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Voici ce qui doit changer dans l’accord d’association Maroc-UE

INTERVIEW. La directrice générale adjointe du patronat européen, Luisa Santos, nous explique dans cet entretien pourquoi le temps est venu de moderniser l’accord d’association entre le Maroc et l’Union européenne. Et pourquoi l’Afrique doit être partie intégrante de ce nouvel accord. 

Luisa Santos, Director, BUSINESSEUROPE. Photo: Erik Luntang

Voici ce qui doit changer dans l’accord d’association Maroc-UE

Le 14 février 2022 à 20h51

Modifié 15 février 2022 à 17h12

INTERVIEW. La directrice générale adjointe du patronat européen, Luisa Santos, nous explique dans cet entretien pourquoi le temps est venu de moderniser l’accord d’association entre le Maroc et l’Union européenne. Et pourquoi l’Afrique doit être partie intégrante de ce nouvel accord. 

La Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM) et BusinessEurope ont organisé, lundi 14 février, une rencontre sur le thème "la modernisation de l’accord d’association Maroc-UE : pour une intégration plus forte des marchés européens et africains". Une rencontre tenue en marge de la 7e édition de l’UE-Africa Business Summit (EABF).

Modératrice de l’évènement, Luisa Santos, directrice générale adjointe du patronat européen et chargée des relations internationales, nous parle dans cet entretien de la nécessité de cette modernisation du partenariat qui lie le Maroc et l’Union européenne et l’intégration de l’Afrique dans cet accord d’association. Une modernisation plus que nécessaire, nous dit-elle, et qui répond parfaitement aux exigences et aux défis du moment. Le temps est à l’action, lance-t-elle à l’adresse des responsables politiques des deux parties, un peu à l’image de ce qui a été dit par Chakib Alj, président de la CGEM, lors de son intervention d’ouverture de cet événement.

Le patron des patrons marocains a clairement affirmé « la nécessité de donner un nouveau souffle à l’accord commercial et d’investissement Maroc-UE, adopté en 1996, afin qu’il puisse refléter la nouvelle réalité (….) La modernisation de l’accord d’association Maroc-UE offre un énorme potentiel et peut être un modèle pour une relation UE-Afrique plus forte. Le temps est à l’action ! ».

Même son de cloche auprès du président de BusinessEurope, Pierre Gattaz, qui fut également président du Medef, le patronat français, entre 2013 et 2018 : « Le monde a changé depuis l’entrée en vigueur de l’accord d’association Maroc-UE. Il faut l’adapter aux réalités commerciales du XXIe siècle et aux besoins des entreprises dans des domaines importants comme l’économie digitale. Pour favoriser l’intégration de nos chaînes de valeur, nous devons combler les barrières non tarifaires et faciliter les investissements étrangers et le commerce de services notamment. Cela sera encore plus important dans un contexte où beaucoup d’entreprises européennes cherchent à diversifier leurs sources d’approvisionnement. »

Des changements, des évolutions et des objectifs qui mettent d’accord les hommes d’affaires marocains et européens. Reste à savoir si les politiques vont suivre…

Luisa Santos se dit en tous cas optimiste et pense que les responsables politiques européens ont pris conscience, notamment avec les chamboulements générés par la pandémie de Covid-19, que l’avenir est à la diversification des sources d’approvisionnement et au raccourcissement des chaînes de valeur. Des objectifs qui passent, selon elle, par un partenariat renouvelé avec le Maroc, en tant que pays qui a déjà fait ses preuves en la matière, mais aussi en tant que porte d’entrée par excellence vers le continent africain.

L’accord était très positif mais il a atteint ses objectifs. Il faut désormais passer à un niveau supérieur.

Médias24. Pourquoi cette modernisation de l’accord Maroc-UE s’impose-t-elle ? Pourquoi en parle-t-on aujourd’hui ?

