Banques marocaines. Capital, créances en souffrance, Revolut, SREP et résultats… le point avec Fitch Ratings

Fitch Ratings, banques marocaines, Bourse de Casablanca, secteur bancaire, SREP, Revolut, coût du risque, solvabilité, créances en souffrance, Afrique subsaharienne, Attijariwafa Bank, BCP, Bank of AfricaÀ gauche : Ramy Habibi Alaoui, directeur Banques Moyen-Orient et Afrique chez Fitch Ratings. À droite : Jamal El Mellali, directeur Banques Moyen-Orient et Afrique, responsable de la notation des banques en Afrique francophone.
Par | Le 6/5/2026 à 14:47
Les banques marocaines abordent 2026 avec des fondamentaux renforcés. Pour Fitch Ratings, la trajectoire reste favorable, mais le secteur entre dans une phase plus exigeante, entre capital, coût du risque, qualité des actifs, SREP et pression concurrentielle potentielle. Médias24 fait le point avec Ramy Habibi Alaoui et Jamal El Mellali, responsables des notations bancaires Moyen-Orient et Afrique chez Fitch Ratings.

L'essentiel :

- Les banques marocaines ont terminé 2025 sur une dynamique solide. Fitch relève une hausse de 26% du résultat net agrégé des sept plus grandes banques, portée par la progression des revenus, la croissance des prêts et la baisse du coût du risque.

- L’agence anticipe encore une progression du résultat net agrégé en 2026, mais à un rythme plus modéré, compris entre 10% et 15%. Le ralentissement attendu vient notamment d’une baisse des revenus des activités de marché.

- Derrière cette amélioration, Fitch garde deux points sous surveillance : la qualité des actifs, avec un ratio de créances en souffrance encore élevé, et la solvabilité, avec des ratios CET1 inférieurs à la moyenne des banques des marchés émergents. Le SREP et l’arrivée potentielle de nouveaux acteurs digitaux comme Revolut ajoutent aussi de nouveaux enjeux au secteur.

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Voici les détails :

Les banques marocaines ont abordé 2026 avec des fondamentaux renforcés. En 2025, les établissements cotés ont dégagé près de 22 MMDH de résultat net part du groupe, en hausse de 12,6% sur un an. À elles seules, elles représentent environ 44% de la masse bénéficiaire des sociétés cotées. En intégrant les banques non cotées, notamment Saham Bank et Crédit Agricole du Maroc, le secteur bancaire affiche un RNPG proche de 24 MMDH.

Cette dynamique tient autant à la progression de l’activité qu’à une meilleure maîtrise du coût du risque. Elle confirme le rôle central des banques dans la création de valeur à la Bourse de Casablanca, mais dit aussi autre chose : le secteur aborde une nouvelle séquence, avec plus de croissance, plus d’exigences prudentielles et des arbitrages plus fins à opérer entre rentabilité, capital et risque.

C’est aussi la lecture de Fitch Ratings qui estime que les profils de crédit des banques marocaines devraient continuer de s’améliorer en 2026 et 2027, portés par la croissance de l’activité, la rentabilité et l’évolution du cadre réglementaire. Pour autant, cette amélioration ne ferme pas le débat. Elle l’ouvre, au contraire, sur les prochains tests du secteur : le déploiement du SREP, la consommation de capital liée aux expositions africaines, la qualité des actifs, mais aussi l’arrivée potentielle de nouveaux acteurs digitaux capables de mettre sous pression certains segments du modèle bancaire.

Pour en parler, Médias24 s’est entretenu avec Ramy Habibi Alaoui, directeur Banques Moyen-Orient et Afrique chez Fitch Ratings, et Jamal El Mellali, directeur Banques Moyen-Orient et Afrique, responsable de la notation des banques en Afrique francophone.

Revolut, SREP : deux nouveaux tests pour les banques marocaines

L'arrivée potentielle de Revolut au Maroc pose certes des questions sur les équilibres du secteur bancaire local. "L’entrée de nouveaux acteurs sur le marché pourrait, de manière générale, accroître la pression concurrentielle et peser potentiellement sur les revenus des banques", expliquent les deux interlocuteurs, notamment sur "les frais et commissions, qui représentent environ 15% du produit net bancaire du secteur". Elle pourrait également "intensifier la concurrence sur les dépôts".

Pour autant, Ramy Habibi Alaoui et Jamal El Mellali rappellent que, "sur la base des précédents observés, le changement d’actionnariat et/ou l’ajustement de la stratégie de certaines banques, notamment dans le domaine digital, n’a pas fondamentalement modifié" la structure du marché. Le secteur reste, selon eux, "oligopolistique" ; les trois plus grandes banques représentant "plus de 60% des actifs bancaires du pays".

