En 2021, l’emploi informel représentait 76% de l’emploi total au Maroc (HCP)
C’est un chiffre choc que publie le haut-commissariat au Plan (HCP), nettement supérieur aux statistiques des caisses sociales. L’informel n’est pas seulement un secteur à régulariser. Au Maroc, il est aussi le symptôme d’une économie qui ne crée pas assez d’emplois formels pour absorber celles et ceux qui veulent travailler. Il protège contre le chômage immédiat, mais il reporte la facture sur l’avenir, sous forme de faibles droits sociaux, de retraites fragiles et de pression accrue sur le modèle social.
L’essentiel
- Selon le nouveau rapport du haut-Commissariat au Plan, "Informalité, genre et vieillissement : inégalités cumulatives et effets intergénérationnels", l’emploi informel représente 76% de l’emploi total en 2021.
- La valeur ajoutée du secteur informel non agricole représente 9,5% du PIB en 2023, contre 17% en 1999. Ce chiffre couvre uniquement le secteur informel non agricole et exclut donc l’agriculture.
- L’informel absorbe une partie de la main-d’œuvre que le secteur formel ne parvient pas à intégrer. Il permet à des millions de personnes de travailler et limite la pression sur le chômage.
- Cette fonction d’amortisseur a un coût social lourd. Les travailleurs informels cotisent peu ou pas, accumulent peu de droits sociaux et arrivent souvent à l’âge de la retraite avec une protection insuffisante.
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Les détails
Lorsqu’il est défini par l’absence d’affiliation à une couverture médicale et à une caisse de retraite, l’emploi informel représente, selon le rapport du HCP, 76% de l’emploi total au Maroc en 2021. Le taux atteint 70% parmi les femmes en emploi et 76,9% parmi les hommes. L’informel constitue ainsi la forme dominante de l’emploi.
Rapporté aux 10,772 millions d’actifs occupés recensés en 2021 par l’Enquête nationale sur l’emploi, ce taux correspond à près de 8,2 millions d’emplois informels*.
De même, la valeur ajoutée du secteur informel non agricole représente 9,5% du PIB en 2023, contre 17% en 1999. Cette évolution traduit une baisse graduelle du poids de la valeur ajoutée du secteur informel non agricole, qui recule de manière continue depuis 1999.
Cependant, il convient de noter que cette mesure exclut l’agriculture. Or, celle-ci représente déjà autour de 8% à 9% du PIB et reste marquée par une très forte informalité des unités de production. Si l’on intègre cette dimension agricole, le poids économique réel de l’informel serait donc nettement supérieur aux 9,5% du PIB mesurés pour le seul secteur informel non agricole. Il pourrait se rapprocher d’un ordre de grandeur situé autour de 17% à 19% du PIB.
L’informel comme choix contraint
L’informel est souvent présenté comme un problème de contrôle, de déclaration ou de discipline fiscale. Cette lecture reflète une partie de la réalité. Certes, certains travailleurs et certaines petites unités restent dans l’informel pour échapper aux règles, aux charges ou aux obligations administratives.
Mais une grande part de l’informalité vient d’un déséquilibre structurel. L’économie ne crée pas assez d’emplois formels pour absorber toute l’offre de travail. C’est là que l’informel devient un choix contraint. Les gens doivent travailler, même lorsque le marché formel ne leur offre pas de place.
L’informel devient alors l’espace d’absorption de la main-d’œuvre excédentaire. Il fonctionne comme une forme d’assurance chômage implicite. Il offre un revenu immédiat, parfois faible et instable, mais il évite que toute la pression du marché du travail se transforme en chômage.
Ce mécanisme explique pourquoi l’informel ne peut pas être traité comme une simple anomalie à supprimer. Si toutes les unités et tous les emplois informels disparaissaient, une partie de l’activité économique serait détruite et le chômage augmenterait fortement.
