Mont Tropic : une étude confirme le potentiel des phosphates sous-marins au cœur du bras de fer Maroc-Espagne
Situé dans l’Atlantique nord-est, au sud des Canaries et à l’ouest des côtes du Sahara, le mont Tropic fait l’objet d’une nouvelle étude européenne qui confirme la qualité de ses phosphates sous-marins, comparables à des gisements exploités à terre. Mais l’intérêt du site ne s’arrête pas à la roche phosphatée : ces dépôts semblent avoir favorisé l’accumulation de cobalt, de manganèse, de terres rares et d’yttrium, dans une zone encore suspendue à la délimitation maritime entre Rabat et Madrid.
L’essentiel
- Une étude scientifique récente, menée par une équipe de recherche européenne, s’est attachée à caractériser en détail les dépôts de phosphates du mont sous-marin Tropic ainsi que ceux de deux autres sites sous-marins.
- Les teneurs en P₂O₅ du mont Tropic atteignent des niveaux équivalents à ceux de gisements actuellement exploités à terre.
- Au-delà de leur valeur marchande, ces phosphates jouent avant tout un rôle géochimique essentiel.
- Ils sont le principal vecteur d'enrichissement des dépôts ferromanganésifères du mont Tropic en métaux critiques, car ils en modifient profondément la signature géochimique.
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Les détails
Une équipe européenne, coordonnée par l'Institut géologique et minier d'Espagne (IGME), a procédé à une nouvelle caractérisation des minéralisations du mont Tropic à partir d'échantillons collectés fin 2016 lors de la mission Marine-E Tech.
En comparant ces données avec celles du mont sous-marin Seine (Madère) et du mont sous-marin de Galice (nord-ouest de l'Espagne), l'étude met en évidence le rôle des phosphates dans la richesse des dépôts ferromanganésifères (Fe-Mn), et souligne leur potentiel en cobalt, terres rares et autres éléments critiques.
Au-delà de son intérêt scientifique, le mont Tropic est également au cœur d'un bras de fer politique entre le Maroc et l'Espagne, puisqu'il constitue l'un des principaux enjeux de la délimitation des zones économiques exclusives (ZEE) entre les deux pays.
Composition et premiers chiffres sur le potentiel
Les échantillons de phosphorites prélevés sur le mont sous-marin Tropic présentent des teneurs en P₂O₅ comprises entre 28% et 33,90% en poids, avec une teneur en fluor variant de 3,32% à 5,31% en poids. Ces valeurs attestent d’une roche phosphatée de bonne qualité, dans un contexte marin profond, et tout à fait comparable aux phosphates actuellement exploités au Maroc.

Sur le plan structurel, les échantillons montrent une forme en plaques, à la surface desquelles se développent des oxyhydroxydes de manganèse et de fer. Par ailleurs, l’étude révèle une étroite association spatiale et temporelle entre ces phosphates et les minéralisations ferromanganésifères. Cette cooccurrence suggère que la genèse des phosphates et celle des dépôts de Fe-Mn ne résultent pas d’événements indépendants, mais de processus génétiquement interconnectés.
Il est également remarquable que l’âge de formation de ces phosphates et nodules coïncide avec celui des gisements terrestres de phosphates au Maroc.
L’étude avance par ailleurs que ces phosphates marins profonds pourraient constituer un mécanisme majeur d’enrichissement en terres rares et en minéraux critiques. À cet égard, les nodules de Fe-Mn agissent comme de véritables capteurs d’éléments traces dissous, en raison de leur forte réactivité de surface.
Fait notable, les minéraux phosphatés du mont Tropic sont presque dépourvus de terres rares. Cela indique que ce mécanisme d’attraction et de captation a potentiellement été beaucoup plus intense sur le mont Tropic que sur d’autres monts sous-marins, les oxydes de Fe-Mn ayant capté la quasi-totalité de ces éléments.
Volumes estimés : que représentent les phosphates et les nodules du mont Tropic ?
Le mont Tropic recèle d'importants gisements sous-marins dont le potentiel se divise en deux grandes catégories de ressources : les dépôts de phosphates et les croûtes et nodules ferromanganésifères.
Concernant la roche phosphatée, les estimations du consortium GSEU font état d'un volume d'environ 14,9 millions de tonnes, une masse qui inclut également 6.500 tonnes de terres rares et d'yttrium.

Selon le système de classification européen MIN4EU, ce gisement de phosphorites se positionne dans la catégorie "large-moyen" pour la roche phosphatée, "moyen" pour le phosphore et la fluorine, et "moyen-petit" pour les terres rares.
Pour ce qui est de sa maturité, le système international UNFC classe ce dépôt en catégorie 343, correspondant à des "ressources indiquées". Ce statut traduit un niveau de confiance géologique relativement élevé, même si la confirmation de la viabilité économique d'une exploitation nécessitera encore des campagnes d'exploration complémentaires, notamment des forages et des analyses en laboratoire.
En parallèle, les croûtes de ferromanganèse associées à la structure du mont présentent un intérêt majeur en raison de leur forte concentration en métaux critiques. Les modélisations évaluent la densité de ces ressources à 0,6 million de tonnes de croûte par kilomètre carré.
En projetant cette densité sur la superficie totale et en y appliquant les teneurs moyennes en métaux, l'évaluation globale met en évidence une réserve de 940.000 tonnes de manganèse, 47.000 tonnes de titane, 28.000 tonnes de cobalt et 16.000 tonnes de terres rares et d'yttrium.
On y trouve également des concentrations plus faibles d'autres métaux stratégiques, à savoir 6.000 tonnes de vanadium, 418 tonnes de niobium, 79 tonnes de tungstène et 1,4 tonne d'éléments du groupe du platine.
Grâce à cette composition, le mont Tropic se distingue particulièrement dans la classification MIN4EU pour son gisement de cobalt, jugé "large à super large", tandis que les terres rares et le platine y sont classés comme "moyens" et le manganèse comme "large-moyen".
Les nouveaux enjeux géopolitiques du mont Tropic
Par rapport aux années précédentes, l’intérêt pour l’exploitation minière revient avec force sous l’impulsion de l’administration Trump. Celle-ci travaille activement à réduire la dépendance des États-Unis en métaux critiques, en particulier ceux indispensables aux industries de la défense, de la robotique, de l’intelligence artificielle et de la transition énergétique.
Dans cette dynamique, Washington a signé en février 2026 un accord-cadre sur les minéraux critiques avec plusieurs pays partenaires, dont le Maroc. Pour le Royaume, cette alliance stratégique vise non seulement à promouvoir la croissance de son propre secteur minier, mais également à nouer des relations complémentaires avec les États-Unis.
Ce partenariat devrait sécuriser les investissements dans l’extraction et le raffinage, apporter un soutien financier aux grands projets industriels et structurer des chaînes de valeur face au monopole de certaines puissances asiatiques.
D’autre part, si le potentiel minier du mont Tropic ne cesse d’être démontré, son exploitation commerciale se heurte à un cadre juridique encore incertain, notamment au niveau de l’Autorité internationale des fonds marins, ainsi qu’à la question de la délimitation des zones économiques exclusives avec l’Espagne. Or, cette délimitation ne peut se faire sans une concertation entre les deux pays, d’autant que leurs relations diplomatiques ne cessent de s’améliorer.
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