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ECONOMIE

Chakib Alj : “Si elle perdure, cette guerre finira par impacter l'ensemble des chaînes de production”

Exclusif. Congestion portuaire, flambée des matières premières, explosion des besoins en trésorerie, pénalités de retard dans les marchés publics… Les chocs s'accumulent et mettent les opérateurs sous pression extrême. Chakib Alj, président de la CGEM, tire la sonnette d'alarme et formule des demandes précises aux pouvoirs publics. Entretien.

Chakib Alj : “Si elle perdure, cette guerre finira par impacter l'ensemble des chaînes de production”
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Le 6 avril 2026 à 17h05 | Modifié 6 avril 2026 à 18h08

Depuis le déclenchement des hostilités au Moyen-Orient, on évoque les répercussions potentielles pour l'économie marocaine. Certains impacts directs comme la hausse de la facture énergétique sont déjà visibles Analystes et experts enchaînent les prises de parole, mais le représentant des entreprises marocaines ne s'était pas exprimé jusqu'à présent.

Dans cet entretien exclusif avec Médias24, Chakib Alj, président de la CGEM, expose l'impact de cette guerre sur les entreprises. Des délais maritimes qui s'allongent, des coûts qui s'emballent et des lignes de trésorerie sous pression... Face à cette situation, la CGEM appelle à des réponses concrètes et urgentes. Entretien.

 Médias24 : Monsieur le Président, la CGEM prend la parole pour la première fois sur les conséquences économiques de la guerre au Moyen-Orient. Pourquoi avoir attendu avant de vous exprimer ?

Chakib Alj : Notre rôle, à la CGEM, est d’être un soutien réel aux entreprises et aux secteurs, et nous l’avons été dès le début de cette crise en suivant de très près la situation, en écoutant nos membres et en travaillant sur des réponses concrètes aux difficultés.

- Quels sont les impacts qui remontent massivement du terrain ?

- Les opérateurs font face à un cumul de chocs conjoncturels qui perturbent fortement leur activité depuis le début de l’année.

D’abord, sur le plan logistique, nous avons connu une forte congestion des ports marocains ces derniers mois, notamment à la suite des intempéries qui, par ailleurs, restent très positives pour le pays, nous en avions besoin.

Ensuite, la situation géopolitique au Moyen-Orient entraîne une hausse marquée des matières premières, des produits énergétiques et des coûts de transport. Les délais de livraison s’allongent également, du fait du contournement des zones de conflit par les routes maritimes.

Se dégagent de cette crise deux autres enjeux majeurs pour les entreprises. Le premier est lié à leur besoin en fonds de roulement (BFR) que la crise actuelle fait exploser.

Le second concerne les marchés publics contractés par les entreprises, qui subissent un double effet négatif : des hausses de coûts et des pénalités de retard, alors même que ces retards sont liés à des facteurs totalement indépendants de leur volonté. Cette situation est aujourd’hui intenable. L'absorption de ces pénalités par les entreprises aggrave une situation financière déjà tendue par la hausse des autres coûts.

- Vous avez mentionné l'explosion du besoin en fonds de roulement. Concrètement, qu'est-ce que cela signifie pour une entreprise marocaine aujourd'hui ?

- Cette explosion du BFR s’explique par trois mécanismes simultanés. D'abord, les délais maritimes s'allongent de vingt jours par rotation, ce qui force les entreprises à commander bien en avance et à maintenir des stocks de sécurité plus importants pour éviter les ruptures. Ensuite, ces stocks augmentent en valeur : les matières premières ayant flambé.

Par exemple, le plastique et les intrants chimiques progressent de 40% à 60%, la soude caustique est multipliée par trois, le soufre par sept. Un même volume de stock vaut désormais deux à trois fois plus, sans que l'entreprise ait changé son modèle.

En outre, le levier fournisseurs se réduit. À délai de paiement constant, l'allongement du délai maritime fait que les fournisseurs sont payés de plus en plus tôt par rapport au moment de réception effective de la marchandise.

- Avez-vous une réponse concrète à soumettre aux pouvoirs publics ?

