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Drame de Tanger: l'usine était régulièrement inspectée par le ministère du travail !

L’usine de textile de Tanger a démarré son activité en février 2017. Selon des responsables régionaux, elle n'avait pas d'autorisation d'exploitation du local mais était inscrite au RC et déclarée au fisc et à la CNSS. Et elle a déjà fait l’objet d’un contrôle de l’inspection du travail. Qui est responsable du drame ?

Drame de Tanger: l'usine était régulièrement inspectée par le ministère du travail !

Le 15 février 2021 à 17h30

Modifié 11 avril 2021 à 2h50

L’usine de textile de Tanger a démarré son activité en février 2017. Selon des responsables régionaux, elle n'avait pas d'autorisation d'exploitation du local mais était inscrite au RC et déclarée au fisc et à la CNSS. Et elle a déjà fait l’objet d’un contrôle de l’inspection du travail. Qui est responsable du drame ?

Cap 24 TV, un média local de la ville de Tanger, a organisé dimanche 14 février un webinaire autour du drame de Tanger, dans l’objectif de déterminer ses causes, mais surtout les responsabilités.

L’événement a connu la participation de plusieurs parties, notamment la commune de la ville, la préfecture de Tanger-Assilah, la chambre de commerce, d'industrie et de service de la région, des acteurs associatifs, ainsi qu'un membre de la Confédération nationale du travail (CDT). Le frère du patron de l’usine, qui devait également participer à ce webinaire, n’a pas pu être présent.

"A&M confection" déjà contrôlée à plusieurs reprises par l’inspection du travail

Jusque-là, la question relative au contrôle de l'inspection du travail restait sans réponse, le ministère de l’Emploi n'ayant pas souhaité se prononcer sur ce point.

Lors de ce webinaire, Hassan Belkhidar, vice-président de la préfecture de Tanger-Assilah, a confirmé que cet atelier "a déjà été contrôlé à plusieurs reprises par l’inspection du travail". Les autorités locales étaient donc au courant de l'existence de cette unité, qui ne respecte aucune mesure de sécurité. Une révélation qui a suscité la colère de Aziz Rouibeh, avocat à Rabat, également acteur associatif. "C'est très dangereux", dénonce-t-il, notant que "le parquet devait être alerté", pour prendre les mesures nécessaires afin d'assurer la sécurité des employés. 

Pour sa part, Mustafa Benabd Al-Ghafour, premier vice-président de la chambre de commerce, d’industrie et de service de la région Tanger-Tétouan-Al Hoceima, assure que "cette usine de textile est autorisée. Le registre de commerce indique que son activité a démarré en février 2017, et non il y a 20 ans comme avancé par certaines personnes". En effet, cette unité existe depuis environ 3 ans, "mais le bâtiment a accueilli différentes usines durant les 20 dernières années", d'après M. Belkhidar. 

"Le patron paie des impôts et déclare ses employés à la CNSS" a ajouté M. Benabd Al-Ghafour, sans détailler s'il s'agit de la totalité des ouvriers. Dans un article précédent, Médias 24 a révélé que le patron ne déclarait qu'une partie des employés

Ahmed Elomrani, également acteur associatif, s'interroge quant à lui sur les conditions d'octroi de cette autorisation. "Pour que ce document soit délivré, au moins 15 à 20 points essentiels doivent être respectés, en termes de sécurité, d'aération, et autres". 

Un atelier clandestin ou non réglementaire ?

Certes le patron de l’usine ne dispose d’aucune autorisation pour exploiter ce local, "mais la société est immatriculée au registre de commerce. L’usine est donc autorisée, elle est loin d’être clandestine", assure le premier vice-président de la chambre de commerce. "Je crois qu’au moment de la rédaction de l’information, il y a eu une confusion au niveau de la préfecture de police de Tanger". Un constat confirmé par le vice-président de la préfecture de Tanger-Assilah. "Il fallait plutôt dire qu'il s'agit d'une usine non réglementaire. Il fallait choisir les bons mots au début de ce drame, pour ne pas jeter toute la responsabilité sur le patron de l'usine".

Au Maroc, il y a des milliers d’usines dans les mêmes conditions que celle de Tanger, et des milliers d'autres clandestines. Un reportage espagnol, datant de 2018, avait parlé de 9.000 pièces de textile produites quotidiennement par des usines clandestines dans la ville. Un chiffre qui a dû augmenter à travers ces dernières années. 

"Au sein de la chambre de commerce de TTH, nous avons déjà réalisé une étude sur la situation économique des provinces de la région", a expliqué Mustafa Benabd Al-Ghafour. "Nous avons ensuite proposé de mettre en place une zone industrielle qui pourrait accueillir des PME et TPME pour qu’elle puisse travailler dans de bonnes conditions, mais le programme n’a pas encore abouti. Nous avons déjà eu 400 demandes émanant d’usines qui se trouvent aujourd’hui à l’intérieur des villes et qui ne sont pas satisfaites de leurs emplacements. Actuellement, le pays a plutôt choisi d’accueillir de grands investisseurs pour employer les jeunes" a-t-il poursuivi, se gardant de dévoiler le nombre d'usines clandestines et non réglementaires de la région, sous prétexte que les chiffres changent chaque année. Ils peuvent augmenter, comme ils peuvent baisser, d'après lui. 

