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Ces inondations qui ont mis à nu les inégalités sociales au Maroc

Les inondations meurtrières qui ont secoué le sud du pays ont fait réapparaître le spectre d'un Maroc à deux vitesses. Les images diffusées ont mis à nu la précarité dans laquelle vivent des centaines de milliers Marocains. Plus que jamais, le Maroc doit faire face à une fracture sociale doublée d’une fracture régionale.  

Ces inondations qui ont mis à nu les inégalités sociales au Maroc
Hamza Mekouar
Le 5 décembre 2014 à 15h05 | Modifié 27 avril 2021 à 23h18

Les récentes intempéries ont révélé des facettes peu glorieuses du pays. Dans les régions les moins favorisées, des individus vivent dans la précarité et le dénuement le plus total; les inégalités devant le logement, la santé ou l’éducation sautent cruellement aux yeux et montrent à quel pays le Maroc avance à deux vitesses. 

D’un côté, de grands chantiers à Casablanca et Tanger, une effervescence culturelle à Rabat, un boom touristique à Agadir et Marrakech, et de l’autre, des régions défavorisées qui manquent d'accès aux infrastructures et services de base, notamment en matière de santé et d'éducation.

L’Etat est-il absent ?

Bien que les élus présents sur les lieux, les agents de la gendarmerie, de la protection civile, des administrations de l'hydraulique ou de l'agriculture aient fait preuve d'un  dévouement total, visible sur les innombrables images et vidéos qui ont circulé sur la toile, il n'en demeure pas mois que dans différentes localités, l'Etat était manifestement absent: «Lors des récentes inondations, une radio a mis en place un numéro pour recueillir les témoignages des personnes sinistrées. L’idée qui revenait le plus c’était que l’Etat était absent, que les gens étaient livrés à eux-mêmes», note Omar Aziki, secrétaire général d’Attac Maroc. 

Dans notre reportage réalisé à Tiznit, le sentiment de la population d’être livrée à elle-même était perceptible. Tout comme à Tighmert, où les habitants ont été encerclés plusieurs jours durant par deux oueds, sans qu’un seul hélicoptère ne vienne à leur rescousse. Ainsi, l’immense majorité des populations, notamment rurales ont été abandonnées à leur triste sort. 

Une communication qui ne reflète pas la réalité

Sur le plan de la communication également, l'Etat n’était que peu présent. L'information a été d'abord institutionnelle, orientée vers les efforts des pouvoirs publics et les déplacements des officiels sur les lieux sinistrés plutôt que vers la souffrance des victimes.

Or, «les médias sont un miroir sur lequel viennent se projeter notamment les dysfonctionnements du système dans ses dimensions politique, économique, sociale et culturelle (…), la frustration née du partage massif de certaines images peut gagner non seulement les populations pâtissant de situations insoutenables, mais aussi tous ceux nourris d'idéaux égalitaires et qui dans un élan de solidarité grossissent l'effet de la grogne conséquente», souligne Abdelouahhab Errami, chercheur et auteur de plusieurs ouvrages notamment sur le thème des médias.

La mauvaise communication des pouvoirs publics a même poussé un journaliste de la très officielle Al Aoula à démissionner de son poste de rédacteur en chef du JT pour protester contre la «désinformation» sur la chaîne publique depuis le début des inondations.

Fracture sociale et régionale

«Les gens se sentent exclus. Ils se sentent victimes du système en place et perdent confiance en leurs élus. La représentation politique perd de sa crédibilité», accuse Omar Aziki. Une situation qui ne date pas d’hier car «depuis 2000, les populations rurales font chaque semaine des marches dans les différents coins du Maroc. Les gens protestent régulièrement contre le manque d’infrastructures, de dispensaires, d’écoles, et pour l’accès à l’eau potable. Ce sont les principales revendications des ruraux», poursuit-il.

Mais avec la démocratisation de l’info avec le net, les populations victimes d'exclusion prennent de plus en plus conscience de leur situation et semblent ne plus pouvoir l’accepter.

Ce sentiment d’abandon disloque le pays et désarticule les populations en quête d’une vie digne, et à terme, porte le risque de provoquer une fracture sociale, expression créée en 1985 par le philosophe et sociologue Marcel Gauchet, dans «Le désenchantement du monde» (Gallimard) pour exprimer l'idée du mur qui se dresse «entre les élites et les populations». 

Une fracture sociale doublée d’une fracture régionale, car «l’écart absolu ne cesse de se creuser entre les régions». Ce constat sans nuances n’émane pas d’une organisation de gauche, mais d’une étude réalisée par le Haut Commissariat au Plan (HCP) sur les comptes du PIB 2012 par régions. Entre autres enseignements, quarte régions concentrent la moitié des richesses: le Grand Casablanca avec 20,7% du PIB, Rabat-Salé-Zemmour-Zaer avec 12,2%, Marrakech-Tensift-Al Haouz (8,4%) et Chaouia-Ouardigha (8,2%).