L’informel est donc à la fois un problème et un amortisseur. Il révèle une faiblesse du modèle productif, mais il évite aussi que cette faiblesse se transforme immédiatement en crise sociale.
Les données du marché du travail de 2021 illustrent cette contrainte. L’économie marocaine a créé 230.000 emplois nets entre 2020 et 2021. Dans le même temps, le nombre de chômeurs a augmenté de 79.000 personnes. Le taux de chômage est passé de 11,9% à 12,3%, avec des niveaux particulièrement élevés chez les jeunes de 15 à 24 ans, les diplômés et les femmes.
De même, en 2024, l’économie marocaine a créé 82.000 emplois nets. Mais ce volume est resté trop faible pour absorber l’arrivée de nouveaux actifs sur le marché du travail. Le nombre de chômeurs a ainsi augmenté de 58.000 personnes, portant le taux de chômage de 13% à 13,3%.
Même lorsque l’économie crée des emplois, elle ne crée pas toujours assez d’emplois formels pour absorber toutes les personnes qui arrivent sur le marché du travail. C’est dans cet écart que l’informel se maintient.
Le piège de l’emploi sans droits
L’informel a une fonction économique immédiate, mais son coût social est lourd. Le travailleur informel peut travailler, produire, vendre, transporter, construire, servir ou cultiver. Mais s’il ne cotise pas régulièrement, il ne construit pas de droits sociaux. Le revenu d’aujourd’hui ne devient pas automatiquement une protection pour demain.
L’informel protège contre le chômage visible, mais il fabrique une vulnérabilité différée. Le rapport montre que 15% seulement des femmes âgées de 60 ans et plus perçoivent une pension effective, contre 37% des hommes. Cet écart ne naît pas au moment de la retraite. Il résulte de toute une vie de faible participation, de faible accès au salariat, d’informalité et de salaires déclarés plus faibles.
C’est pourquoi l’informel doit être analysé comme une dette sociale invisible. Le coût n’apparaît pas toujours dans le budget immédiat. Il apparaît plus tard, lorsque les travailleurs vieillissent sans droits suffisants, lorsque les familles doivent compenser l’absence de pension, et lorsque l’État doit élargir la solidarité non contributive pour couvrir des parcours de travail qui n’ont pas produit assez de droits.
Pourquoi la sanction ne suffit pas
On peut vouloir combattre l’informel par plus de contrôle et plus de sanctions. Mais cela ne suffit pas. Sans assez d’emplois formels, on risque surtout de détruire des activités sans offrir de solution aux travailleurs.
Le rapport montre que les sanctions à l’informalité améliorent la formalisation, mais au prix d’une contraction de l’emploi total, d’une hausse du chômage et d’un ralentissement de l’activité. La formalisation obtenue par contrainte ne s’accompagne pas automatiquement d’une dynamique productive équivalente.
Dans les scénarios de modélisation intégrés, la contribution des sanctions au ratio de pension reste très faible. La différence entre la variante avec sanctions et celle sans sanctions demeure inférieure à 0,3 point de pourcentage. Les sanctions détériorent même légèrement les pensions féminines à long terme par rapport au scénario intégré sans sanctions.
La sanction peut aider quand le secteur formel est déjà capable d’accueillir les travailleurs et les petites unités. Mais elle ne peut pas créer cette capacité toute seule.
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* : Le chiffre de 76% correspond à une mesure d’enquête fondée sur la non-affiliation déclarée à la couverture sociale et à la retraite. Il ne doit pas être directement comparé aux données administratives des caisses, qui recensent les cotisants actifs selon leurs propres règles de gestion. Le rapport souligne d’ailleurs que ses indicateurs de couverture sont construits à partir de l’Enquête nationale sur l’emploi 2021 et ne constituent pas une estimation institutionnelle exhaustive. L’écart avec les données administratives tient donc aux différences de source, d’année, de définition et de méthode, ainsi qu’aux zones grises entre affiliation, cotisation régulière et droits effectivement accumulés.
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