Sur la liquidité, les deux analystes soulignent que "les conditions actuelles sont particulièrement favorables". Les banques disposent de "coussins de liquidité suffisants", ainsi que de "sources de financement alternatives en cas de besoin".

L'autre sujet est le SREP, en cours d’intégration d’ici 2027. Ce dispositif doit amener les banques à "procéder à des autoévaluations approfondies et à corriger les faiblesses éventuelles de leur modèle d’affaires, de leurs contrôles internes, ainsi que de leur gestion du capital et de la liquidité". Cette approche d’autodiagnostic, ajoutent Ramy Habibi Alaoui et Jamal El Mellali, "renforce la culture du risque au sein des établissements".

Mais l’impact du SREP ira au-delà de l’exercice prudentiel. Avec la hausse des exigences de fonds propres, les banques "devront arbitrer plus finement entre volume et rentabilité, en privilégiant probablement les segments de clientèle et les produits offrant les meilleures marges ajustées au risque".

Nos interlocuteurs estiment enfin que ces mesures renforceront la gouvernance interne et les dispositifs de gestion des risques des banques, tout en favorisant une discipline accrue en matière de gestion des fonds propres. Le SREP devrait aussi inciter les banques à maintenir des ratios de solvabilité plus élevés et à privilégier la mise en réserve des bénéfices, ce qui est, selon nos interlocuteurs, "positif pour leur profil de crédit".

Rentabilité, coût du risque et Afrique : les moteurs de l’amélioration

Médias24 : La progression du résultat net (+26%) intervient dans un contexte de croissance des actifs pondérés par les risques (RWA), avec un ratio de profitabilité core stable à 2,3%. Quels sont les moteurs réels de création de valeur dans cette phase, et dans quelle mesure cette rentabilité reste-t-elle sensible à une évolution du coût du risque ?

Ramy Habibi Alaoui et Jamal El Mellali : La hausse de 26% en glissement annuel du résultat net agrégé en 2025 s’explique principalement par la progression des revenus de 17%, soutenue par une croissance des prêts de 6% sur une base consolidée, ainsi que par une baisse de 5% du coût du risque agrégé. Dans le même temps, notre principal indicateur de rentabilité, le ratio résultat d’exploitation sur actifs pondérés des risques, est resté stable à 2,3% ; ce qui traduit des évolutions contrastées selon les banques ainsi qu’une hausse soutenue des actifs pondérés par les risques, en progression de 9% en glissement annuel au niveau agrégé des sept plus grandes banques.

En 2026, nous prévoyons une croissance du résultat net agrégé de 10% à 15%, portée par la hausse des volumes d’activité, un recul du coût du risque dans un environnement économique favorable et une maîtrise des coûts d’exploitation. Cela correspond à un ralentissement par rapport à 2025, principalement dû à une baisse des revenus des activités de marché, qui représentent environ 20% du résultat d’exploitation. Nous estimons en effet qu’une inflation plus élevée, attendue en moyenne à 4% en 2026, exercera une pression sur les rendements obligataires domestiques.

Le coût du risque moyen s’est établi à environ 90 points de base en 2025, contre 120 points de base en 2024, mais à un niveau encore supérieur à celui observé avant la pandémie, d’environ 60 points de base. Ce niveau demeure élevé malgré l’amélioration des indicateurs de qualité d’actifs des banques.

Une remontée du coût du risque consolidé, en cas de détérioration de l’environnement économique au Maroc et/ou en Afrique, pèserait sur la croissance des bénéfices du secteur en 2026. Cela ne constitue toutefois pas notre scénario central, au regard de la solidité attendue de la croissance économique au Maroc, avec une progression du PIB réel attendue de 4,1% en 2026, ainsi que du niveau élevé de provisions constitué par les banques marocaines depuis 2020.

- L’exposition à l’Afrique subsaharienne évolue dans un environnement de dégradation de certains souverains. Comment cette dynamique se reflète-t-elle aujourd’hui dans les profils de risque des banques marocaines, notamment en termes de consommation de capital et de trajectoire du coût du risque ?

- La dégradation de la note souveraine de certains pays d’Afrique subsaharienne en 2025 s’est effectivement traduite par une hausse de la consommation de fonds propres, en particulier chez les trois banques panafricaines (Attijariwafa bank, Groupe Banque Centrale Populaire et Bank of Africa). Les actifs pondérés par les risques agrégés des sept plus grandes banques ont ainsi progressé de 9% en glissement annuel en 2025, reflétant en partie l’abaissement de la note souveraine de plusieurs pays de la région ainsi que la croissance solide des prêts (+6% en consolidé).

