Comment l'arrivée de MBC5 rend vitale la recapitalisation de 2M par l'Etat
L'Etat a traîné la situation de 2M sans participer aux recapitalisations décidées en 2016 et 2018. Mais il n'a plus le droit d'attendre. L'arrivée de MBC5 risque de porter un coup fatal au paysage audiovisuel marocain.
Avec 327 jours, la Soread-2M se situe et de loin, comme l’entreprise publique ayant le délai de paiement le plus élevé. Ce chiffre est inquiétant car il reflète la situation financière létale de la première chaîne de tv publique marocaine. Une situation qui risque de s’aggraver comme on va le voir. Et les enjeux dépassent largement le seul cadre de la chaîne de Aïn Sebaâ.
Depuis 2012, l’audiovisuel marocain subit une baisse de ses recettes, et une relative hausse de ses coûts, entre autres en raison de cahiers des charges qui ne tenaient pas compte des modèles économiques viables.
Les subventions étatiques se sont inscrites à la baisse. Comme partout dans le monde, l’audience de la télévision a subi une érosion constante, par les plateformes de streaming, les chaînes de sport en continu ou le digital.
Les chaînes marocaines arrivent à garder 55% du marché d'audience, le reste allant à des chaînes étrangères. Pendant le mois de Ramadan, la part marocaine frôle les 85% d’audience, grâce aux productions locales, notamment les fictions.
Sur ces chiffres, les meilleures audiences sont réalisées par 2M. En cours d’année, 2M réalise 30% de part d’audience en prime time (21% pour Al Aoula, source Marocmétrie octobre 2019). Pendant le mois de Ramadan, 2M occupe environ 60% de part de marché.
720 MDH de pertes cumulées
Au cours de l’exercice 2018, la Soread a subi 131 MDH de pertes. Les pertes cumulées s’élèvent désormais à 720 MDH, le double du capital social qui est de 359 MDH. Le 31 décembre 2016, une AGE avait décidé une augmentation de capital. Celle-ci n’a jamais eu lieu, l’Etat n’ayant jamais versé sa quote-part. Idem en juin 2018.
Juridiquement, il s’agit d’une entreprise dont le capital est majoritairement détenu par l’Etat et qui se trouve dans l’illégalité, ayant consommé ses capitaux propres depuis plusieurs années.
Le résultat net de la société est négatif depuis 2008 et la perte s’aggrave d’une année à l'autre. Les subventions de l'Etat couvraient 34% des dépenses globales de la société en 2000, contre 5% en 2012. Il fait dire qu’au cours de la période 2000-2008, la chaîne avait entrepris une politique d’expansion qui a fortement alourdi ses charges. La direction à une certaine époque, vers 2005-2008, s’était avérée incapable d’anticiper les changements à venir du modèle économique de l’audiovisuel.
AU cours des dix dernières années, la chaîne a reçu 45 MDH de subvention publique en moyenne annuelle et versé 35 MDH au Fonds de soutien à la production audiovisuelle dont elle n’a jamais perçu un Dirham.
Le nouveau cahier des charges de la chaîne, imposé en 2012, a mécaniquement aggravé les charges de la Soread et… baissé ses recettes : réduction du temps consacré aux spots, 20 minutes doivent séparer les pauses publicitaires, suppression de certaines séquences publicitaires...
Deux augmentations de capital de Soread 2M, décidées en décembre 2016 (217,5 MDH) puis en juin 2018 (380 MDH), n’ont pas été effectuées. L’Etat vote la recapitalisation mais ne verse pas sa quote-part. Plus le temps passe, plus la situation financière s’aggrave. Dans ces conditions, le maintien du niveau actuel de performance (parts d’audience), relève de la prouesse.
Une nouveauté qui s’appelle MBC5
Le groupe saoudien a annoncé récemment ses ambitions panarabes. Il a pris pied en Egypte, un pays au paysage audiovisuel extrêmement riche et diversifié, parfaitement saturé par les productions locales.
Après l’Egypte, il attaque le Maghreb central, en commençant par le Maroc.
Pourquoi un groupe médiatique aux moyens quasiment illimités veut-il émettre des programmes qui ciblent spécifiquement le Maroc ? Pas pour des raisons économiques, c’est évident. Le marché marocain est trop petit. La raison ne peut être que l’influence. Ce qui intéresse le groupe, ce sont les producteurs marocains, les artistes, ainsi que la part d’audience.
