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Hausse des températures, stress hydrique et sécheresse, les effets du changement climatique au Maroc

Hausse des températures, baisse des précipitations, disparition des oueds ou encore assèchement des nappes phréatiques... sont autant de conséquences du changement climatique sur la planète. Des experts joints par Médias 24 illustrent, à travers des exemples, les effets visibles au Maroc ces dernières années.

Hausse des températures, stress hydrique et sécheresse, les effets du changement climatique au Maroc

Le 6 juillet 2022 à 10h00

Modifié 6 juillet 2022 à 17h17

Hausse des températures, baisse des précipitations, disparition des oueds ou encore assèchement des nappes phréatiques... sont autant de conséquences du changement climatique sur la planète. Des experts joints par Médias 24 illustrent, à travers des exemples, les effets visibles au Maroc ces dernières années.

Lorsqu’on nous évoque le réchauffement climatique, on pense à la montée des océans, à la désertification, à la sécheresse, au cheptel, à l’eau potable… Qu’en est-il de la forêt ?

Dans le Moyen Atlas, même la forêt souffre. La baisse de la pluviométrie affecte déjà « la dynamique de la forêt marocaine qui commence à se métamorphoser suite au recul des pluies », alerte Mohamed Jalil, un expert en changement climatique contacté par nos soins.

Un exemple concret ? « La cédraie du Moyen Atlas connaît un déséquilibre qui a atteint un stade très précaire, traduit par les difficultés de régénération naturelle, le recul de la surface et les dépérissements. »

« Nous remarquons également une disparition du cèdre des versants Sud (qui deviennent de plus en plus chauds avec un bilan hydrique négatif) pour se réfugier dans les versants Nord, qui lui offrent à la fois le froid nécessaire à la levée de dormance des graines et l’humidité nécessaire et indispensable à son développement. »

« Cette vulnérabilité de la forêt au climat est accentuée par des facteurs anthropiques, notamment le pastoralisme, le défrichement, les incendies, etc », ajoute notre interlocuteur.

Les réserves des barrages à leur plus bas niveau

Dans les plaines, la situation est plus grave et visible au quotidien.

« Les réserves du barrage de Bin El Ouidane sont quasiment à sec. On peut même traverser à pied en passant par des endroits où l’eau était abondante il y a quelques années », nous indique un agriculteur d’Afourer. Le barrage Abdelmoumen est à 2,30% de remplissage, Al Massira à 5%. En fait, ils sont vides, il ne reste que de la vase, elle-même en proie à l’évaporation.

L’impact immédiat, c’est bien sûr l’irrigation agricole qui passe à la trappe. Et surtout les risques au niveau de l’eau potable. De nombreux centres urbains subissent désormais une baisse des débits d’eau potable. Ainsi, à Beni Mellal, des coupures quotidiennes sont instaurées chaque soir.

[Ci-dessous, notre tableau de bord de la situation des barrages. Vous pouvez feuilleter, consulter l’historique barrage par barrage. La baisse est visible, le 5 juillet 2022, à 30,2%, les réserves sont à leur plus bas historique depuis que ces statistiques sont produites et publiées]

Medias24
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Mohamed Jalil note aussi « une aggravation de l’envasement des barrages à cause de l’augmentation des crues éclairs ».

Selon la Direction générale de l’eau, les réserves de l’ensemble des barrages du Royaume se situent à 4,9 milliards de mètres cubes (30,2%), sur une capacité globale de 16,1 milliards de m3. Il y a un an, jour pour jour, ces réserves étaient à 7,5 milliards de m3 (46,5%).

Assèchement des nappes phréatiques

Abdelaziz Belhouji, un expert en changement climatique également sollicité par Médias24, rappelle que « toutes les nappes phréatiques au Maroc sont actuellement déficitaires d’une manière alarmante. Il y a deux effets additionnels et conjugués qui expliquent cette situation. D’une part, le déficit pluviométrique, qui provient du changement climatique et des années de sécheresse, ne permet pas le renouvellement des eaux souterraines. D’autre part, il y a eu pendant des années une surexploitation des nappes pour l’agriculture, mais aussi, le pompage d’eau de manière clandestine et aléatoire ».

Mohamed Jalil estime pour sa part que « les ressources en eau mobilisable sont de l’ordre de 16 milliards de m3 en année moyenne. Ces ressources sont très variables et se caractérisent par un état de fragilité avancé, exacerbé par des déséquilibres chroniques entre prélèvements et ressources disponibles dans la plupart des bassins. Ces situations chroniques sont récurrentes, et le retour régulier d’années sèches renforce la vulnérabilité des secteurs soumis à des excès de prélèvement. A titre d’exemple, le bassin de l’Oum Er-Rbia connaît un déficit de plus de 560 millions de m3/an ».

