Exclusif. OCP reprend sa pleine cadence de production, transformant la crise en opportunité
Depuis quelques semaines, le groupe OCP est scruté de près à cause d’un contexte tendu. Crise d’Ormuz, hausse du soufre, des milliards contractés en dette, annonce de réduction de la production… Le tout assoit l’idée que le groupe traverse une crise sans précédent. La réalité est plus nuancée et plus intéressante. Fin mai, le groupe a pris une décision qu’il nous a confirmée en exclusivité : remonter à 100% de ses capacités de production d’engrais d’ici fin juin. Une annonce à rebours de toutes les lectures faites jusque-là. Révélations.
Pour comprendre ce qui s’est passé, nous avons rencontré trois dirigeants du groupe : Iliass El Fali, Managing Director Value Steering ; Mohamed Soual, conseiller de Mostafa Terrab ; et Hicham El Habti, Managing Director Innovation & Learning et président de l’UM6P. Voici ce qu’ils nous ont expliqué.
→ Tout a commencé à Ormuz
Le soufre. C’est de là que tout part. Sans soufre, pas d’acide sulfurique. Sans acide sulfurique, pas d’engrais phosphatés. Et dans le monde, 50% du soufre passe par le détroit d’Ormuz.
Quand les tensions entre l’Iran et les États-Unis ont fait monter la pression dans la région, ce couloir maritime s’est trouvé de fait exclu du marché mondial. Pas physiquement fermé. Mais suffisamment incertain pour que les flux s’arrêtent. Résultat : le soufre est passé de 500 dollars la tonne à 1.400 dollars. En quelques semaines. Multiplié par trois.
"Du jour au lendemain, près de la moitié des flux mondiaux de soufre se sont retrouvés paralysés", observe Iliass El Fali. "Or le soufre est une matière première critique, non seulement pour l’industrie des phosphates, mais aussi pour les chaînes de valeur du cuivre, du nickel et de nombreux métaux stratégiques".
Deux facteurs sont venus aggraver le tableau. La Chine, premier exportateur mondial d’acide sulfurique, sous-produit de sa métallurgie, a interdit ses exportations jusqu’à fin août. Et en Russie, les frappes ukrainiennes ont endommagé une partie des installations de production et d’acheminement. La Russie exportait 3 millions de tonnes de soufre par an. Le Kazakhstan, dont les exportations transitaient par le territoire russe, s’est retrouvé bloqué lui aussi.
Sur les marchés agricoles, la mécanique s’est enrayée de l’autre côté aussi. Les prix du blé, du maïs, du soja sont bas. La saison 2025-2026 a été un quasi-record mondialement. Des agriculteurs, notamment au Brésil où le crédit agricole est sous tension, ont tout simplement différé leurs achats d’engrais.
→ La gestion de crise, reculer pour mieux sauter
Dès fin février, OCP a choisi de piloter avec la plus grande prudence. Le groupe a avancé ses fenêtres de maintenance, habituellement programmées au deuxième semestre, et réduit sa production d’engrais d’environ 30%. Pas question de continuer à acheter du soufre à n’importe quel prix. Pas question non plus de stocker à 1.400 dollars la tonne si Ormuz rouvre demain et que les prix s’effondrent.
Fin mai, OCP change de vitesse. Décision prise : remonter à 100% de capacités d’ici fin juin. Pourquoi maintenant ? Parce que plusieurs signaux se sont alignés.
Le Brésil et l’Inde entrent dans leurs grandes saisons d’application agricole. Les stocks dans les pays importateurs sont bas. Et surtout, il se passe quelque chose d’inédit : des États, en Europe notamment, ont annoncé vouloir constituer des réserves stratégiques d’engrais. Comme ils le font pour le pétrole ou le gaz.
"Les gens se sont rendu compte qu’ils ne peuvent pas être exposés à un problème de sécurité alimentaire", dit l’un de nos interlocuteurs. "Des pays se tournent vers OCP. Le Maroc est perçu comme le garant de la sécurité alimentaire mondiale grâce à ses engrais".
→ Le dernier debout
Pendant qu’OCP gérait la crise, ses concurrents fermaient. Aux États-Unis, Mosaic a réduit ses capacités de 50% dans plusieurs sites. Des producteurs brésiliens ont arrêté complètement leur production, car ils ne pouvaient plus produire sans perdre d'argent. Le soufre à 1.400 dollars tue leur marge.
Ce qui n'est pas le cas d’OCP. C’est là où le groupe marocain joue dans une autre cour.
"Nous pouvons nous permettre d’acheter du soufre cher et de continuer à faire des marges, là où d’autres ne peuvent pas", lâche simplement un des dirigeants. "C’est grâce au Cost Leadership qui a toujours été un pilier de notre stratégie".
L’avantage concurrentiel d’OCP, c’est la roche. Pas le gaz, pas le pétrole. La roche marocaine, son coût d’extraction, ses propriétés chimiques uniques. Tout le reste est construit sur cette base.