En revanche, l’impact sur le coût du risque est resté limité en 2025, comme en témoigne la baisse agrégée du coût du risque observée chez les banques panafricaines. En effet, il convient de souligner que, chez Fitch, la dynamique des notes souveraines africaines a été positive en 2025, avec davantage de relèvements que d’abaissements de notes. Cette évolution traduit une amélioration globale de la qualité de crédit des souverains africains et soutient la baisse du coût du risque des banques panafricaines marocaines.

En définitive, les effets des dégradations souveraines se sont davantage fait sentir sur les exigences en fonds propres que sur la qualité des actifs. En effet, les normes de Bâle III imposent une pondération de risque de 150% pour les expositions sur les souverains notés en dessous de “B-”, contre 100% pour les souverains notés entre “B-” et “BB+”.

Capital, marges et crédit : les équilibres à surveiller

- Les ratios de capital se situent au-dessus des exigences réglementaires et accompagnent la croissance. Quel niveau de flexibilité ces buffers offrent-ils dans un scénario de tension, et quels arbitrages deviennent prioritaires dans ce cas ?

- Nous estimons que les ratios de solvabilité actuels, en particulier les ratios de fonds propres durs, ou Common Equity Tier 1, offrent aux banques marocaines des marges de sécurité suffisantes en cas de détérioration modérée de la qualité des actifs. Le ratio moyen CET1 des sept plus grandes banques marocaines s’élevait à 10,6 % à fin 2025, soit un niveau nettement supérieur au minimum réglementaire de 8 %. Les banques marocaines disposent également d’une capacité bénéficiaire solide pour absorber une dégradation de la qualité des actifs, leur résultat d’exploitation avant provisions représentant environ 4,5% des créances brutes en 2025.

Nous considérons aussi que les banques marocaines disposent d’une bonne capacité à lever des fonds propres, notamment par le biais d’augmentations de capital, d’une réduction des dividendes ou d’émissions de dette subordonnée (Tier 2) ou d’instruments perpétuels additionnels de catégorie 1 (Additional Tier 1). Il convient également de rappeler qu’elles ont démontré par le passé leur capacité à absorber des pertes importantes et à lever des fonds propres si nécessaire, comme cela a été le cas pendant la pandémie.

Nous continuons toutefois de considérer que le profil de solvabilité des banques marocaines constitue un facteur de faiblesse dans leur notation intrinsèque, car leurs ratios CET1 restent inférieurs à ceux observés dans de nombreux pays émergents, alors même qu’elles opèrent dans un environnement présentant des risques relativement élevés.

- Les marges d’intérêt se maintiennent autour de 3,3%-3,4% dans votre scénario. Quels mécanismes soutiennent cette stabilité aujourd’hui, et quels facteurs pourraient en modifier la trajectoire ?

- La marge nette d’intermédiation des banques marocaines est restée historiquement stable, autour de 3,3% à 3,4%, sur la base de la moyenne des sept plus grandes banques de la place. Cette stabilité reflète surtout celle des taux d’intérêt domestiques au fil des cycles, ainsi qu'un coût de financement structurellement faible pour les banques marocaines, qui s’établissait en moyenne pour les sept plus grandes banques de la place à 1,4% en 2025. Le coût des dépôts de la clientèle s’établissait quant à lui à seulement 80 points de base en 2025.

De manière générale, les banques marocaines bénéficient d’une baisse des taux, dans la mesure où leurs passifs s’ajustent plus rapidement aux variations de taux que leurs actifs, compte tenu de la maturité plus longue des portefeuilles de prêts des banques, les crédits à moyen et long terme représentant plus de 60% de l’encours de crédits. Dans ce contexte, une croissance des prêts plus forte qu’attendu en 2026, combinée à une baisse des taux, pourrait soutenir à court terme une hausse de la marge nette d’intermédiation des banques.

Liquidité et fragilités : les derniers points de vigilance

- La dynamique de crédit reste portée par des projets d’investissement structurants. Comment cette phase de croissance influence-t-elle la structure du risque dans les bilans bancaires, notamment en termes de concentration et de maturité des expositions ?

- La croissance du crédit est portée depuis 2024 par la forte progression des prêts à l’équipement, en hausse de 14% en glissement annuel en 2025, soutenue par les grands projets d’investissement du Royaume. En termes de concentration, ces projets, généralement portés par de grandes entreprises publiques, se traduisent souvent par une exposition plus élevée à un nombre limité de contreparties. Le risque de concentration du crédit est déjà élevé au Maroc, au regard des standards internationaux, comme dans la plupart des marchés émergents.