MBC ne cache pas son ambition : 10% du marché publicitaire, ou 200 MDH dès le prochain mois de Ramadan. Ramadan, c’est la haute saison de l’audience et de la publicité. Si MBC capte 200 MDH, c’est autant de manque à gagner pour la Soread-2M et la SNRT. Un coup fatal au paysage audiovisuel marocain.
L’intrusion de MBC5 ne respecte même pas le formalisme juridique. Le groupe saoudien n’a pas demandé une licence pour devenir une chaîne qui se soumet aux mêmes règles que les autres chaînes marocaines. Il va produire marocain, en effectuant des tournages en Egypte, avec des artistes marocains. Et il émettra par satellite. Bien sûr, les artistes marocains seront payés au prix fort et en devises. Un cas typique de concurrence biaisée.
MBC va attaquer le marché publicitaire à travers le prime time, là où il y a les audiences et les recettes publicitaires. Pendant que Soread et SNRT devront supporter l’insuffisance des ressources financières et l’obligation de service public, sans contrat-programme.
Les enjeux dépassent ceux de simples chaînes de télévision. Il s’agit d’un enjeu culturel et politique essentiel. Le Maroc ne peut pas abandonner ses audiences à l‘étranger. Dans le domaine des médias, le cas 2M symbolise celui d’un gouvernement qui n’arrive pas à se décider, qui n’a pas de vision, ce qui est d’ailleurs le cas pour sa gestion de l’ensemble du paysage médiatique.
à lire aussi
Article : Mondial 2026 : Aguerd et Ezzalzouli vraiment forfaits?
EXCLUSIF. Voici la réponse à la question que tout le monde se pose à la suite de l'actualisation de la liste des joueurs marocains enregistrés auprès de la FIFA pour la Coupe du monde.
Article : Incivilités : le CESE propose un plan national pour changer les comportements
Du trottoir aux stades, en passant par les services publics, l’institution présidée par Abdelkader Amara dresse un état des lieux sévère des usages de l’espace commun. Son avis, présenté le mercredi 10 juin, met en cause autant l’éducation, l’application des règles que la gestion de proximité.
Article : Marhaba 2026 : le Maroc modernise le poste-frontière de Bab Sebta
À quelques heures du coup d’envoi de l’opération d’accueil des MRE, la nouvelle zone d’entrée a été ouverte dans la nuit du lundi 8 au mardi 9 juin 2026, après plusieurs mois de travaux. La voie de sortie reste, elle, provisoirement en service avant une nouvelle phase de réhabilitation prévue après l’été.
Article : Santé : lancement effectif du groupement sanitaire territorial Casablanca-Settat
Réuni le mercredi 10 juin à Casablanca sous la présidence de Aziz Akhannouch, le premier conseil d’administration a adopté le programme d’action et le budget 2026 de cette nouvelle structure, appelée à piloter une offre publique de soins qui compte 376 établissements de santé primaire et près de 4.943 lits dans la région la plus peuplée du Royaume.
Article : Industrie : à Jorf Lasfar, Falcon veut produire le graphite qui manque au Maroc
Sans graphite, pas de batterie électrique. C’est ce maillon discret, mais indispensable, que Falcon Energy Materials veut produire à Jorf Lasfar. Retardée par l’arrivée d’équipements depuis la Chine, son usine pilote s’apprête à démarrer. Mais avant la grande unité prévue à l’horizon 2028, l’entreprise doit franchir l’étape qui décidera de tout : convaincre les industriels de la batterie que le produit marocain peut entrer dans leurs chaînes d’approvisionnement. Voici tout ce qu'il faut savoir sur ce grand pari industriel pour le Maroc.
Article : Exclusif. OCP reprend sa pleine cadence de production, transformant la crise en opportunité
Depuis quelques semaines, le groupe OCP est scruté de près à cause d’un contexte tendu. Crise d’Ormuz, hausse du soufre, des milliards contractés en dette, annonce de réduction de la production… Le tout assoit l’idée que le groupe traverse une crise sans précédent. La réalité est plus nuancée et plus intéressante. Fin mai, le groupe a pris une décision qu’il nous a confirmée en exclusivité : remonter à 100% de ses capacités de production d’engrais d’ici fin juin. Une annonce à rebours de toutes les lectures faites jusque-là. Révélations.