L’oued de la Moulouya n’atteint pas l’embouchure de la Méditerranée

« Au Maroc, il y a des oueds dont l’écoulement est permanent, et d’autres dont l’écoulement est saisonnier », nous apprend Abdelaziz Belhouji.

« Parmi les oueds permanents, on compte celui de la Moulouya. Et pour la première fois de l’histoire du pays, cet oued n’a pas atteint l’embouchure de la Méditerranée cette année, vu le déficit hydrique que connaît le pays, mais aussi le pompage clandestin » dans la région.

Le Maroc frôle la pénurie d’eau

La part d’eau potable par habitant est l’un des indicateurs importants qui illustrent l’effet du changement climatique sur le Maroc. Les deux experts estiment que le Maroc frôle la pénurie d’eau.

« Dans les années 1960, la part d’eau par habitant, par an, était de 2. 560 m3, contre à peine environ 571 m3/hab/an actuellement », souligne Abdelaziz Belhouji. « Nous avons presque dépassé le stress hydrique tel que défini par l’Unesco. »

Mohamed Jalil confirme : « Dès le début des années quatre-vingt, le Maroc a franchi par valeur inférieure le seuil des 1.000 m3/ hab/ an admis comme seuil de stress hydrique. De 1.271 m3/ hab/ an en 1971, ce seuil atteint actuellement près de 500 m3, voire moins. Cette valeur définit le seuil de pénurie d’eau. »

La situation est plus grave dans le monde rural. Lors d’un reportage effectué par Médias 24 dans la commune de Tamchachate, à proximité de la ville d’Agourai, au sud de Meknès, les habitants nous avaient confié n’avoir jamais connu une telle pénurie d’eau.

Actuellement, leur principale préoccupation est l’accès à l’eau potable, tant pour les hommes que pour le bétail. Les habitants, dont la plupart étaient habitués à s’approvisionner dans des points d’eau leur appartenant ou voisins, se trouvent dans l’obligation de parcourir des kilomètres, plusieurs fois par jour, pour atteindre les rares puits et sources d’eau encore alimentés.

Cette pénurie a impacté leur vie sociale, selon des témoignages recueillis par un groupe de sociologues auprès de paysannes et de paysans dans deux régions du Royaume : Tinzouline et Bni Guil.

« Il n’y a pas très longtemps, l’eau était abondante, actuellement elle est devenue rare et a fait très mal à l’agriculture. Les gens allaient dans les jnane (jardins de culture), puisaient l’eau dans les séguias et les puits, les femmes fauchaient l’herbe pour le bétail, cueillaient les légumes dans les champs… actuellement, avec la pénurie de l’eau, les gens restent à la maison. Les femmes passent leur temps à dormir. Elles n’ont plus où aller, elles n’ont plus quoi faire. Les hommes ne cultivent plus leurs jnane parce qu’il n’y a plus d’eau et nous n’avons plus de légumes, sauf quand on les achète au marché. Les dattes qu’on récoltait et vendait au marché pour acheter les autres denrées ont souffert. Les jnane ont séché. Je le répète : les gens ne cultivent ni légumes, ni blé dur, ni orge… »

Un Maroc plus chaud et plus aride

« Dans le monde, notamment au Maroc, il ne faut plus parler de changement climatique, mais plutôt d’un climat déjà réchauffé que j’ai nommé, dès 2010, le Nouveau Climat », nous explique Mohammed-Saïd Karrouk, professeur de climatologie à l’Université Hassan II de Casablanca.

« Le bilan climatique de la planète terre est déséquilibré. Depuis le milieu des années 1970, nous avons observé une sorte de secousse ou plutôt de déséquilibre planétaire. »

En effet, « le bilan hydrique est perturbé depuis cette période » ; les températures ayant augmenté, engendrant une baisse des précipitations dans l’immédiat.

Même son de cloche auprès de la directrice du Centre de compétences en changements climatiques « 4C Maroc », et membre de la Commission spéciale sur le Nouveau Modèle de développement (NMD) du Maroc.

Rajae Chafil nous apprend que « le Maroc a connu une élévation de la température ces dernières années. Cette hausse est évaluée à environ 1,5 °C ».

« Il y a également une diminution des précipitations dans plusieurs régions du Royaume, qui va de -15% à -30%, avec toutes les conséquences qui peuvent en résulter, telles que la pénurie d’eau. »

« Les départements concernés se mettent d’ailleurs à alerter les citoyens sur ce risque de pénurie au Maroc. Ces dernières années, nous n’avons pas reçu beaucoup de pluie, et encore moins cette année », constate Rajae Chafil.

