Analyse. Le Maroc croît, mais l'emploi ne suit pas
Au Maroc, la croissance crée des emplois, mais elle en crée trop peu, de manière irrégulière, et pas assez pour faire reculer durablement le chômage. Cette faiblesse s’explique en partie par la nature même de la croissance, encore largement portée par l’investissement public et insuffisamment relayée par un secteur privé capable de transformer l’activité en emplois stables.
L’essentiel :
- Au Maroc, la croissance crée des emplois, mais pas assez pour faire reculer durablement le chômage.
- Sur la période 2006-2024, hors 2020-2021, le lien entre croissance non agricole et emploi non agricole reste faible, avec un rendement moyen autour de 34.600 emplois non agricoles par point de croissance non agricole.
- L’élasticité de l’emploi non agricole à la croissance non agricole baisse, passant de 0,79 sur 2006-2015 à 0,53 sur la période 2016-2024, hors 2020-2021.
- L’investissement public soutient l’activité, mais il crée souvent une croissance de chantiers, avec des emplois temporaires, sous-traités ou peu durables.
- Le secteur privé reste le moteur manquant pour transformer la croissance en emplois formels, stables et capables d’absorber réellement la population active.
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Les détails :
Le lien entre croissance et emploi reste fragile au Maroc. L’économie croît, mais elle peine toujours à créer assez d’emplois. Cette faiblesse interroge la capacité de l’économie à transformer la croissance en postes durables.
Comme premier constat, la problématique de l’emploi au Maroc est structurelle. Les différents programmes d’emploi peuvent amortir certaines tensions, mais ils ne peuvent pas régler durablement le problème si les moteurs mêmes de la croissance créent peu d’emplois.
Médias24 analyse, sur la période 2006-2024, la relation entre la croissance non agricole et la création nette d’emplois non agricoles. L’agriculture dépend fortement des conditions climatiques et peut brouiller le lien entre croissance et emploi. En l’excluant, il devient possible d’observer plus clairement si l’économie productive transforme réellement son activité en postes de travail.
La croissance non agricole crée bien des emplois, mais cette relation reste irrégulière. Certaines années, la croissance est correcte, mais la création nette d’emplois reste faible. D’autres années produisent davantage de postes. Le niveau de croissance ne suffit donc pas à expliquer l’emploi. Sa composition compte autant que son rythme.
Si on prend le ratio d’emplois créés par point de croissance, le rendement moyen tourne, hors 2020 et 2021, autour de 34.600 emplois non agricoles par point de croissance non agricole.
Une fois ce résultat combiné aux pertes d’emplois agricoles et à la forte volatilité de la valeur ajoutée agricole, le bilan global du marché du travail se détériore.
L’élasticité de l’emploi non agricole à la croissance non agricole confirme cette fragilité. Estimée par une régression linéaire simple, elle passe de 0,79 sur 2006-2015 à 0,53 sur la période 2016-2024 (hors 2020-2021). Cela signifie que l’emploi non agricole réagit moins fortement à la croissance non agricole dans la période récente. La croissance crée encore des emplois, mais elle le fait avec moins d’intensité.
Par ailleurs, le HCP rappelle que l'emploi informel représentait 76% de l'emploi total en 2021. Cela signifie que l’économie ne crée pas seulement trop peu d’emplois. Elle crée surtout trop peu d’emplois formels, protégés et durables.
La limite de l’investissement public
Ces constats obligent à regarder le moteur de la croissance. Une partie importante de la croissance non agricole marocaine est portée par l’investissement public. L’État lance des infrastructures, des routes, des barrages, des ports, des projets de transport et de grands chantiers.
Cet investissement soutient l’activité. Mais cette croissance n’a pas toujours un fort contenu en emploi durable. Un grand chantier crée du travail pendant sa phase d’exécution. Il génère du chiffre d’affaires, des contrats, des achats et des emplois. Mais une partie de ces emplois disparaît lorsque le projet s’achève.
Une autre partie peut être temporaire, faiblement qualifiée, sous-traitée ou informelle. La croissance apparaît dans les comptes nationaux, mais elle ne se transforme pas forcément en postes stables.