Ces inondations qui ont mis à nu les inégalités sociales au Maroc

 

«Au Maroc, les dernières inondations meurtrières dans les régions du sud nous montrent combien il est fondamental d'entamer la mise en œuvre de cette régionalisation avancée, adoptée sur le principe par le Maroc. Nous devons aussi concevoir l'équité sociale sous le label de territorialité. Cela va, à terme, tempérer les disparités en termes d'infrastructures et bien communs en général et conduire à éviter tout comportement anti-citoyen qui pourrait découler de toute sensation d'injustice», résume Abdelouahhab Errami.

Cartographie de la pauvreté

Le fossé entre les riches et les pauvres se creuse tous azimuts. En 2007, le HCP a dressé une cartographie de la pauvreté au Maroc. Les chiffres ne sont certes pas d’actualité mais restent très révélateurs. Sur le plan régional, le taux de pauvreté est supérieur à la moyenne nationale (9%) dans les régions du Gharb‐Chrarda‐Béni Hssen (15.6%), Doukala‐Abda (14.3%), Souss‐Massa‐Darâa (12.5%), Meknès‐Tafilalet (12.5%) et Marrakech‐Tensift‐Al Haouz (11.2%).

Le taux de pauvreté est nettement supérieur à la moyenne urbaine (5%) dans les zones urbaines des régions du Gharb‐Chrarda‐Béni Hssen (10.7%), Meknès‐Tafilalet (9.1%), Doukala‐Abda (8.9%), l’Oriental (7.4%), Fès‐Boulemane (6.7%) et Tadla‐Azilal (6.2%).

Ces inondations qui ont mis à nu les inégalités sociales au Maroc

 

Il est plus élevé que la moyenne rurale (15%) dans les zones rurales des régions du Gharb‐Chrarda‐Béni Hssen (19.0%), Souss‐Massa‐Drâa (18.3%), Doukala‐Abda (17.4%), Guelmim‐Es‐Semara (17.3%), Fès‐Boulemane (16.8%) et de Meknès‐Tafilalet (16.8). Les disparités régionales laissent entrevoir des poches de tensions sociales pour le moins préoccupant.

Le chômage chez les jeunes, une bombe à retardement

Il en est de même dans les grandes villes où le taux de chômage chez les jeunes diplômés grimpe en flèche, ce qui s’apparente à une bombe à retardement. Selon les derniers chiffres du HCP, le Maroc comprend 1.140.000 chômeurs dont 735.000 sont des jeunes, âgés de 15 à 29 ans, soit près de deux chômeurs sur trois.

C’est donc chez les plus jeunes que l’accroissement du taux de chômage se fait le plus ressentir, une évolution peu rassurante puisque ce taux a atteint un niveau record en 15 ans. Le chômage des jeunes est certes un problème international, mais au Maroc, il peut compliquer l’avenir, car tout indique que les contingents de jeunes chômeurs iront en augmentant.

Autre point alarmant: les diplômés du supérieur ont le niveau de chômage le plus élevé. En effet, à l’échelle nationale, ce sont les diplômés de niveau supérieur qui caracolent en tête des niveaux de chômage avec un taux de 20% (contre 15% pour les diplômés de niveau moyen et 4,6% pour les sans diplômes). Les femmes diplômées rencontrent d’ailleurs plus de difficultés à trouver un emploi que les hommes (27,5% de chômage chez les femmes diplômées contre 15,5% chez les hommes diplômés).

A titre de comparaison, la Tunisie qui vivait en 2011 sa révolution de Jasmin portée par les jeunes diplômés chômeurs, enregistrait jusqu’en 2012 des taux de chômage record chez les jeunes, avoisinant les 30% de la population active.

Sentiment de révolte

Un jeune qui obtient son bac aspire à aller à l'université. Lorsqu'il y rentre, il y a un contrat implicite entre lui et l'Etat: le diplôme est censé ouvrir la porte du travail. Si 30% ou 40% des jeunes diplômés ne trouvent pas de job, ils ne vont pas en conclure que la formation n'était pas adaptée aux besoins du marché de l'emploi, mais auront un sentiment de révolte car ils vont penser que la règle du jeu est biaisée, que «bak sa7bi» est le seul sésame, qu'il faut avoir des pistons et bénéficier de passe-droits pour travailler.

Le sentiment qu'il n'y a pas de règle de jeu claire, transparente, loyale, égale pour tous, en clair de méritocratie, est très répandu. «Cela est dangereux pour la stabilité sociale. Les pouvoirs publics doivent s’engager plus fermement pour mettre fin aux inégalités, aux disparités régionales et au sentiment d’exclusion qui gagne une grande partie de la population. C’est le prix à payer pour garantir une vie sociale harmonieuse et équilibrée, propice à l’épanouissement des personnes», prévient un sociologue de la place. 

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Hamza Mekouar
Le 5 décembre 2014 à 15h05

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