Ezzhiliga : entre mythe et réalité
Quelle idée d’aller examiner les comptes de la commune de Ezzhiliga! C’est ce qu’ont fait les juges de la Cour des comptes, donnant du coup réalité à un village mythique du vocabulaire courant marocain.
Dans le langage courant, une expression vaguement condescendante trouve écho chez la jeunesse de Casa ou de Rabat. L’expression concerne Ezzhiliga, un village plus ou moins mythique ou lointain, presque Kafkaïen, cité pour parler d’un trou perdu, dont on n’est pas sûr qu’il existe réellement, et que peu de gens peuvent situer sur une carte. Sur ce forum par exemple, les internautes s’interrogent dans la confusion la plus totale sur l’existence même de Ezzhiliga.
Qu’ils se rassurent ! Ezzhiliga n’est pas le fruit de leur imagination collective, loin de là. Et s’il est vrai que dans le langage courant, sa seule évocation prête à sourire, c’est loin d’être le cas de sa gestion. Le dernier rapport de la cour des comptes en est la démonstration.
Ezzhiliga a été fondée en 1911 par les autorités françaises qui lui avaient alors attribué le doux nom de «Christian». Après l’indépendance, la commune a été rebaptisée selon le nom qui lui revient de droit: Ezzhiliga.
Cette charmante commune se situe sur la route nationale reliant Rabat à Oued Zem à 112 Km de la ville de Khémisset et s’étend sur une superficie de 54.990 hectares. Sa population s’élève à quelque 15.000 habitants vivant essentiellement de l’agriculture et l’élevage.
Dans ces lieux, les constructions se limitent à une hauteur de 8 mètres (RDC+1), dixit les dispositions sur l'urbanisme. En principe, cela semble peu commode. En principe seulement, car dans les faits, la commune n’a que faire des dispositions.
Entre 2008 et 2012, cette commune a délivré plusieurs autorisations de construire sans obtenir l’avis favorable de l’agence urbaine de Khémisset. Elle a aussi délivré des autorisations de construire dans cinq lotissements avant même le dépôt des dossiers et l’entame des travaux de viabilisation, et ce en l’absence des habituelles études urbanistiques et techniques préalables.
La commune n’a pas eu recours au service d’un architecte et d’un géomètre-topographe dans la conception d’un important projet, à savoir l’extension du «lotissement Al fath». Encore plus frappant, cette extension s’est faite sur un terrain qui se trouve dans la propriété du domaine privé de l’Etat, sans procéder à la régularisation de sa situation foncière.
Du coup, les brillants gestionnaires d’Ezzhiliga vendent des lots sur la base d’un prix donné alors que le coût de l’assiette foncière n’a pas encore été déterminé, «d’autant plus qu’il est improbable que l’administration des domaines de l’Etat accepte de vendre ce terrain sur la base du prix de 2,25 DH par mètre carré, à l’instar du titre mère dont la vente remonte à 1981», note malicieusement la cour des comptes.
Une fois n’est pas coutume, la commune d’Ezzhiliga a déjà eu recours aux prestations de quelques architectes (pour un hammam et autres projets structurants). Seul hic, les heureux architectes ont été engagés en l'absence de contrats fixant leurs honoraires et obligations.
Dans la même veine, la commune a confirmé sa commande relative à des prestations architecturales en date du 26 mai 2008. On remarquera juste que l’ouverture des plis du marché des travaux n’a eu lieu qu’en date du 12 février 2008, ce qui prouve que la préparation de l’avant-projet et du dossier d’appel d’offres n’a pas été réalisée par l’architecte. Faut-il préciser que l’architecte en question n’a assisté à aucune réunion de chantier?
Cerise sur le gâteau, la Cour régionale des comptes révèle le monopole de certains, à l’instar de l’entreprise «B.A.», fournisseur privilégié de la commune en matière des fournitures de bureau, imprimés, matériaux de construction, peinture, produits de nettoyage, lampes, travaux d’aménagement des réseaux et de la restauration. Le chiffre d’affaires réalisé par B. A. avec la commune a atteint durant la période susmentionnée 12,5 MDH. Comme quoi à Ezzhiliga, la polyvalence paye.
Voilà pour ce qui est de la gestion d’Ezzhiliga. Du reste, cette commune possède de source sûre son propre festival, «comme toute région qui se respecte». Seul bémol : en tapant dans un célèbre moteur de recherche les mots «Ezzhiliga festival», aucun résultat n’apparaît.
Bref, avec tout ça, on comprend mieux pourquoi Ezzhiliga suscite des interrogations!
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