En revanche, le risque de décalage des échéances (maturity mismatch) ne nous paraît pas préoccupant. Certes, ces expositions ont des maturités relativement longues, mais cela doit être apprécié dans le contexte d’un portefeuille de prêts déjà dominé par des financements à moyen et long terme, qui représentent plus de 60% du total, ainsi que par la solide capacité des banques marocaines à lever des ressources de maturité similaire sur le marché domestique de la dette et d’une base de financement stable, dominée par les dépôts des particuliers et à faible coût. Cela se traduit par une perte maximale sur la valeur économique des fonds propres représentant en moyenne 7,9% des fonds propres de catégorie 1 du secteur à fin 2024, un niveau bien inférieur au seuil maximal de 15%.

- Le financement repose majoritairement sur les dépôts à faible coût. Comment ce modèle évolue-t-il dans un contexte d’accélération des encours, et quels signaux indiqueraient un changement dans la structure de financement du secteur ?

- Le secteur bancaire marocain est financé principalement par les dépôts de la clientèle, qui représentent environ 80% du financement total. Les dépôts à vue et les comptes d’épargne constituent près de 80% des dépôts totaux, ce qui reflète à la fois l’environnement historiquement marqué par des taux bas au Maroc et la préférence des ménages, qui détiennent 72% des dépôts du secteur, pour la liquidité.

Cette base de financement, à la fois stable et résiliente, et presque entièrement libellée en monnaie locale, conjuguée à un faible coût des ressources et à la profondeur du marché obligataire domestique, constitue un point fort du profil de financement et de liquidité des banques marocaines.

Malgré la forte croissance des encours de crédit depuis 2022, nous n’avons pas constaté de resserrement significatif de la liquidité bancaire, grâce à une progression plus rapide des dépôts. Entre 2023 et 2025, la croissance moyenne des crédits du secteur s’est établie à environ 5%, contre près de 8% pour les dépôts, ce qui a permis une baisse du ratio prêts/dépôts à 89% à fin février 2026. Il est également notable que la hausse de la participation des investisseurs particuliers sur le marché boursier depuis 2024 ne s’est pas traduite par un resserrement marqué de la liquidité bancaire.

Ce qui pourrait modifier la structure de financement des banques serait une croissance du crédit durablement supérieure à celle des dépôts, conduisant à une dépendance accrue aux dépôts à terme et, éventuellement, au refinancement auprès de la banque centrale. Toutefois, ce scénario ne constitue pas notre hypothèse centrale.

- Quels sont aujourd’hui les principaux points de fragilité dans les profils de crédit des banques marocaines, susceptibles de remettre en cause la trajectoire d’amélioration ?

- Nous identifions deux principales faiblesses relatives dans les notations des banques marocaines : la qualité des actifs et le profil de solvabilité.

S’agissant de la qualité des actifs, cette appréciation reflète le niveau encore élevé du ratio de créances en souffrance, ou prêts en “bucket 3”, qui s’établissait en moyenne à 9,5% (base consolidée) à fin 2025, contre 10,1% à fin 2024 pour les sept plus grandes banques de la place. Malgré cette amélioration, ce niveau demeure élevé par rapport à la moyenne des banques des marchés émergents, qui ressortait à environ 3,3% à fin juin 2025. Nous sommes toutefois conscients que ces ratios doivent être interprétés à la lumière du faible niveau de radiation des créances par les banques, reflétant le cadre fiscal.

Dans ce contexte, le développement d’un marché secondaire des créances en souffrance pourrait contribuer à améliorer les indicateurs de qualité des actifs et, dans une moindre mesure, les indicateurs de solvabilité des banques marocaines, comme cela a été observé dans certains pays d’Europe du Sud à la suite de la crise des dettes souveraines.

En matière de fonds propres, nous continuons de considérer que le profil de solvabilité des banques marocaines constitue un facteur de faiblesse dans leur notation intrinsèque, en dépit de quelques améliorations observées ces dernières années. Leurs ratios de fonds propres durs demeurent en effet inférieurs à ceux observés dans de nombreux marchés émergents, avec un ratio CET1 de 10,6% à fin 2025, contre une moyenne de 14,6% pour les banques des marchés émergents à fin juin 2025. Cette situation est d’autant plus notable que les banques marocaines opèrent dans un environnement de risque relativement élevé, notamment en Afrique, où leur exposition dépassait 430 MMDH à fin 2025, soit environ 24% de l’actif total des banques marocaines panafricaines.

Banques marocaines : Fitch anticipe une amélioration des profils de crédit sur 2026-2027

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