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ECONOMIE

Le ralentissement économique persiste et devient inquiétant

Que se passe-t-il au Maroc ? Le ralentissement économique persiste alors que les facteurs objectifs de réalisation de la croissance sont neutres à positifs. S’agit-il d’un problème de confiance ? La situation est-elle due à des problèmes structurels ou conjoncturels? Eléments de réponse avec un économiste.

Le ralentissement économique persiste et devient inquiétant
Souhail Nhaili
Le 12 mars 2019 à 15h22 | Modifié 11 avril 2021 à 2h40

En ce début d’année 2019, la morosité est palpable dans le milieu économique et le monde des affaires. La situation n’est pas nouvelle mais elle se prolonge et devient inquiétante.
 
« Les opérateurs sont là, se regardent et personne ne bouge. Peut-être n’ont-ils pas de visibilité, manquent-ils de confiance ou attendent-ils un signal fort de relance, un choc économique », nous confie un chef d’entreprise.
 
Est-ce un problème d’accès au financement ?
 
Quand on parle aux institutionnels, l’incompréhension devient plus grande : « Nous avons des milliards de DH que le secteur peine à investir », nous révélaient, il y a quelques mois, deux patrons d’une compagnie d’assurance et d’une caisse de retraite.
 
Idem, la forte concurrence entre les banques pour placer des crédits, avec des marges écrasées, montre qu’il n’y a pas de problème de financement des « bons dossiers ». Les banquiers ne cessent de le répéter, l’offre d’argent est là, la demande solvable l’est beaucoup moins.
 
Qu’en est-il du rôle de l’Etat dans la dynamisation de la vie économique ?
 
Les investissements publics prévus en 2019 sont de 195 milliards de DH, niveau stable par rapport à 2018. Une manne qui s’ajoute à d’autres efforts du gouvernement pour relancer la machine, comme le remboursement des crédits TVA et la réduction des délais de paiement publics.
 
D’où vient le problème ? Le HCP prévoit pour 2019 un taux de croissance faible (2,9%) et une hausse du chômage (10,1%). Il appelle à plus d’inflation « positive » et à « ouvrir le robinet du crédit » pour relancer l’investissement productif et la croissance.
 
S’agit-il vraiment d’un problème de financement sachant que les institutions financières ont besoin d’investir leurs réserves ? D’un problème d’attitude des agents économiques non financiers (manque de confiance, de perspectives…) ? Ou d’un problème d’inadéquation des politiques publiques et de dysfonctionnement de l’administration ?
 
S’agit-il de problèmes conjoncturels ou structurels ? Est-ce le résultat de l’essoufflement du modèle de développement du Maroc ?
 
Médias24 a posé ces questions à l’économiste Youssef Saadani qui estime que le ralentissement qui s’est installé est une vraie problématique et qu'i est préoccupant.

La méforme de l'immobilier pèse sur l'économie

Pour lui, une croissance économique de 3% est anormalement basse pour un pays de ce niveau de développement. « Le Maroc doit réaliser un niveau de croissance de 5% de façon spontanée ».
 
Il ne voit pas de freins objectifs à la reprise de croissance :
 
- Il n’y a pas d’instabilité politique.
- Il n’y a pas de contexte mondial particulièrement adverse. Au contraire, il y avait une reprise au cours des 3 dernières années en Europe. Elle est en train de s’essouffler et le Maroc n’en a pas profité.
- Il n’y a pas de politiques budgétaire et monétaire restrictives.
- Le secteur bancaire se porte bien malgré une petite dégradation de la qualité des actifs, la liquidité est suffisante et les taux d’intérêts sont bas.
 
Les freins sont ils d’ordre psychologique ? Youssef Saadani écarte cette possibilité même si des acteurs économiques l’évoquent pour expliquer le marasme actuel.
 
Pour lui en tous cas, il y a des facteurs conjoncturels et d’autres structurels.
 
Pour ce qui est de la conjoncture, « le secteur immobilier est toujours dans un cycle descendant. Ça mine l’économie et ça pèse sur la reprise », estime-t-il. Autre facteur conjoncturel : le ralentissement du crédit, phénomène en partie lié au premier et qu’on peine à comprendre et à atténuer.
 
