Chakib Alj : “Quand il faut défendre l'entreprise, on va jusqu'au bout”
À quelques semaines de l'assemblée générale élective du 14 mai, le président sortant de la CGEM tire le bilan de ses deux mandats. Délais de paiement, code du travail, formation professionnelle, innovation, énergie : Chakib Alj revient dans le 12/13 de Médias24 sur les avancées, les chantiers inachevés et les défis qui attendent son successeur.
Le 14 mai prochain, la CGEM tiendra son assemblée générale élective. Chakib Alj, qui aura présidé l'organisation patronale pendant six ans en deux mandats consécutifs, passera alors la main. Une séquence qui intervient dans un contexte particulier : incertitudes sur les marchés internationaux, tensions géopolitiques persistantes, et grands chantiers de transformation encore en cours au Maroc.
Reçu dans l'émission 12/13 de Médias24, le président sortant dresse un bilan sans fard de ses années à la tête du patronat, mais aussi des dossiers qui restent ouverts comme ceux du code du travail, de la formation professionnelle, ou de la compétitivité des entreprises...
Sur la nature des rapports entretenus avec le chef du gouvernement Aziz Akhannouch, lors des cinq dernières années, Chakib Alj se montre sans ambiguïté : "La relation était extrêmement équilibrée. Il y avait des discussions quand il y avait un sujet. Ça nous a permis de régler beaucoup de choses pour l'entreprise dans le pragmatisme le plus total".
Interrogé sur un échange tendu au Parlement, où le chef du gouvernement avait vivement répondu aux critiques du patronat, le président de la CGEM assume : "Notre rôle, c'est d'alerter quand ça ne va pas. C'est ce qu'on a fait. Il a répondu, c'est son rôle aussi. On peut ne pas être d'accord, chacun se défend, mais on se respecte. Il y a eu plus de hauts que de bas. Quand il a fallu défendre l'entreprise, on est allé jusqu'au bout".
Il avance que la confiance instaurée entre patronat et gouvernement est un acquis structurant qui "a permis de sécuriser les discussions et de parler de manière franche et équilibrée".
En exemple de cette confiance, mais également comme mesure parmi les plus significatives pour le climat des affaires, Chakib Alj cite la réforme de l'impôt sur les sociétés : "Nous sommes passés d'un IS à 31% à 2 %. C'est important".
Délais de paiement : la loi a "moralisé" les pratiques
La réforme des délais de paiement est également l'un des chantiers dont se prévaut le président sortant. "Il y avait 400 milliards de DH qui tournaient entre les entreprises. C'est une banque qui ne dit pas son nom. Les premières victimes, c'étaient les petites entreprises qui n'avaient pas la force d'aller demander à être payées, parce qu'on leur répondait : plus de marché, on ne travaille plus ensemble".
La loi instaurant des pénalités de retard a depuis produit des effets mesurables. "J'ai été surpris de voir que les pénalités de retard représentaient aux alentours des 2 milliards de DH", reconnaît-il. Ces sommes, versées dans les caisses de l'État, sont "sanctuarisées" selon un accord passé avec le gouvernement, afin d'être redistribuées aux petites et moyennes entreprises. "On a commencé à discuter de comment les déployer pour qu'elles puissent servir aux PME, parce que ce sont les premières victimes".
Pour autant, le président de la CGEM ne présente pas ce dispositif comme une solution parfaite : "Il n'y a pas de système parfait. Il y a encore des manipulations, des demandes de refaire les bons de commande pour justifier les retards. Mais ce sont des pratiques qu'on avait anticipées. Cette loi représentait la meilleure formule qu'on pouvait mettre en place à l'époque, mais elle est appelée à évoluer. À la nouvelle équipe d'évaluer ce qui a été fait et ce qu'il faut améliorer".
Code du travail : "Le patronat est lésé, il faut équilibrer"
Le bilan est sévère sur un autre point lié à la formation professionnelle. "Les entreprises paient environ 2 milliards de DH par an pour la formation professionnelle, et à peine 1% en bénéficient. C'est rien. Ils nous prennent des frais de gestion sans aucun résultat". En cause, selon lui : des blocages administratifs hérités de malversations passées, qui ont conduit à un système "complètement bloquant". La solution préconisée est la digitalisation de l'accès aux dispositifs de formation pour les simplifier.