La deuxième limite tient au contenu importé de l’investissement. Lorsqu’un projet public mobilise des machines, des équipements, des technologies, des intrants ou une expertise importés, une partie de la dépense financée localement ne se transforme pas en emplois au Maroc. Elle alimente de la production, des salaires et des chaînes de valeur à l’extérieur.
Ce n’est pas toujours évitable, car certains biens d’équipement doivent être importés. Mais plus le contenu importé est élevé, plus le contenu local en emploi devient faible. Le pays investit, la croissance augmente, mais une partie de cette croissance ne passe pas par des entreprises marocaines, ne distribue pas assez de salaires localement et ne crée pas suffisamment de postes durables. L’effet sur le PIB peut donc être visible, tandis que l’effet sur l’emploi reste limité.
La troisième limite est budgétaire. L’investissement public peut soutenir la croissance à court terme, mais il laisse aussi une charge financière lorsque les projets sont financés par l’endettement. Cette charge devient plus difficile à justifier si l’investissement ne déclenche pas ensuite une base productive privée, des emplois durables et des recettes fiscales futures. L’investissement public n’est donc pas mauvais en soi. Il devient insuffisant lorsqu’il soutient l’activité sans créer assez de capacités privées capables d’embaucher.
Le secteur privé, moteur manquant
Le secteur privé marocain reste confronté à un problème de changement d’échelle. Beaucoup d’entreprises restent petites, peu capitalisées, fragiles face aux délais de paiement, limitées dans leur accès au financement et peu capables d’intégrer des chaînes de valeur plus complexes.
La Banque mondiale souligne que la croissance marocaine ne génère pas assez d’emplois. Elle estimait l’élasticité agrégée de l’emploi à la croissance (page 13) à seulement 0,27 sur 2000-2018. Cela signifie qu’une hausse de 1% de l’activité économique ne s’est accompagnée, en moyenne, que d’une hausse de 0,27% de l’emploi. Par secteur, l’élasticité est forte dans la construction, mais très faible dans l’industrie.
Ce constat corrobore notre analyse. Lorsque la croissance passe par les chantiers, le BTP et les projets liés à l’investissement public, elle crée bien de l’emploi, mais souvent dans des formes plus temporaires, plus cycliques et moins capables de transformer durablement le marché du travail. À l’inverse, l’industrie, qui devrait porter une partie des emplois productifs, formels et durables, absorbe très peu de main-d’œuvre supplémentaire.
Le problème est donc dans la structure même de la croissance. Lorsque la croissance dépend trop des grands projets publics, elle peut donner l’impression d’une économie qui accélère. Mais cette accélération reste fragile si elle repose sur la dette, les importations, la commande publique et des emplois temporaires. Elle peut doper le PIB sans construire une base privée assez large pour absorber durablement la main-d’œuvre.
À l’inverse, une croissance portée par un secteur privé productif a un autre effet. Une entreprise qui investit, produit et vend durablement verse des salaires, crée des emplois, paie l’impôt sur les sociétés, contribue à l’impôt sur le revenu, collecte de la TVA et renforce la base fiscale. Elle peut aussi former ses salariés, développer des fournisseurs et créer une demande stable autour d’elle. C’est ce type de croissance qui transforme réellement le marché du travail.
Cela ne signifie pas que l’État doit se retirer. Il reste indispensable, mais son rôle doit être repensé. Il ne peut pas rester le moteur permanent de la croissance. Il doit surtout créer les conditions d’un environnement propice à l’investissement privé, à travers des institutions solides, une concurrence loyale, une justice économique efficace, une meilleure gouvernance publique et des organes de contrôle crédibles.
Dans cette logique, l’État doit moins chercher à remplacer le secteur privé qu’à lui permettre d’investir, de produire et d’embaucher durablement. Il peut aussi intervenir en période de crise pour stabiliser l’économie, soutenir les secteurs fragilisés et remettre l’activité sur de bons rails. Mais cette intervention sera d’autant plus efficace que l’État aura préservé ses marges de manœuvre en période normale.
Un État qui dépense sans cesse pour soutenir l’activité finit par creuser le déficit, alourdir la dette et réduire sa capacité d’action lorsque la crise arrive. À l’inverse, un État qui évite de devenir le moteur permanent du cycle économique garde une dette plus soutenable, inspire davantage confiance aux investisseurs et dispose de moyens plus puissants pour intervenir lorsque l’économie en a réellement besoin.
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