« En 2004-2008, l’économie était portée principalement par le boom immobilier et celui du crédit, parallèlement à la hausse des dépenses publiques et un contexte international porteur.
 
« Après, nous avons assisté à 10 ans de contraction. Les agents économiques étaient surendettés. Une phase de désendettement a démarré et elle n’est pas encore achevée ».

"L'entrepreneuriat est moins rentable que la rente ou le salariat qualifié"

Mais le ralentissement est surtout d’ordre structurel. « Il y a chaque année quelques signaux positifs mais pas encore de reprise franche. L’économie ne répond plus aux impulsions des politiques publiques. Il y a un output gap négatif, c’est à dire que l’économie marocaine est en dessous de son potentiel », précise M. Saadani.
 
Cela reflète-il les limites du modèle marocain ?
 
Selon cet économiste, les piliers de la croissance ne sont pas en place ou sont faibles. En gros, il y a un problème de capital humain et de compétitivité structurelle de l’économie, autrement dit de rentabilité des activités productives par rapport à celles non productives.
 
« La croissance molle au Maroc s’explique par la faiblesse de la dynamique productive et du tissu entrepreneurial. Les raisons de cette faiblesse sont très profondes.
 
« L’entreprenariat au Maroc est moins rentable que la rente ou le salariat qualifié. On peut très bien être un cadre moyen ou supérieur et avoir un niveau de vie confortable. Et on peut très bien gagner sa vie en investissant dans des activités peu ouvertes à la concurrence internationale », se désole M. Saadani qui pointe une structure des incitations publiques peu favorable à l’entrepreneuriat.

"Le Maroc, un pays où tout est cher"

Pour lui, le Maroc est un pays où tout est cher, ce qui plombe sa compétitivité.
 
« On a des salaires élevés au Maroc pour la classe moyenne. C’est plus intéressant pour une compétence, même si elle a un patrimoine économique et un savoir, d’être dans le salariat ou dans une activité protégée de la concurrence internationale. Rares sont ceux qui s’aventurent dans l’industrie ou dans l’exportation », estime-t-il en précisant que dans les nouvelles filières d’exportation du Maroc (automobile, aéronautique…), le capital marocain est quasiment absent.
 
« Le nombre d’exportateurs stagne depuis 20 ans : ils sont 5.000 dont à peine 1.000 réguliers. La Turquie en compte 40.000 et l’Espagne plus de 100.000 ».
 
Pour lui, il ne s’agit pas d’un problème de confiance car même dans les années 2000, quand le contexte était favorable, les gens s’orientaient vers les secteurs protégés de la concurrence internationale.
 
« Ce n’est pas culturel, c’est rationnel : au lieu d’aller affronter les Chinois ou les Turcs, on préfère avoir une rente ou un salaire confortable dans une grosse boite ».
 
Outre les salaires, tout le reste est également cher, aux yeux de cet économiste : le foncier à cause d’une mauvaise planification urbaine, les services de base que la classe moyenne sollicite auprès du secteur privé à cause de la défaillance du secteur public (santé, éducation, transport…).

Deux solutions

« La cherté du logement, du transport, de l’enseignement et de la santé d’une part, et celle des salaires d’autre part, sont liées. Une entreprise est obligée de payer ses cadres moyens et supérieurs à des salaires élevés parce que ces derniers sont obligés à leur tour de payer pour accéder à des services décents censés être gratuits ou peu onéreux.
 
« Le coût du Maroc est donc élevé, sa compétitivité réduite et un agent économique n’a pas intérêt, dans ce contexte, à se détourner du confort du salariat ou à affronter la concurrence internationale », résume M. Saadani pour qui nous sommes en train de payer les frais du dysfonctionnement général de l’Administration.

Selon lui, il y a deux façons de faire pour traiter cette problématique :
 
-      Des stratégies d’amélioration des services publics de base, pour traiter le problème à la source, ce qui est très compliqué et demande du temps.
-      Des stratégies de compensation (subventions à la formation, au foncier, à l’investissement…).
 
« Cette deuxième solution ne peut être durable et généralisée à tout le pays. Il faut un mix des deux, c’est-à-dire faire de la compensation à court et moyen terme et commencer à agir sur les racines des problèmes », conclut Youssef Saadani.

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Souhail Nhaili
Le 12 mars 2019 à 15h22

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