès des industriels marocains au marché chinois et diversifier les débouchés au-delà de l’Europe. Il pourrait aussi accompagner les investissements chinois dans les batteries et les équipements industriels. Mais les risques sont élevés. Le déficit commercial pourrait s’aggraver. Les PME, le textile, les biens de consommation et l’industrie légère pourraient subir une forte pression.

→République de Corée

La République de Corée est un dossier plus industriel que commercial. Séoul pousse pour un accord de partenariat économique global (CEPA) avec Rabat. Ce type d’accord ne porte pas seulement sur les droits de douane. Il peut aussi couvrir l’investissement, les services, les projets industriels et la coopération économique.

La Corée voit le Maroc comme une plateforme vers l’Afrique, l’Europe et le Moyen-Orient. Les discussions portent notamment sur le ferroviaire, les batteries et les technologies industrielles. Le dossier concerne aussi des entreprises coréennes intéressées par le marché marocain, notamment dans les trains électriques et les batteries.

Pour le Maroc, l’intérêt est de gagner en investissement industriel, en technologie, en formation et en intégration locale. Un tel accord peut aider le Maroc à monter en gamme dans les batteries, le ferroviaire, les composants et les technologies vertes. Mais le risque est que l’accord ouvre surtout le marché marocain aux produits coréens sans assez de production locale. Le Maroc devra donc négocier autour des usines, du contenu local et des fournisseurs marocains.

Libre-échange. Pourquoi le Maroc doit bien négocier ses prochains accords

→Canada, Mercosur, Équateur, Pakistan

D’autres projets d’accords de libre-échange existent, mais ils sont moins avancés que les dossiers les plus visibles aujourd’hui.

Le Canada est un ancien projet. Rabat et Ottawa ont mené trois rounds de négociations entre 2011 et 2012. À l’époque, le Canada voyait le Maroc comme une porte d’entrée vers l’Afrique du Nord et la Méditerranée. Mais les discussions n’ont pas abouti. L’intérêt économique reste possible, notamment dans l’agriculture, les mines, les services, l’éducation et l’investissement, mais le dossier n’a pas de dynamique récente.

Le Mercosur est aussi un projet ancien. Le bloc, qui regroupe l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay, a signé un accord-cadre avec le Maroc en 2004. Ce cadre est entré en vigueur en 2010, mais il ne constitue pas un accord de libre-échange opérationnel.

Concernant l’Équateur, les deux pays ont confirmé en avril 2026 leur volonté de renforcer leur partenariat économique. Mais, à ce stade, aucune négociation formelle d’un accord de libre-échange n’est confirmée.

Le Pakistan relève également des anciens dossiers. En 2014, son ministère des Affaires étrangères évoquait la volonté de finaliser un accord commercial préférentiel avec le Maroc. Mais cette piste n’a pas connu de relance visible depuis.

Des accords à bien négocier, pas seulement à conclure

Le Maroc dispose déjà d’une grande expérience en matière de négociation et de conception d’accords de libre-échange. Les déséquilibres observés avec certains partenaires, notamment la Turquie ou l’Égypte, doivent servir de leçon au moment de négocier de nouveaux accords.

L’objectif est de mieux négocier les conditions et les dispositions. Chaque accord doit permettre au Maroc de tirer le maximum du partenariat, sans fragiliser son tissu productif national, son industrie, ses PME ni sa capacité à monter en gamme.

Contacté par Médias24, Lhoucine Bilad, économiste financier, souligne la nécessité d’une bonne évaluation de l’opportunité de conclure ou non un accord de libre-échange et de bien le calibrer avant de souscrire des engagements économiques qui pourraient se révéler plus coûteux et moins productifs qu’anticipés.

"Un accord de libre-échange n’est pas un accord d’entente ou de coopération économique. C’est un engagement bilatéral ayant une portée, des effets et des retombées de long terme. Une fois signé, il devient compliqué diplomatiquement de l’amender ou de le modifier si ses dispositions ont été mal réglées au départ", avance-t-il.

"Chaque accord doit être étudié, conçu et calibré avec précision. Il faut définir les objectifs et les retombées attendues, quantifier les gains espérés et les pertes directes et indirectes prévisibles, puis déterminer comment les atténuer ou les compenser pour les parties ou les secteurs exposés", poursuit notre source.

Lhoucine Bilad souligne l’importance de négocier des accords qui renforcent le potentiel de croissance économique.

"L’expérience avec la Turquie et, dans une certaine mesure, avec l’Égypte l’a montré. Un accord peut faciliter les affaires et les échanges dans l’immédiat, mais il peut aussi fragiliser des secteurs locaux en accentuant leurs insuffisances structurelles en matière d’offre et de compétitivité, au risque de devoir recourir à des mesures de sauvegarde et d’anti-dumping pour les protéger", souligne-t-il.

"Les exclusions et les garde-fous doivent être prévus dès le départ. Le Maroc doit négocier les prochains accords avec une logique de développement et d’intégration industrielle, en visant surtout les investissements directs étrangers (IDE) de ces pays partenaires en contrepartie de l’ouverture maîtrisée du marché local et de l’accès aux marchés couverts par de grands accords de libre-échange, notamment l’Union européenne et les États-Unis", insiste notre interlocuteur.

"Les négociations et la formulation de ces accords doivent être conduites de manière transversale et associer tous les départements et parties prenantes nationales concernées par l’économie, les échanges et les finances extérieures, ainsi que les Affaires étrangères et les représentants des secteurs productifs et patronaux", conclut Lhoucine Bilad.

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