- Nous devons travailler à court terme sur deux sujets. Le premier, c’est le soutien de la trésorerie des entreprises. Nous allons engager rapidement une concertation avec le secteur bancaire, notamment le GPBM, pour réorienter les lignes de crédit vers le financement du BFR. Tamwilcom devra être également mobilisé pour renforcer sa garantie sur ces lignes.

Le second concerne les marchés publics. Nous demandons la publication rapide d'une circulaire suspendant ou plafonnant les pénalités de retard dans les marchés pour la durée de la crise, en instaurant un mécanisme de force majeure applicable aux perturbations d'approvisionnement liées au contexte international.

Enfin, une crise apporte également son lot d’opportunités. Nous devons réfléchir ensemble à la meilleure manière de consolider notre attractivité vis-à-vis des flux étrangers, qu’ils soient dans le domaine industriel, dans les services ou dans le tourisme.

- Le transport maritime est en première ligne avec la fermeture du détroit d’Ormuz. Comment cela affecte-t-il les entreprises ?

- Le transport maritime est soumis à une double tension : la pénurie de conteneurs disponibles et la congestion des routes maritimes, qui se traduisent par des hausses tarifaires brutales (jusqu'à +2 000 $ par conteneur en cours de transit) et un allongement significatif des délais.

La situation génère aussi des frais de magasinage portuaire non anticipés et non encadrés.

- Que peut faire le Maroc face à des facteurs sur lesquels il n'a aucune prise ?

- Nous pouvons agir sur ce qui dépend de nous. Le premier chantier porte sur les frais de magasinage portuaire. Il n'existe à ce jour aucun protocole de gestion de crise entre les opérateurs et l'Agence nationale des ports.

Nous demandons qu'un tel protocole soit mis en place, avec des conditions claires de prise en charge et de plafonnement de ces frais en période de perturbation avérée.

Le second chantier, c’est l’amélioration de la productivité des ports. Nous sommes dans une période particulière et il faut que l’on réussisse à accélérer la cadence. Par exemple, pour les entreprises dont le profil est connu et fiable, travailler sur des contrôles par échantillonnage plutôt que systématiques permettrait de désengorger les ports.

Enfin, et à plus long terme, le Maroc va disposer de trois ports de classe mondiale. Il devient impératif d'engager une réflexion stratégique sur le développement d'une capacité nationale de production de conteneurs pour réduire notre dépendance aux tensions du marché mondial.

- Avec la hausse des prix des carburants, le gouvernement a réactivé l’aide aux transporteurs. Un mécanisme largement critiqué par les professionnels. Quel est votre avis sur le sujet ?

- Nous saluons les mesures prises par le gouvernement pour soutenir les transporteurs dans ce contexte de crise. Il convient toutefois de préciser que cette subvention, centrée sur le gasoil, ne couvre qu’une partie des coûts supportés par les opérateurs.

Or, ces derniers font également face à une hausse significative d’autres postes de coûts, notamment les pneumatiques, les huiles et les pièces de rechange… Dans ce contexte, nous appelons à la poursuite des efforts engagés par le gouvernement, afin d’apporter un soutien plus global et adapté aux réalités du secteur, tout en maîtrisant l'inflation et en préservant le pouvoir d'achat des citoyens.

- Y a-t-il d’autres secteurs touchés par les effets de cette crise ?

- Nous espérons que cette guerre prendra fin rapidement, car ses répercussions sont transversales. En affectant fortement la logistique, elle finira par impacter l’ensemble des chaînes de production.

- Un message final aux chefs d'entreprise marocains qui traversent cette période ?

- Les chefs d’entreprise marocains ont toujours fait preuve d’agilité et d’une grande résilience face aux crises, qu’il s’agisse de la Covid-19 ou de la guerre en Ukraine. Mais ces chocs tendent à se répéter.

Mon message aux chefs d’entreprises est de voir dans cette crise une opportunité pour accélérer la réduction de leur dépendance énergétique, en investissant davantage dans les énergies renouvelables, au sein de leurs unités de production.

Mais pour que cela soit possible, il devient urgent que le gouvernement publie le décret d’application, tant attendu, permettant la distribution en moyenne tension via les concessionnaires. Le potentiel est là, et la loi 13.09 a ouvert 6.200 MW à la production, mais le déploiement reste en deçà des ambitions.

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Le 6 avril 2026 à 17h05

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