Luisa Santos. On en parle parce que l’accord date de l’an 2000. Beaucoup de choses se sont passées depuis. Les deux parties ont un intérêt économique à adapter cet accord aux réalités d’aujourd’hui. C’est une preuve de la maturité des relations entre le Maroc et l’UE. L’accord était très positif, mais il a atteint ses objectifs. Il faut désormais passer à un niveau supérieur.

- L’accord actuel porte essentiellement sur l’agriculture, la pêche. Qu’est-ce que vous sous-entendez lorsque vous parlez de "passer au niveau supérieur" ? Qu’est-ce qui doit être revu, selon vous ?

- La réalité de l’époque était complètement différente de celle d’aujourd’hui. Nous n’avions pas cette approche de chaînes mondiales d’approvisionnement. Nous n’avions pas cette approche des services, de l’importance des règles qui peuvent constituer des barrières non tarifaires, de l’importance du digital, du climat… Ce sont de nouveaux objectifs qui sont venus après. Ils ont un impact important sur le business en général et sur les relations entre le Maroc et l’UE en particulier.

Cela veut dire que l’accord tel qu’il est ne tient plus compte des réalités actuelles et de l’état de nos relations. Il faut donc l’adapter pour qu’il prenne en considération la réalité et créer davantage de conditions au développement des opportunités qui existent dans le commerce et l’investissement, mais aussi dans l’intégration vis-à-vis du continent africain.

- Concrètement, quels sont les points à changer dans cet accord ?

- Les services par exemple. Ils sont très importants dans nos économies et dans la relation entre le Maroc et l’UE. Aujourd’hui, on n’exporte pas seulement des biens et des marchandises, mais aussi des services qui sont liés à ces biens. Par exemple, quand vous pensez à un investissement, il y a la partie physique mais il y a aussi le personnel qui doit aller avec, le software… Tout cela n’est pas vraiment pris en compte dans l’accord actuel.

Se pose aussi la question des règles. Beaucoup de nouvelles règles, de nouveaux standards, sont imposés dans divers domaines lorsque l’on veut exporter dans n’importe quel pays. Il faut prendre en compte cela, notamment dans le domaine environnemental.

- Lorsque vous parlez de la question des règles qui constituent des barrières non tarifaires, de quoi s’agit-il concrètement ?

- C’est lorsqu’il y a, dans certains secteurs, des contraintes pour les entreprises pour pouvoir exporter des produits. Dans les secteurs chimiques ou agroalimentaires, les réglementations sont différentes et les entreprises sont obligées de s’adapter à ces contraintes. Concrètement, cela se matérialise par la nécessité de faire des tests, de présenter des certificats, des documents de conformité… Parfois, ceci pèse plus dans le prix que les droits de douane.

- Il y a aujourd’hui un grand débat sur les phosphates et le cadmium qui pose problème selon les règles européennes. Est-ce que vous pensez à ce genre de problématique en particulier ?

- C’est une problématique assez générale qui ne concerne pas que cet exemple là. Ça peut être dans le secteur chimique comme dans l’agroalimentaire. La réalité, c’est que la réglementation évolue parce qu’il y a des pressions au niveau des consommateurs et cela crée des différences de législations entre les pays. Si une entreprise produit au Maroc, elle connaît forcément les règles marocaines, mais si elle exporte en Europe, elle doit aussi connaître les règles européennes.

Ce qu’il faut noter, c’est que désormais, dans les accords de libre-échange, on négocie dans ces accords un chapitre pour les PME. Dans le cas de l’accord entre le Maroc et l’UE, on peut imaginer certaines mesures qui facilitent l’accès au marché et à l’information des deux côtés. Avoir par exemple des instruments qui permettent aux PME de connaître les règles des deux pays pour pouvoir souscrire à des marchés publics, exporter ou connaître les conditions pour traiter un service.

Les opérateurs économiques doivent mieux connaître toutes les conditions pour exporter vers le marché européen et vers le Maroc.

- L’idéal, selon vous, ne serait-il pas une convergence des règles ?