Quid des responsabilités ?

S’il s’agissait d’une usine clandestine, comme indiqué par la préfecture de police dans son communiqué le jour de la tragédie, la responsabilité de ce drame, ayant coûté la vie à 29 personnes, "incombe à l’Etat et au ministère de de l’Intérieur. Mais si l'usine est autorisée, comme l'a assuré le représentant de la chambre de commerce, et a fait l'objet de plusieurs contrôles de l’inspection de travail, le ministère du travail est le premier responsable à pointer du doigt", a expliqué l'avocat Rouibeh. 

Le syndicaliste Bilal Akouh estime pour sa part "qu'il s'agit d'une responsabilité collective", et accuse "la commune de la ville, les autorités locales qui ne se sont pas mobilisées pour la fermeture de cette unité, Amendis, chargée de la gestion déléguée des services d'eau, ainsi que l'inspection du travail". 

M. Ettalhi et M. Benabd Al-Ghafour, expliquent pour leur part que pour l’instant, "personne ne peut déterminer les responsabilités. L’enquête est en cours, et on attend ses résultats pour pouvoir se prononcer". 

 "Le plus grand réseau d’évacuation des eaux pluviales au Maroc"

Certains des participants à ce webinaire ont dénoncé un problème d'infrastructure. "Sur les 20 dernières années, la ville de Tanger a connu trois programmes d’aménagement urbanistiques de 1,5 milliard de dollars. C'est donc l'une des villes les mieux équipées en infrastructures. Tanger a également profité d'un important programme de protection contre les inondations, à hauteur de 100 millions de dollars", répond le vice-président de la préfecture de Tanger-Assilah. 

M. Alamrani confirme. "Cette ville a connu d’importants travaux d’infrastructure, mais il existe encore des points noirs, qui se trouvent notamment près des oueds qui la traversent, auxquels les responsables doivent trouver des solutions".

M. Ettalhi, lui, explique que c'est un problème de topographie. "Le lotissement où se trouve cette unité est autorisé depuis les années 80, soit il y a environ 40 ans, mais il s’agit d’une grande erreur, puisque les maisons qui s'y trouvent ont été construites dans le lit de l’oued, qui est une zone interdite à la construction, appelée zones non ædificandi".

D’une autre part, "la ville est entourée de zones humides. Dans le temps, les Français construisaient toujours dans des zones élevées, et non près des oueds. Après l’indépendance, l’urbanisme a démarré dans les zones menacées par les inondations". Autre point important, Tanger est caractérisée par "un sol argileux, qui n’absorbe pas l’eau rapidement. Lorsqu’il y a d'importantes précipitations, il y a un écoulement superficiel. C’est la nature de la ville".

Par ailleurs, "il y a toujours eu des inondations dans la ville, même si son réseau d’évacuation des eaux pluviales est le plus grand au Maroc, avec une capacité de 30 mm, contre seulement 20 mm à Casablanca, vu la pluviométrie élevée de la ville du nord. Le diamètre des canalisations a été décidé sur la base des besoins de la ville. Des besoins estimés selon la moyenne des précipitations sur les 20 ou 30 dernières années", a-t-il ajouté, notant que ce réseau reste toutefois insuffisant. "La ville manque de moyens financiers", a-t-il souligné. 

D'autres participants ont, eux, pointé du doigt le nouveau tunnel construit récemment aux abords de ce lotissement, puisque lors des inondations de 2008, ce quartier n'a pas été touché. 

Retard de l'intervention de la protection civile et manque d'équipements

M. Benabd Al-Ghafour estime quant à lui qu'il y a peut-être eu des manquements de la part de certaines parties sans les nommer. "A fin 2020, le gouvernement était occupé à gérer la sécheresse et son impact sur l’agriculture au Maroc. Soudainement, il y a eu d'importants épisodes pluvieux, qui ont perturbé les villes, malgré la capacité des infrastructures". 

Toutefois, "avant ces précipitations, un bulletin spécial a alerté les responsables, qui devaient préparer la ville. Il y a peut-être eu des manquements sur ce point". 

Il a également relevé un retard dans l'intervention de la protection civile, ainsi qu'un manque d'équipements. En effet, selon différents témoignages de personnes qui se trouvaient sur place au moment de l'incident, la protection civile et les ambulances ne sont arrivées qu'après 1h30 ou deux heures des appels effectués. "Un renforcement des équipements est donc nécessaire pour pouvoir intervenir au bon moment, et rapidement. Le nombre de victimes aurait peut-être pu être moins élevé", conclut-il. 

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