Après le choc Evlox, le textile marocain confronté à l’offensive turque
La fermeture d’Evlox à Settat constitue un coup dur pour l’amont textile marocain, au moment où les opérateurs turcs renforcent leur présence industrielle et commerciale. En consolidant leur chaîne de valeur, ces acteurs gagnent en compétitivité. Pour le Maroc, l’enjeu dépasse la production. Il touche à la capacité de bâtir une souveraineté textile portée par des marques nationales.
Evlox, héritière de Tavex, qui fut dans les années 1990 le premier producteur européen de denim, a cessé ses activités en mars 2026, après 180 ans d’histoire.
L’entreprise avait implanté une usine à Settat, devenue un pilier de sa production de toile denim. En 2023, elle produisait encore 10 millions de mètres de tissu, dont 90% en denim, pour un chiffre d’affaires de 40 millions d’euros.
Evlox à l’arrêt, les opérateurs turcs consolident leur présence au Maroc
Contacté par Médias24, Redouane Lachgar, consultant en stratégie industrielle, indique que l’implantation d’Evlox au Maroc avait constitué une avancée importante pour le textile national, en particulier dans l’amont de la filière denim.
"Cette implantation avait représenté une avancée en amont pour le Maroc. Pourtant, l’usine de Settat s’est arrêtée, sans procédure de faillite ni plan social, laissant plus de 500 travailleurs, dont beaucoup de Marocains, sans perspective après plusieurs mois de salaires impayés", explique-t-il.
Pour Redouane Lachgar, la fermeture soudaine d’Evlox représente un recul industriel significatif pour le textile marocain, en particulier pour l’amont de la filière denim. Elle intervient en outre dans un contexte marqué par la montée en puissance des opérateurs turcs au Maroc.
"La fermeture brutale d’Evlox contraste avec la stratégie offensive des opérateurs turcs au Maroc. Ces derniers renforcent leur chaîne de valeur complète en reprenant des sites comme l’usine Legler via Karnawall Maroc et en s’approvisionnant localement (DeFacto, LC Waikiki), ce qui leur permet d'être plus offensifs dans la distribution de leurs marques. Dans ce contexte, le ministre Ryad Mezzour a appelé, en avril 2026, les textiliens marocains à investir davantage et à prendre plus de risques pour conquérir les marchés mondiaux".
Selon notre interlocuteur, les opérateurs turcs ne se contentent plus d’ajuster leur approvisionnement. Ils consolident durablement leur présence industrielle au Maroc et investissent davantage dans l’amont de la chaîne textile.
"Karnawall Maroc, filiale d’un groupe turc présent sur toute la chaîne textile, de la filature à la confection, exploite l’ancien complexe Legler à Skhirat. Après sa reprise, l’entreprise poursuit sa consolidation. En février 2026, une assemblée générale a validé la cession de 195.306 actions au profit d’Eregli Tekstil Turizm ve Ticaret, renforçant ainsi l'ancrage turc".
Par ailleurs, le Maroc avait, en 2020, mis en place une stratégie pour limiter les importations massives de produits turcs, en particulier dans le secteur textile.
"Il s’agit notamment de la hausse des droits de douane sur les produits finis et de la révision de l’Accord de libre-échange avec la Turquie, à travers une liste négative de plus de 1.200 produits, dont plusieurs relevant du textile. Depuis janvier 2021, un droit additionnel ad valorem s’applique sur la base de ce nouveau taux", souligne Lachgar.
"Face à ces mesures, les marques DeFacto et LC Waikiki ont renforcé leur chaîne de valeur en s’approvisionnant localement, transformant la contrainte en opportunité d’intégration. Cela leur permet aujourd’hui une présence et une offensive commerciale accrues dans la distribution sur le marché marocain. Le directeur général de DeFacto Maroc a déclaré que leur but est d’investir dans la production textile et de contribuer davantage à l’économie marocaine. Mais avec des intrants importés de Turquie, bénéficiant d’un droit de douane nul grâce à l’accord de libre-échange, leur compétitivité s’en trouve renforcée. Cette dynamique devrait encore s’accentuer avec les investissements turcs en amont, leur permettant de verrouiller l’ensemble de la chaîne de valeur et d’adopter une position encore plus offensive sur le marché marocain".
Quel avenir pour les marques marocaines ?
Pour Redouane Lachgar, la montée en puissance des opérateurs turcs dépasse la seule question de la production. Elle pose désormais un enjeu stratégique pour les marques marocaines, confrontées à des concurrents capables de contrôler toute la chaîne textile.
"Face à cette montée en puissance turque, la question n’est plus seulement industrielle, elle devient stratégique, presque existentielle pour les marques marocaines. Comment rivaliser avec des acteurs capables de maîtriser l’ensemble de la chaîne de valeur, des intrants jusqu’au point de vente ?", s’interroge-t-il.
Selon lui, le principal risque pour les marques marocaines réside dans leur dépendance à l’égard de maillons industriels qu’elles ne maîtrisent pas. Sans base solide en amont, elles peuvent se retrouver fragilisées face à des acteurs étrangers plus intégrés.
"En l’absence d’une intégration amont solide, le risque est de voir les marques marocaines évoluer dans un écosystème dont elles ne contrôlent ni les coûts, ni les flux, ni les règles du jeu", poursuit notre interlocuteur.
"La souveraineté textile ne pourra être qu’un slogan si l’investissement stratégique dans l’amont n’est pas assumé et, surtout, porté par des capitaux marocains. Faute de quoi, le marché local pourrait progressivement devenir le terrain de jeu d’acteurs étrangers parfaitement intégrés, reléguant les marques marocaines à un rôle périphérique dans leur propre écosystème", conclut Redouane Lachgar.
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