Par ailleurs, Chakib Alj ne cache pas sa déception de ne pas avoir vu aboutir une réforme globale du code du travail vieux de 20 ans, pourtant inscrite dans l'accord social. "Ça aurait été merveilleux. Notre pays en a besoin. Quand les investisseurs étrangers viennent, le premier blocage, c'est le code du travail".
Il pointe un déséquilibre structurel : "L'employeur est lésé par rapport à l'employé. Si on l'équilibre, les gens l'emploieront beaucoup plus facilement. On voit les sociétés intérimaires se développer de manière extraordinaire. Ça veut dire quoi ? Ça veut dire que les entreprises utilisent l'intérim pour ne pas avoir à subir le code du travail. Ça montre qu'il y a un malaise".
Sur les blocages, il est direct : "Les syndicats jouent leur rôle. Mais sur 20 points, il y en a vraiment 3 ou 4 qui sont importants". Il se dit favorable à un "modèle marocain", ni calqué sur le modèle américain qu'il juge "extrême", ni sur le modèle français qu'il considère "extrême aussi".
Droit de grève : un cadre attendu depuis soixante ans
Sur ce point, la satisfaction est plus nette. La loi encadrant le droit de grève, attendue depuis six décennies, a finalement été adoptée. Elle faisait partie des conditions de l'accord social, aux côtés de la réforme du code du travail et de la formation professionnelle. Au titre de cet accord, le SMIG a progressé de 30% sur la durée des deux mandats : "Ça montre que le patronat, quand on arrive à le convaincre, il est partant. On est là pour la paix sociale".
Face au constat d'une faible capacité des startups marocaines à lever des fonds à l'échelle africaine, le président de la CGEM reconnaît que des blocages réels ont longtemps freiné l'écosystème : "Il y avait beaucoup de blocages d'ordre administratif et juridique. Par exemple, un problème au niveau de l'office des changes a été réglé – ils ont été très compréhensifs et ont réagi rapidement".
La CGEM a sélectionné des entreprises marocaines pour les représenter lors des différentes éditions du Gitex, leur offrant stands et opportunités de pitch sans frais. Un événement organisé avec Endeavor a réuni plus de 200 participants et plusieurs fonds d'investissement. "On voit de plus en plus de financements venir chercher les startups marocaines. La machine commence à prendre. Rendez-vous dans deux ou trois ans".
Interrogé sur les tensions géopolitiques et leurs effets sur l'économie nationale, Chakib Alj se dit "ni rassuré, ni inquiet" : "Personne n'a intérêt à ce que cette guerre dure. Il faut en tirer les leçons. On a les moyens d'avoir une indépendance énergétique. Avec le soleil, avec le vent, il faut investir davantage dans les énergies renouvelables. Chaque crise doit nous renforcer pour être de plus en plus indépendants".
Il identifie deux freins majeurs à la compétitivité des entreprises marocaines : le coût de l'énergie et le coût de la logistique. "Notre coût logistique est à 20%, alors que dans les pays développés il est entre 10 et 12%. Il faut se battre pour le baisser".
À son successeur : "Fonctionner avec le cœur et l'intuition"
Mehdi Tazi et Mohamed Bachiri sont les seuls en lice pour lui succéder à la tête de la CGEM. Chakib Alj leur adresse un message en forme de boussole : "Je suis persuadé qu'ils vont faire du très bon travail. Le conseil que je leur donnerai, c'est de fonctionner avec leur cœur et leur intuition, de prendre des décisions – il ne faut pas hésiter – et de ne pas rester dans tout ce qui est stratosphérique. Du concret. De privilégier toujours l'intérêt général. C'est comme ça que les gens vous respectent".
Quant à lui, il retournera à ses affaires et à sa famille : "Je les ai un peu délaissées ces dernières années. Quand vous êtes président de la CGEM, croyez-moi, votre emploi du temps, vous ne le maîtrisez pas".
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