- C’est toujours l’idéal. Mais pour des questions de choix politiques, parfois, la convergence complète n’est pas possible. L’idée cependant, c’est d’avoir un dialogue réglementaire qui favorise un peu l’harmonisation des réglementations et la levée des barrières pour entrer dans certains marchés.

Ceci fait partie intégrante de la discussion que l’on doit avoir sur la modernisation de l’accord d’association entre le Maroc et l’UE. Il faut aussi penser aux reconnaissances mutuelles, car c’est cela l’objectif final. Si on a le même niveau de respect des standards, on peut avoir une reconnaissance mutuelle des règles qui fait qu’une entreprise marocaine ou européenne est traitée de la même manière. Cela va réduire les coûts pour les entreprises.

Le Maroc a plus d’avantages avec l’intégration africaine parce qu’il est le principal partenaire de l’UE sur le continent.

- On voit que l’Afrique est entrée dans les discussions sur la modernisation de l’accord d’association Maroc-UE. Est-ce l’entrée en vigueur de la zone de libre-échange continentale qui fait que les Européens perçoivent aujourd’hui le Maroc comme une porte d’entrée vers cet immense marché ?

- Le Maroc était déjà vu comme une porte d’entrée vers l’Afrique. Mais puisqu’il y a aujourd’hui un objectif partagé par les gouvernements en Afrique d’avoir plus d’intégration sur le continent, la chose prend une dimension encore plus importante.

L’Afrique est constituée de pays avec des réalités complètement différentes. Et il y a beaucoup de fragmentations sur le continent. Il y a bien sûr le problème des infrastructures mais aussi le fait que des gens sont encore réticents à cette ouverture et à cette intégration du continent. Ceci dit, je pense que les politiques en Afrique ont pris conscience qu’avoir un marché intégré donne plus d’attractivité à l’Afrique en tant que continent pour l’investissement et les affaires. Et cela donne plus d’avantages au Maroc, parce qu’il est le principal partenaire de l’UE sur le continent.

- Donc l’idée, c’est que des entreprises européennes qui veulent faire des affaires en Afrique puissent profiter de cette zone de libre-échange continentale en s’installant au Maroc…

- Oui, c’est l’une des options, puisque l’on a déjà un accord avec le Maroc que l’on n’a pas avec d’autres pays. On a bien sûr des accords pays et régions en Afrique, mais le Maroc est un partenaire traditionnel de l’UE et il a donné des preuves que ce partenariat fonctionne.

C’est l’une des raisons pour laquelle il faut moderniser l’accord d’association. Et cela peut aider à convaincre les autres pays africains que ce genre de partenariats fonctionnent et que l’on a intérêt, en tant que pays africains, à avoir plus d’intégration y compris au sein du continent et avec l’UE.

- Mais il se pose toujours la problématique des règles d’origine. Si un exportateur africain ou européen est basé au Maroc et utilise des intrants venants d’un peu partout en Afrique, est-ce que l’on va considérer que son produit est marocain ou non ? Comment peut-on gérer la problématique relative aux règles d’origine qui, déjà, pose problème dans le cas des industriels marocains du textile dans leurs relations avec l’UE ?

- C’est un problème important. Nous savons très bien que les règles d’origine jouent un rôle essentiel dans l’intégration des marchés. Mais l’idée est toujours que le bénéficiaire doit être la zone dont on veut qu’elle soit bénéficiaire et pas quelqu’un d’autre. C’est ce qui crée en fait des réticences de certains industriels européens. Parce que l’on ne veut pas que de grands concurrents, que de grandes puissances notamment asiatiques, puissent profiter de cette situation au détriment des entreprises africaines et européennes.

Le bénéfice doit revenir aux entreprises africaines pour aller vers plus d’intégration sur le continent. Mais cela ne doit pas bénéficier à des opérateurs qui sont loin et ne vont pas aider à développer la chaîne productive en Afrique.

