Géopolitique du football, un entretien avec Pascal Boniface

La tension prévalait à l'approche du match de coupe arabe entre le Maroc et l'Algérie, le pire était à craindre, tant la situation était sensible. Toutefois, le fairplay a prévalu. La relation entre la géopolitique et le football est de plus en plus forte et avérée. Dans cette interview, Pascal Boniface, un grand expert de la question nous explique comment les deux interagissent dans le monde d'aujourd'hui.

Géopolitique du football, un entretien avec Pascal Boniface

Le 13 décembre 2021 à 20h50

Modifié 14 décembre 2021 à 7h19

La tension prévalait à l'approche du match de coupe arabe entre le Maroc et l'Algérie, le pire était à craindre, tant la situation était sensible. Toutefois, le fairplay a prévalu. La relation entre la géopolitique et le football est de plus en plus forte et avérée. Dans cette interview, Pascal Boniface, un grand expert de la question nous explique comment les deux interagissent dans le monde d'aujourd'hui.

Le Maroc a rencontré l’Algérie dans le cadre des quarts de finale de la coupe arabe, une coupe qui d’habitude n’est pas vraiment considérée comme importante par les supporters.

Mais l’engouement et l’intensité créés par le match de ce samedi 11 décembre entre les deux pays, sur fond de tensions politiques, démontrent sans nul doute que le football peut transcender son concept sportif pour toucher à la géopolitique.

Pour mieux comprendre cette relation, Médias24 donne la parole à Pascal Boniface. Il n’est pas seulement un géopolitologue reconnu et respecté, il est aussi le fondateur de la géopolitique du sport.

Médias24: Quelle est la relation entre le football et la géopolitique ?

Pascal Boniface : Le football prenant une place de plus en plus grande dans la sphère publique, il a forcément une connotation géopolitique et lorsqu’une équipe nationale joue, elle représente son pays et les joueurs sont quelque part considérés comme des représentants de la nation, les ambassadeurs de l’ensemble d’un pays.

Donc effectivement quand il y a une période de tension comme c’est le cas entre le Maroc et l’Algérie, on pourrait craindre qu’il y ait une sorte de tension supplémentaire et qu’un match de football soit l’occasion supplémentaire d’attiser les tensions.

Cela n’a pas été le cas, on a vu des scènes de fraternisation entre les supporters et y compris entre les joueurs, ce qui montre que le football est un trait d’union et qu’il peut servir de rapprochement et qu’il peut servir effectivement à apaiser les relations internationales.

– En 1969, un match de football a été le déclencheur d’une guerre entre le Honduras et le Salvador, appelée la guerre du football. Y avait-il ce risque lors de ce match, au vu de la tension régnant entre les deux pays ?

-En aucun cas cela n’aurait pu dégénérer. En 1969, on a, à tort, appelé cette guerre « la guerre du football », puisqu’elle a été déclenchée entre le Salvador et le Honduras après les qualificatifs pour la coupe du monde de 1970 au Mexique. S’il n’y a pas eu ce match, d’autres occasions auraient été trouvées pour déclencher le conflit.

Toutes les conditions d’un conflit entre les deux pays étaient déjà remplies, du fait des tensions très fortes, d’une pression migratoire très forte et de problèmes internes dus à la nature dictatoriale des deux régimes militaires. 

Dans le cas entre l’Algérie et le Maroc, il est indéniable qu’il y a une dégradation de relations allant jusqu’à la rupture des relations diplomatiques mais il est également indéniable qu’aucun des pays n’a intérêt d’aller à une guerre qui le ferait entrer dans l’inconnu le plus total. Nous ne sommes pas dans la configuration qui opposait le Honduras et le Salvador en 1969

– Sur Twitter, le président algérien a félicité les joueurs de sa sélection avec cette formule : “1,5 million de félicitations à nos champions”. Bien sûr l’allusion est claire aux 1,5 million de martyrs algériens. Peut-on établir une relation entre le football et le nationalisme ?

-Oui, en effet. Parce que le football permet de faire vibrer le patriotisme. Le président Tebboune qui est un peu en difficulté essaye de surfer sur la vague patriotique qui peut saisir un pays lorsque son équipe fait un beau match et gagne.

Alors bien sûr, ce chiffre d’un million et demi est très contesté et remis en cause par les historiens. En plus ceux qui sont morts pour la guerre de l’indépendance, c’est une affaire entre la France et l’Algérie, pas entre l’Algérie et le Maroc. On peut penser qu’il a voulu célébrer et montrer que lui, il continue le combat qui a été mené pour l’indépendance.

On voit bien qu’il y a aujourd’hui de la part du pouvoir algérien une volonté très forte de faire vibrer la corde nationaliste pour un peu dépasser les problèmes internes qui sont extrêmement importants en Algérie.

Le football représente beaucoup de choses. Il représente la joie de vivre, la fraternité, le partage.  Il représente aussi l’image du pays à l’international. Le football est tout à fait moderne, ce n’est pas un sport du passé.

On voit qu’il est très fédérateur, puisque lorsque l’équipe nationale joue, qu’il s’agisse de l’Algérie, du Maroc ou de la France, ou de tout autre pays, les divisions internes sont mises de côté et la population se réunit pour soutenir l’équipe nationale.

– Est-ce que l’investissement dans le football, dans les infrastructures, dans les sélections nationales doit être encouragé et notamment pour les pays en voie de développement ? 

-On ne peut pas répondre en une seule fois à votre question. Est-ce que construire des stades un peu partout dans le pays est un investissement qui est positif ou non ? Oui il est positif, s’il permet au plus grand nombre de faire du sport, ce qui est en outre pour les raisons de santé publique est une bonne chose.

Est-ce que payer des stars à coups de millions est une bonne chose ? Très souvent, ces stars sont payées par les droits télé et ne coûtent rien à l’État. 

Il peut y avoir quelques fois des constructions de stades surdimensionnés, mais ce n’est pas toujours le cas et donc il y a souvent des critiques excessives par rapport au football, de milieux traditionnels qui n’aiment pas voir l’importance que ce sport prend.

– Le Qatar a organisé cette coupe arabe comme étant une grande répétition un an avant la coupe du monde, comme c’était le cas pour la coupe des confédérations pour les précédentes coupes du monde. Mais pourquoi une coupe arabe ? Y a-t-il un sens géopolitique dans ce choix ?

-C’est une compétition qui a réuni le monde arabe. Ce qu’on voit, c’est que des pays qui, il y a peu, ont participé au blocus du Qatar, comme l’Égypte, les Émirats Arabes-Unis et l’Arabie Saoudite y ont participé, donc elle a permis de montrer un peu les progrès dans les relations politiques entre les pays.

Je dirai que c’est vrai que les sélections arabes sont partagées entre les confédérations africaine et asiatique, c’est une compétition supplémentaire mais qui peut avoir du sens puisqu’elle peut effectivement réunir ces pays là, un an avant la coupe du monde, la première fois dans un pays arabe.

– Est-ce que vous pensez que le Qatar veut faire de cette coupe du monde 2022 la coupe des Arabes, comme celle de 2010 a été la coupe du monde des Africains ?

-La coupe du monde 2010 a été la coupe du monde de l’Afrique du Sud. Cette dernière n’a pas partagée la coupe du monde avec d’autres pays africains.

Donc, là, c’est Doha qui a gagné l’organisation. Platini pensait effectivement que plusieurs pays pouvaient se partager des matches, mais cela n’a pas été le cas.

Lorsque la France a organisé la coupe du monde 1998, c’était en Europe mais c’est la France qui l’a organisée. Donc c’est un peu la même problématique aujourd’hui.

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