Rendez-vous culturel : le SIEL 2022 vu par Mohamed Tozy
À l’occasion de la 27e édition du Salon international de l’édition et du livre, Médias24 a interrogé plusieurs intellectuels, comme Mohamed Tozy, sur leur perception de ce rendez-vous culturel. Critique, le chercheur n’hésite pas à dénoncer un glissement, depuis quelques années, du SIEL vers une foire du livre qui dénature sa vocation première de lieu d’exposition du savoir.
Habitué à analyser les phénomènes sociaux, l'universitaire a décortiqué pour Médias24 l’évolution du Salon international de l’édition et du livre, en revenant sur les trois périodes qui ont marqué son histoire depuis sa création en 1995.
Les années 2000 marquées par un raz-de-marée de littérature islamiste
Régulièrement invité au SIEL comme conférencier ou pour ses écrits, Mohamed Tozy se souvient d’un lieu marqué à ses débuts par des luttes idéologiques avec un véritable raz-de-marée de livres islamistes, parrainés par une Arabie Saoudite qui pesait de tout son poids pour inonder le marché de littérature de type wahhabite.
Fortement relayé par des intervenants locaux, le phénomène avait d'ailleurs, selon lui, pris une telle ampleur que le ministre de la Culture de l’alternance, Mohammed Achaari, avait décidé de ne laisser exposer que des publications récentes avec l’objectif assumé que le SIEL garde sa vocation de salon et ne devienne pas une foire aux livres.
Une réaction qui aurait généré une passe d’armes entre des acteurs qui s’affrontaient autour d’un enjeu idéologique sur la place de la littérature islamiste au SIEL, et qui perdure encore aujourd'hui avec moins d'intensité.
Une brève période où le SIEL a été un véritable salon
Dans un deuxième momentum, le salon avait brièvement évolué pour se transformer en un espace de rencontre entre les écrivains et les éditeurs où le grand public pouvait découvrir les nouveautés littéraires, d'histoire, de sciences humaines, universitaires...
Un lieu de culture et d’échanges intellectuels qui n’aurait pas duré, en raison d’un mélange des genres qui a fini par fausser la vocation d'un salon où l’interaction entre écrivains, éditeurs, libraires et public aurait dû être la norme.
Plus récemment, notamment sous l’impulsion du CNDH et du CCME, le salon est devenu l’occasion pour différentes institutions publiques, voire gouvernementales, d’aller à la rencontre des administrés par le biais de stands, avec des publications visant à promouvoir un certain nombre de causes.
Certains exposants publics n’ont pas leur place dans ce lieu de culture
Cette ouverture a permis à un grand nombre d’administrations d’être présentes, au point que les stands d'institutions représentent désormais plus de 50% de l’espace du salon.
Au risque, selon Tozy, de perturber l’équilibre entre les institutions qui effectuent un véritable travail d’édition (CNDH, CCME, Habous…) et celles qui se limitent à faire de la promotion gouvernementale dans un lieu dont ce n’est pas la vocation.
Déplorant ces arrivées massives qui ont changé l’identité du salon, le politologue n’a pas hésité à le qualifier, à l’instar de l’intellectuel Driss Khrouz dans un récent article, de foire aux livres certes utile pour un certain public, mais qui n’a plus rien à voir avec l’esprit d’un salon des nouveautés du savoir.
Multiplier les salons dans chaque région du Royaume
En réalité, le dépassement actuel du rôle historique d’un salon, transformé depuis quelques années en foire, cacherait une demande très forte du public qui doit être satisfaite autrement par le ministère de la Culture, à travers une diversification des formats de rencontre.
Souhaitant dépasser la polémique sur l’éventuel déménagement à Rabat du SIEL, historiquement casablancais, l’intellectuel plaide pour une multiplication des salons à l’échelle nationale, en invitant chacune des douze régions du Maroc à participer à leur organisation et financement aux côtés du ministère.
L’occasion pour lui de rappeler la brève existence d’un « très beau Salon du livre à Tanger » porté par des libraires de bonne volonté, qui se distinguait de ce que Tozy appelle "la culture du moussem".
Dépasser le côté moussem qui transforme le SIEL en foire
Très critique sur « l’organisation kafkaïenne » du SIEL, Tozy dénonce pêle-mêle une insonorisation absente, une signalétique approximative, des groupes d’enfants qui n’ont rien à faire dans certains stands réservés aux adultes…
Le tout donnant l’impression d’être dans une foire ou dans un moussem, avec un mélange de publics inopportun dans un événement culturel de cette importance.
Se défendant d’être élitiste, Tozy reconnaît que le SIEL a évolué en termes de design et d’engouement du public, mais que sa vocation professionnelle ne doit plus être contaminée par une promotion propre aux foires ; celles-ci ont toute leur place dans la vie culturelle du Maroc, mais dans un endroit distinct.
En conclusion, l’intellectuel indique que la balle est dans le camp du ministère et des régions ; car si les foires ont également leur raison d'être pour un certain public, les autorités doivent faire en sorte de pérenniser les salons qui permettent de garder le contact physique avec les écrits exposés.
Sur le même thème :
À découvrir
à lire aussi
Article : Sahara : l'UE juge l'autonomie sous souveraineté marocaine comme la solution “la plus réalisable”
L'Union européenne a affiché jeudi 16 avril 2026 à Rabat une position nettement plus explicite sur le Sahara marocain, en estimant qu'"une autonomie véritable" sous souveraineté marocaine pourrait constituer "une solution des plus réalisables" pour clore ce différend régional.
Article : DGI. Facturation électronique : lancement en préparation, les détails avec Younes Idrissi Kaitouni
Validation en temps réel, rôle central de la DGI dans la circulation des factures, intégration des systèmes d’information et contrôle renforcé des délais de paiement… La réforme de la facturation électronique se précise, avec un déploiement progressif et un écosystème en cours de structuration.
Article : Réduction des effectifs d’ingénieurs chez Renault. Première réaction de Renault Maroc
En annonçant une réduction de ses effectifs d’ingénieurs dans ses centres de recherche et développement, Renault fait naître des interrogations au Maroc, où le groupe vient de lancer un nouveau centre d’ingénierie en 2025.
Article : Dans le Haut Atlas marocain, l’Observatoire de l’Oukaïmeden se veut un hub scientifique mondial
Derrière ses dômes blancs, l’Observatoire de l’Oukaïmeden s’est mué en quelques années en une véritable machine à découvertes. Fort de plus de 4.700 objets célestes identifiés et de collaborations internationales de haut niveau, il s’affirme désormais comme une infrastructure stratégique, à la croisée de la recherche, de la technologie et de la souveraineté scientifique. Et ce n'est qu'un début.
Article : Dakhla : un mégaprojet de datacenters verts de 500 MW lancé pour asseoir la souveraineté numérique du Maroc
Une convention entre plusieurs institutions publiques acte le démarrage des études chargées de fixer le modèle économique, la gouvernance et les modalités de financement du programme.
Article : Coupe du monde 2026. Ce que disent les chiffres sur les retombées économiques
Le rapport de la FIFA et de l’Organisation mondiale du commerce sur la Coupe du monde 2026 donne une estimation des retombées économiques de la compétition, aussi bien dans les pays organisateurs qu’à l’échelle mondiale. Des projections qui se recoupent sur plusieurs aspects avec celles annoncées en vue du Mondial 2030.