Bourita à Séjourné : “Le rejet et la géopolitique de la peur priment en Méditerranée”
Lors de la conférence de presse avec son homologue français, Nasser Bourita a été critique sur le sort de l'Union pour la Méditerranée. Pour lui, la léthargie de l'UPM s'explique par l'hésitation de l'Union européenne et la dispersion du Sud. Verbatim.
Que peuvent faire le Maroc et la France pour sortir l'Union pour la Méditerranée (UPM) de sa situation actuelle ? C'est l'une des deux questions posées, lors de la conférence de presse ce lundi 26 février, à Nasser Bourita et à son homologue français Stéphane Séjourné, à la suite d'une rencontre bilatérale tenue le jour même. La réponse du ministre marocain des Affaires étrangères a été directe et sans concession. Elle vaut message à l'Europe.
La légitimité du Maroc et de la France à parler de la léthargie qui frappe l'UPM vient du fait que les deux pays "ont joué un rôle important dans ce projet", rappelle Bourita.
"La France a été à l'initiation de l'UPM, comme héritière du processus de Barcelone, en 2008. Par la suite, la France a essayé de dynamiser ce processus. Le Maroc a incarné l'UPM à travers ses deux secrétaires généraux successifs. Aujourd'hui, le Maroc est le seul pays du Sud qui contribue financièrement au budget de l'UPM. Sans oublier que le Maroc est le pays qui a présenté le plus de projets, une quarantaine, pour être labellisés Union pour la Méditerranée", poursuit le ministre, qui estime que la France comme le Maroc "ont une responsabilité pour essayer de renforcer ce processus".
La léthargie de l'UPM s'explique par l'hésitation stratégique de l'UE et la dispersion du Sud
Le ministre marocain confirme qu'il y a un problème au niveau de l'UPM. Mais ce problème "n'est pas institutionnel".
"La léthargie institutionnelle reflète une situation qui existe en Méditerranée. Et je vais être très franc. L'Union européenne est toujours hésitante stratégiquement. Est-ce le voisinage Est, le voisinage Sud, quelle proportion, qu'est-ce qu'on fait ? Et tant qu'il y a cette hésitation stratégique au niveau de l'Union européenne, l'Union pour la Méditerranée ne peut pas faire plus que ce qu'elle fait maintenant", avance-t-il.
Et d'ajouter, "le Sud aussi est dispersé. Le Sud n'est pas coordonné, et ce manque de coordination au niveau du Sud impacte le fonctionnement de l'institution".
Le contexte en Méditerranée n'aide pas non plus. "La Méditerranée, on l'a évoqué, c'est la guerre, c'est l'agression israélienne contre Gaza avec toutes ses implications. C'est l'impact sur la stabilité du Liban et d'autres pays méditerranéens. La Méditerranée, c'est la Libye avec tous les problèmes qu'on connaît. Et donc, la Méditerranée connaît aujourd'hui de nombreuses crises politiques, des conflits ouverts, des conflits plus latents", énumère Nasser Bourita pour qui "l'institution ne peut que refléter cet état de fait".
La géopolitique de la peur prime en Méditerranée
Selon le ministre, ce qui inquiète le Maroc, "c'est cette géopolitique de la peur qui prime, aujourd'hui, en Méditerranée. C'est cette géopolitique du rejet qui s'installe confortablement".
"On a commencé par les questions migratoires et on a vu toute la pression, toutes les politiques. Pour simplifier, tout ce qui vient du sud de la Méditerranée est problématique. Et là, on le voit, ce qui est encore plus dangereux, ce sont ces relents protectionnistes. On était dans l'humain, maintenant, on le voit avec les marchandises. Tout ce qui vient du Sud est problématique, et parfois même avec des raccourcis dangereux", poursuit le ministre.
"Si je prends le problème de l'agriculture, qui est aujourd'hui posé sur la table, on s'attaque aux produits agricoles venant du Sud, mais on oublie deux choses. (...) L'Union européenne exporte plus vers le Maroc de produits agricoles, céréales et autres (...), avec un excédent de près de 600 millions d'euros. Donc, mettre la pression sur les produits du Sud n'est pas juste. Le libre-échange, lui-même, était une initiative européenne. Aujourd'hui, l'Union européenne réalise un excédent de 10 milliards d'euros avec le Maroc. Et donc, il faut rappeler ces chiffres pour dire que le libre-échange ne peut pas être à la carte", plaide le ministre.
Veut-on une UPM politique ou technique ?
Les propos du ministre ne sont pas sans rappeler les récentes attaques que les produits agricoles marocains subissent dans certains pays européens. Des attaques sur la conformité, mais aussi des attaques physiques où des camions se font arrêter et où des marchandises sont détruites par des agriculteurs européens.
Le ministre marocain a profité du point de presse pour clarifier certains points et poser de vraies interrogations sur l'avenir de l'UPM.
"On représente l'Union européenne comme une sorte de passoire où tout entre sans problème. Or, on a négocié des quotas, on a négocié des normes phytosanitaires. (...) Et aujourd'hui, on fait des raccourcis pour poser un problème de dimension plus politique que commerciale", souligne le ministre.
Et Bourita d'affirmer, "le Maroc et la France doivent aujourd'hui travailler ensemble pour faire renaître cette Union pour la Méditerranée". Et ici il y a un choix à faire. Pour le Maroc, ce n'est pas le moment des bilans, mais celui des choix. "Est-ce qu'on veut une Union pour la Méditerranée politique ou plutôt technique ?", s'interroge Nasser Bourita.
"Si on a l'Union pour la Méditerranée, pourquoi va-t-on discuter de la Libye ailleurs ? Pourquoi va-t-on discuter du Moyen-Orient ailleurs ? Il y a suffisamment de crises en Méditerranée, mais aucune crise n'est posée dans le tour de table méditerranéen", poursuit-il.
Quoi qu'il en soit, "on ne peut pas rester dans cette hésitation".
Le Sud doit s'assumer et s'imposer dans l'UPM
Le ministre marocain a également été critique vis-à-vis des pays du sud de la Méditerranée. "Il faut que le Sud assume, si on veut l'appropriation. Il faut qu'on l'assume par la contribution financière. Il faut qu'on sorte de cette mainmise de la Commission européenne sur le travail de l'Union pour la Méditerranée. Il faut que les gouvernements aient le leadership et le pilotage du processus de l'Union pour la Méditerranée. Sinon, on restera dans cette hésitation, une Méditerranée des projets qui est peut-être pertinente, mais qui marche sur un pied", conclut Nasser Bourita.
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