Des alternatives au soufre sont par ailleurs explorées pour réduire l’exposition. Il s'agit des blocs de soufre canadiens et irakiens, comme source d’approvisionnement, et de la pyrite qu’OCP utilisait déjà dans les années 1960.
→ TSP, le produit qui change la donne
En outre, la crise du soufre a accéléré un projet qu’OCP préparait depuis plusieurs années. La montée en puissance du TSP (Triple Superphosphate). Un produit simple dans sa définition puisqu'il contient du phosphore pur, sans azote ni potassium ajouté, mais révolutionnaire dans sa logique.
La fertilisation agricole classique mélange tout, du phosphore, de l’azote, du potassium, dans des formules standards qu’on épand sur les champs. La moitié de l’azote ainsi appliqué dans le monde ne finit pas dans la plante. Il part dans l’atmosphère ou dans les nappes phréatiques. Pur gaspillage économique et écologique. Le TSP permet d’apporter le phosphore au bon moment du cycle végétatif, et de laisser l’agriculteur gérer l’azote séparément, quand la plante en a vraiment besoin.
Avec l’urée passée de 300 à 900 dollars la tonne, les agriculteurs ont compris l’intérêt. Et OCP s’y retrouve doublement. Le TSP consomme 30% à 50% moins de soufre par unité produite.
Cette réalité se voit dans les chiffres. Avant la crise, le TSP et le TSP+ représentaient 30% du portefeuille de ventes d’OCP. En ce moment, ils sont à 65%. L’objectif annuel est fixé à 50%. Même l’Inde, marché historiquement acquis au DAP, a lancé pour la première fois un appel d’offres public sur du TSP.
→ Un siècle de mutations : la courbe S qui explique tout
Pour comprendre pourquoi OCP ne recule pas, il faut regarder d’où vient le groupe.
En un siècle, OCP a traversé trois grandes ruptures ; ce que ses dirigeants appellent les S-curves.

Première courbe, de 1920 à 2006 : la roche et l’acide. OCP extrait, exporte. Les unités Maroc Phosphore à Safi puis la plateforme de Jorf Lasfar, lancée en 1984, marquent le premier saut. On commence à transformer la roche en acide phosphorique plutôt que de l’exporter brute.
Deuxième courbe, de 2006 à 2017 : les engrais standards. Avec une nouvelle équipe dirigeante, OCP passe de 2,5 millions à 10 millions de tonnes. Il se dote d’une société d’ingénierie, JESA, parce qu’aucune ambition industrielle mondiale n’est tenable sans maîtriser ses projets de bout en bout. Il crée OCP Africa pour irriguer le continent. Il fonde l’UM6P, car sans recherche et sans innovation, le reste est fragile.
Troisième courbe, depuis 2017 : les solutions personnalisées et la croissance multi-métiers. OCP ne vend plus seulement des engrais. Il propose des solutions de fertilisation sur mesure. Il s’engage dans la chimie de spécialité, le "hacking du phosphate" comme l’appellent ses dirigeants. Uranium, fluorine, terres rares, acides techniques pour batteries, et demain peut-être des applications pharmaceutiques.
La crise du soufre de 2025-2026 ne change pas cette trajectoire. Elle la teste, et le groupe passe le test.
→ Innovation, uranium, terres rares, fluorine, UM6P
C'est sur le volet de l'innovation que l'UM6P change la donne. Dans les laboratoires, au quotidien, une idée simple a fini par s'imposer : et si ce qu'on jetait valait plus que ce qu'on gardait ?
Le phosphate marocain est une matière extraordinairement riche. On y trouve de l'uranium, de la fluorine, du vanadium, des terres rares. Des éléments précieux, dispersés dans la roche, que l'industrie traditionnelle n'avait ni les moyens ni l'envie d'aller chercher. L'UM6P a regardé de plus près.
L'uranium et le fluor, par exemple, ne restent pas dans les résidus solides, ils se retrouvent dans l'acide phosphorique produit en cours de transformation. Des unités pilotes d'extraction tournent déjà, avec une technologie mise au point au Maroc. Et les volumes donnent le vertige : au rythme de production actuel, ce qui est récupérable suffirait à alimenter quinze réacteurs nucléaires d'un gigawatt chacun, chaque année. Quinze. On est loin des engrais.
Le phosphogypse, lui, c'est une autre histoire. Ce résidu solide (environ cinq tonnes générées pour chaque tonne d'acide phosphorique produite) concentre la quasi-totalité du soufre. Pendant des décennies, on l'a entassé, subi, regardé comme un déchet, un mal nécessaire. Aujourd'hui, les chercheurs travaillent à en récupérer le soufre, réinjectable dans le cycle de production. Et pas seulement. Le phosphogypse contient aussi du clinker, matière de base pour la fabrication du ciment. Une mine dans les déchets, là aussi.