- Vous, en tant que patronat européen, sentez-vous que les politiques - qui sont finalement les décideurs - sont conscients de ces enjeux là ? Ou bien cette modernisation de l’accord d’association ne fait pas partie de leur agenda sur le court terme ?

- A cause de tout ce qui s’est passé avec la pandémie et de tous les problèmes que l’on continue de vivre aujourd’hui, notamment la hausse des prix des matières premières, je pense qu’il y a certainement une prise de conscience.

Il est clair qu’il y a l’idée, d’une part, de diversifier nos chaînes d’approvisionnement pour ne pas dépendre d’un seul fournisseur ; et d’autre part, d’essayer de ramener ces chaînes d’approvisionnement le plus proche possible.

Avec toutes ces nouvelles données, il y a des raisons économiques et stratégiques d’avoir des chaînes d’approvisionnement beaucoup plus courtes. Et cela plaide en faveur du Maroc et du continent africain.

L’Afrique a toujours eu des relations très proches avec les pays d’Europe. Il y a véritablement un intérêt pour des raisons historiques, mais aussi pour des raisons actuelles : donner à l’Afrique un nouveau modèle de développement. C’est ce que veut l’Afrique. Elle ne veut plus que la relation avec l’UE soit une simple relation d’assistance financière ; elle souhaite au contraire construire une relation plus soutenable qui promeuve l’économie africaine, avec le développement de chaînes de valeurs en Afrique.

- Mais il y a un souci au niveau européen : tous les pays de l’UE ne sont pas forcément d’accord avec cette voie là. Lorsque le Maroc a négocié son accord de 2000, c’était avec une Europe à 15. L’Europe compte aujourd’hui 27 membres, dont certains, notamment à l’Est et parfois même au Sud, considèrent le Maroc comme un concurrent direct. Comment une Europe à 27 peut-elle gérer cette divergence d’intérêts dans le cas de la modernisation des accords avec le Maroc ?

- C’est un défi pour l’Europe sur plusieurs sujets, et pas seulement dans ses relations avec le Maroc. Nous sommes bien sûr très différents ; nous avons des intérêts différents. Mais finalement, c’est dans l’intérêt de tous d’avoir une stabilité politique et économique au niveau de nos frontières. Les pressions migratoires touchent tout le monde. C’est un appel de plus pour que l’on ait une stratégie qui passe par le développement africain et un véritable appui à l’investissement sur le continent. Sur cela, je ne crois pas qu’il y ait beaucoup de différences. Il y a bien sûr les questions de concurrence qui se posent, mais cela concerne aussi des pays européens entre eux-mêmes… Il y a des intérêts stratégiques plus importants qui vont permettre de trouver une solution et mettraient tout le monde d’accord sur cette modernisation de l’accord d’association avec le Maroc.

- Est-ce que les patronats des deux pays sont impliqués dans les négociations, ou bien cela se passe-t-il exclusivement entre responsables politiques ?

- Normalement, nous ne sommes pas à la table des négociations. Cela vaut aussi bien pour le patronat européen que marocain. Ce sont les politiciens qui décident. Mais on nous demande notre avis, nos positions. On échange régulièrement pendant les négociations.

- Quel est votre sentiment par rapport à ce processus ? Est-ce que l’on est proche du début des négociations ou est-ce un nouveau vœu pieux des patrons des deux côtés de la Méditerranée ?

- Je pense que les conditions sont réunies pour que s’ouvrent des négociations, que ce soit au niveau géopolitique et économique que dans la volonté de faire plus pour le développement du continent africain. Maintenant, il faut que les politiques des deux côtés fassent le premier pas. Et c’est le moment idéal pour cela. C’est pour cela que l’on pousse de notre côté, mais aussi du côté de la CGEM, afin d’accélérer les choses, parce que l’on pense qu’il y a une conjugaison de facteurs qui justifient l’ouverture de ces négociations de modernisation de l’accord d’association.

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