Législatives : 12 millions de non-inscrits sur les listes électorales, le grand défi des élections
À quatre mois du scrutin du 23 septembre, l’Intérieur veut élargir le corps électoral car le nombre d’inscrits sur les listes électorales a fortement baissé. Derrière la révision exceptionnelle des listes, ouverte du 15 mai au 13 juin, se joue une question sensible : un gouvernement issu de législatives peut-il absorber les tensions sociales si sa base électorale reste trop étroite ? Avec 16 millions d’inscrits pour un potentiel estimé à 28 millions de citoyens en âge de voter, Abdelouafi Laftit met les partis face à une responsabilité directe : aller chercher les non-inscrits, jusque dans les territoires les plus éloignés, pour éviter que la prochaine majorité repose sur une légitimité arithmétiquement fragile.
Dans le communiqué publié par le ministère de l'Intérieur après la réunion avec les partis, ce n'est qu'un point parmi tant d'autres. Mais les observateurs de la chose politique n'ont pas manqué de le relever d'emblée, car c'est bien LE point. À savoir, la révision exceptionnelle des listes électorales, prévue du 15 mai au 13 juin 2026, et principal motif de la réunion que Abdelouafi Laftit a tenue, le jeudi 7 mai au siège de son département à Rabat, avec les leaders des partis politiques nationaux représentés au Parlement. Un exercice réitéré deux jours plus tard, le samedi 9 mai, par le ministre, mais cette fois avec les formations absentes de l'institution législative. "Oui, c'est clairement un sujet de préoccupation, et pas seulement pour l'État", nous confie un dirigeant de parti, présent face à Laftit lors de la réunion présidée par ce dernier.
Une révision qui dépasse le simple enjeu administratif
Et pour cause : quatre mois seulement avant les législatives prévues le 23 septembre, les listes électorales ne comptent que 16 millions et quelque d'électeurs. C'est moins que le nombre d’inscrits pour le scrutin du 8 septembre 2021, qui avait atteint 17,5 millions d'inscrits. Le nombre potentiel de Marocains en âge de voter est d'environ 28 millions de Marocains.
Conséquence, quelque 57% de la population du Maroc, pourrait se retrouver à voter pour tout le monde. Avec tout ce que cela implique comme incidence négative en termes de représentativité à la Chambre des représentants, et de là au niveau du gouvernement. Ce dernier étant désigné, rappelons-le, sur la base des résultats législatifs. Et sachant que seule une partie des inscrits vote réellement, on s’achemine vers une participation inférieure à 40% du corps électoral potentiel.
Le précédent des tensions sociales
Un simple exemple pour se rendre compte du péril que cela peut constituer ? Le mouvement de protestation de Gen Z à l'automne 2025. Malgré tous les moyens communicationnels mobilisés, l'exécutif avait fait montre d'impuissance face à la rue. Il avait fallu toute l’intervention salutaire du Roi pour donner une impulsion décisive à la réponse institutionnelle.
Sous la mandature précédente du Parti de la justice et du développement (PJD), même topo. À Al Hoceima, Zagora ou encore Jerada, la population avait battu le pavé face à des institutions gouvernementales qui, à ses yeux, ne la représentaient pas et n'étaient pas en mesure, de ce fait, de répercuter fidèlement ses griefs et d'y répondre. Sans que le PJD puisse y faire quelque chose.
"Sur le plan de l'exercice démocratique, il n'y a absolument rien à dire par rapport à la trajectoire du Maroc. Nous n'avons en vérité de leçon à recevoir de personne. Mais vous ne pouvez tout de même pas retrouver à la tête du gouvernement un parti pour lequel seuls 2 millions de Marocains ont voté, comme c'est le cas maintenant. Avec davantage d'inscrits, c'est peut-être le même parti qui aurait terminé premier. Mais au moins, sa légitimité électorale aurait reposé sur une base plus large. Ce qui aurait renforcé sa capacité à affronter les moments de tension sociale", poursuit notre source citée plus haut.
Au-delà du défi que représente la participation électorale et l’inscription sur les listes, cette campagne de révision des listes électorales est prévue par la loi. Cette dernière stipule en effet que les citoyens en âge de voter peuvent s’inscrire du 1er avril jusqu’à 31 décembre de chaque année. Le premier trimestre est alors consacré à l’examen des recours. La loi prévoit également, avant chaque élection, une révision exceptionnelle des listes électorales. Pour les élections de cette année, cette révision exceptionnelle aura donc lieu du 15 mai au 13 juin.
Une partie de la baisse du nombre d'inscrits sur les listes par rapport à 2021 s'explique, comme le détaillait le 13 janvier 2026 Laftit à la Chambre des conseillers, par la mobilité. Dans l'intermède de cinq ans, 1,4 million d'électeurs enregistrés ont changé de domicile. Ils ne sont donc plus éligibles à voter à partir de la même adresse. Or, en contrepartie, à peine quelque 400.000 nouvelles inscriptions ont été recensées. Cela a fini par rendre inévitable la phase additionnelle de révision des listes... et aussi la nécessité de s'y prendre autrement.
Ainsi, comme l'a révélé le ministère de l'Intérieur à l'issue de la première réunion de Laftit avec les partis représentés au Parlement, des "mesures organisationnelles" ont été prises. Il s'agit, concrètement, de "dispositifs d’accompagnement de cette opération, notamment en matière d’organisation administrative et logistique, ainsi que du lancement d’une campagne de communication institutionnelle couvrant l’ensemble des supports, y compris les différentes plateformes numériques".
Les partis sommés d’aller chercher les non-inscrits
Dans ce cadre, les partis sont appelés à jouer un rôle de premier plan. Qu'ils soient représentés au Parlement ou pas et indépendamment de la taille réelle dont ils disposent sur le terrain, Laftit les a conviés à prendre part à cet "effort de guerre" électoral et à aider à faire inscrire davantage de Marocains. L'objectif est d'atteindre au moins le seuil de 17,5 millions de 2021. Au parfum depuis plusieurs mois, des dirigeants de partis consultés par Médias24 nous ont confié avoir déjà constitué une véritable armada pour se rendre dans les douars les plus reculés pendant tout le mois que doit durer la révision des listes.
Dans l'opposition, notamment dans les rangs du Parti du progrès et du socialisme (PPS) et du PJD, on y voit même le moyen le plus court pour contrecarrer l'influence supposée du RNI. Pour eux, les listes actuelles lui profiteraient outre mesure. "Je ne crois d'ailleurs pas qu'ils [le RNI, ndlr] vont vraiment s'engager, ils n'ont d'ailleurs pas fait grand-chose lors des précédentes phases", assure le secrétaire général du PPS, Mohamed Nabil Benabdallah, joint par Médias24. Un son de cloche que le RNI, de son côté, ne manquerait naturellement pas de réprouver. Quoique nous n'ayons pas été en mesure d'obtenir de réaction officielle de sa part.
On peut gager, en tout cas, que Laftit fera tout le nécessaire pour que cette révision des listes électorales soit la bonne.
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