Quand le soufre se négocie à 1.400 dollars la tonne sur les marchés mondiaux, chaque kilogramme récupéré en interne n'est plus une économie de bout de chandelle. C'est de la stratégie industrielle. Derrière tout cela, une université qui a changé de nature. L'UM6P est aujourd'hui classée quatrième université africaine au classement des publications scientifiques dans les revues de référence. Ce n'est plus l'école maison d'un groupe minier. C'est le cerveau d'une industrie qui a décidé de penser autrement.
→ Cadmium : la polémique et la vraie réponse
Il y a eu autre chose, ces derniers mois. Une polémique venue d’Europe, celle du cadmium. Un métal lourd qui se trouve naturellement dans les sols, et par ricochet dans les engrais. Certains acteurs ont tenté d’en faire une arme, dans un contexte de négociations sensibles entre le Maroc et l’Union européenne. L’un de nos interlocuteurs ne cache pas que des intérêts bien identifiés étaient derrière.
La réponse d’OCP est factuelle, en deux temps.
Premier temps : les phosphates marocains sont déjà conformes aux normes européennes en vigueur sur le cadmium. Ce n’est pas une perspective, c’est la situation actuelle. OCP reconnaît lui-même ne pas l’avoir assez dit.
Deuxième temps : grâce aux procédés développés à l’UM6P, OCP projette de décadmier la totalité de ses engrais à un niveau inférieur à 20 mg/kilogramme (le niveau réglementaire européen actuel est de 60 mg/kg) dans un délai d’environ 18 mois. Un programme déjà engagé, suivi opérationnellement.
Transformer la contrainte en avantage concurrentiel. C’est la même logique, encore une fois.
→ Ce que disent les chiffres
Lors du dernier conseil d’administration de Nutricrops, la filiale commerciale du groupe, les prévisions 2026 ont été examinées. Les dirigeants ne donnent pas de chiffres. Mais l’un d’eux lâche : le chiffre d’affaires 2026 devrait dépasser celui de 2025.
L’objectif à horizon 2035 reste 35 millions de tonnes de capacité de production d’engrais. Contre 19 millions attendus en 2028 et, rappelons-le, moins de 3 millions en 2006. La crise n’a rien effacé de l'ambition du groupe.
"On pense même que c’est une opportunité pour accélérer notre stratégie". Dans un marché mondial qui redessine ses règles autour de la sécurité alimentaire, OCP ne cherche pas simplement à être le premier producteur mondial de phosphates. Il veut être le dernier recours.
À découvrir
à lire aussi
Article : Incivilités : le CESE propose un plan national pour changer les comportements
Du trottoir aux stades, en passant par les services publics, l’institution présidée par Abdelkader Amara dresse un état des lieux sévère des usages de l’espace commun. Son avis, présenté le mercredi 10 juin, met en cause autant l’éducation, l’application des règles que la gestion de proximité.
Article : Marhaba 2026 : le Maroc modernise le poste-frontière de Bab Sebta
À quelques heures du coup d’envoi de l’opération d’accueil des MRE, la nouvelle zone d’entrée a été ouverte dans la nuit du lundi 8 au mardi 9 juin 2026, après plusieurs mois de travaux. La voie de sortie reste, elle, provisoirement en service avant une nouvelle phase de réhabilitation prévue après l’été.
Article : Santé : lancement effectif du groupement sanitaire territorial Casablanca-Settat
Réuni le mercredi 10 juin à Casablanca sous la présidence de Aziz Akhannouch, le premier conseil d’administration a adopté le programme d’action et le budget 2026 de cette nouvelle structure, appelée à piloter une offre publique de soins qui compte 376 établissements de santé primaire et près de 4.943 lits dans la région la plus peuplée du Royaume.
Article : Industrie : à Jorf Lasfar, Falcon veut produire le graphite qui manque au Maroc
Sans graphite, pas de batterie électrique. C’est ce maillon discret, mais indispensable, que Falcon Energy Materials veut produire à Jorf Lasfar. Retardée par l’arrivée d’équipements depuis la Chine, son usine pilote s’apprête à démarrer. Mais avant la grande unité prévue à l’horizon 2028, l’entreprise doit franchir l’étape qui décidera de tout : convaincre les industriels de la batterie que le produit marocain peut entrer dans leurs chaînes d’approvisionnement. Voici tout ce qu'il faut savoir sur ce grand pari industriel pour le Maroc.
Article : Batteries électriques. La Chine défend ses investissements au Maroc et nie tout contournement commercial
EXCLUSIF. Les investissements chinois au Maroc dans les batteries et les composants destinés aux véhicules électriques continuent d’alimenter les inquiétudes en Europe. Contactée par Médias24, l’ambassade de Chine défend une coopération industrielle alignée sur la stratégie du Royaume, tandis que la Commission européenne ne les remet pas en cause par principe, mais affirme surveiller les flux commerciaux, les structures de production et le respect des règles d’origine.
Article : À Bouskoura, une journaliste de “Chouf TV” empêchée d'exercer sa mission
La journaliste Fatima Zahra Rajmi, de "Chouf TV", a été la cible de pressions et d'entraves alors qu’elle effectuait un reportage de terrain dans la zone de Bouskoura.