« Le secteur le plus touché reste toutefois l’agriculture, sachant qu’on est un pays agricole, et que ce secteur consomme à lui seul plus de 85% de nos ressources hydriques. »

Deux scénarios

Dans les années à venir, les deux scénarios possibles selon Abdelaziz Belhouji sont les suivants : « Si l’Accord de Paris, dont l’objectif est de garder la hausse de la température de la planète en dessous de 2°C, est respecté, la hausse de la température au niveau national dépassera quand même 1,5 °C, et pourrait atteindre 2°C à l’horizon 2030. Le déficit hydrique va lui varier entre 15% et 25% selon les régions. »

Par ailleurs, « si ledit Accord n’est pas respecté, la hausse de température au Maroc dépassera 4°C entre 2080 et 2100, alors que les précipitations connaîtront une baisse allant jusqu’à 40% ».

Au moins quatre années de sécheresse par décennie

« Au Maroc, la sécheresse n’est pas conjoncturelle, mais structurelle, et ce depuis très longtemps », nous explique Abdelaziz Belhouji. « Celle-ci s’est toutefois accentuée ces dernières années. »

« Vu sa position géographique, le Maroc connaît une variabilité au niveau de son climat. Au Nord, nous parlons d’un climat tempéré, tandis qu’au Sud, le climat est tropical, aride et sec. »

« Au cours du 20e siècle, soit avant la survenue du changement climatique, le pays a connu au moins une dizaine de périodes de sécheresse, qui pouvaient aller de deux à trois années successives. »

« Actuellement, on n’observe pas une linéarité de la sécheresse. Elle est aléatoire. Elle peut intervenir pendant deux années successives, suivies de trois années pluvieuses, ou deux années de sécheresse suivies d’une année pluvieuse, puis un retour de la sécheresse… » poursuit Abdelaziz Belhouji. « Ce qui est sûr, c’est que dans la décennie, on aura au moins jusqu’à quatre ans de sécheresse successifs ou séparés. »

En effet, les périodes de sécheresse qu’a connues le pays ont en général été suivies par des années humides où d’importantes précipitations se concentraient sur des périodes très courtes de l’année. En raison d’un sol aride et fragile au ruissellement excessif, elles ont provoqué des inondations, à l’origine de dégâts importants sur le plan humain et matériel.

Agriculture : les zones bour en souffrance

L’effet du changement climatique est également visible sur le secteur agricole. Selon Abdelaziz Belhouji, « il faut faire la distinction entre les superficies irriguées et les zones bour. Certes, les superficies irriguées continuent de recevoir de l’eau, malgré le déficit hydrique, mais pas la même quantité qu’auparavant ».

« Pour les zones bour, s’il n’y a pas de pluie, le rendement agricole peut chuter de 3% à 40%. C’est un intervalle assez large, mais qui dépend des zones. Les zones Nord restent relativement épargnées, sauf cette année (2022, ndlr), où la sécheresse est généralisée à tout le pays. »

Mohamed Jalil note quant à lui que « l’agriculture pluviale reste prédominante avec presque 80% à 85% de la surface agricole utile (SAU) contre 15% à 20% pour l’agriculture irriguée ».

Dans le futur, « l’agriculture bour en général, et la céréaliculture en particulier, seront très fortement impactées par le changement climatique, car d’une part l’occupation du sol reste dominée par les céréales, dont le rendement est fortement corrélé à la quantité et à la répartition saisonnière des précipitations. D’autre part, le changement climatique sera traduit par un retard des premières pluies, mais on observera aussi une réduction des quantités reçues durant l’année agricole et, enfin, le régime pluvial sera irrégulièrement réparti durant la saison pluviale ».

Le réchauffement climatique se répercutera également sur « la production animale, liée à la production végétale des terres de parcours, elle-même fortement tributaire du climat », mais aussi sur « le rendement de certaines cultures, comme l’arboriculture ». Et tout ceci a « un impact social évident, l’agriculture étant le secteur principal d’emploi et de création de revenus (13% à 23% du PIB selon les années) », conclut Mohamed Jalil.

Recommandations du NMD

Pour faire face à cette situation, « le rapport sur le NMD, dans son volet développement durable et ressources naturelles, a consacré une large partie à la problématique de l’eau », nous fait savoir Rajae Chafil. Voici ses principales recommandations :

  • créer une agence nationale de gestion de l’eau ;
  • séparer les branches Eau et Électricité de l’Office national d’électricité (ONEE) pour une meilleure gestion de l’eau ;
  • réaliser une modélisation optimale des ressources d’eau conventionnelle ;
  • installer dix à vingt stations de dessalement d’eau de mer dans les villes côtières ;
  • privilégier les pratiques agricoles et les cultures qui assurent la sécurité alimentaire du pays, comme l’orge, le sucre et les huiles alimentaires.

« Il y a également toutes les pratiques agricoles à revoir au Maroc selon les régions. On assiste aujourd’hui à des plantations extensives du palmier dattier, de la pastèque et de l’avocat dans le sud du Maroc. » Des questions se posent quant à l’adoption de nouvelles pratiques agricoles dans ces régions, conclut la directrice de 4C MAROC.

Exclusif. Réchauffement climatique au Maroc: les derniers chiffres

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