Abdallah-Najib Refaïf

Journaliste culturel, chroniqueur et auteur.

Une journée sans journal

Le 9 février 2024 à 10h36

Modifié 9 février 2024 à 10h57

 Journalisme et journalistes sont-ils appelés à disparaître ? Certains le prédisent pendant que d’autres s’en félicitent. Chronique d’humeur amusée, résumée en une brève tentative de description d’un malaise annoncé.

"Ce mardi le journal étant en grève, il ne se passa rien dans le monde." Cette annonce sous forme de boutade de l’écrivain-conteur français Marcel Aymé, auteur notamment des "Contes du chat perché", donne la mesure de ce qu’était le journalisme dans le monde d’hier. Ici comme ailleurs, mais ailleurs plus qu’ici pour des raisons assez évidentes, à la fois historiques, sociales et économiques : dévalorisation du métier, précarisation et conditions de rémunération, concentration, déstructuration et restructuration des groupes de presse, concurrence etc… Mais ici, c’est une autre histoire. Une histoire aussi brève et brutale que disruptive et paradoxale.

Mais revenons à notre boutade du début. Le journal de la presse dite écrite est, pour résumer, un "vecteur de lien social et un moyen de diffusion des idées et des opinions", comme le définissent les historiens des médias. Quotidien ou périodique, il contribue à la diffusion de l’information écrite par le procédé de l’imprimerie, qui presse les feuilles de papier pour l’imprimer, d’où le mot presse écrite, qui est au demeurant un pléonasme. Mais le journal n’était pas que cela, il avait, et a toujours dans une certaine mesure –mais pour combien de temps encore ? -- le prestige ou l’autorité de la chose écrite. Bref, de l’honorabilité. Pendant longtemps, pour schématiser, n’était vrai ou crédible que ce qui est écrit. Comme gravée dans le marbre, une information publiée dans le journal se voit conférer une véracité indiscutable et une légitimité inaliénable. Car comme dirait l’autre, tout ce qui n’a pas été écrit n’existe pas.  Voilà donc pourquoi, selon la boutade susmentionnée, lorsque d’aventure un journal ne paraissait pas, c’est qu’"il ne se passa rien dans le monde".

En remontant le passé récent de notre brève histoire de la presse locale (et des "années 80 de notre jeunesse"), il me vient le souvenir de ce jour où le premier, et le plus ancien quotidien du pays, ne parut pas ce matin-là. Il s’agissait justement du bien nommé "Le Matin". Alors, vous pensez bien qu’une matinée sans matin, n’est pas tout à fait une journée. D’où le grand émoi des lecteurs dans les cafés (oui, ami lecteur, on lisait la presse dans les cafés), dans les administrations et au sein des chancelleries et autres ambassades. Fort heureusement, le quotidien avait un frère jumeau vespéral, prénommé "Maroc-Soir", et destinés non pas aux lève-tard, mais plutôt pour rattraper les dernières infos, notamment officielles ou nationales, que celui du matin aurait loupées. Mais elles étaient généralement à l’identiques et souvent redondantes. Cependant, le journal vespéral (présent dans les kiosques vers 13 heures) ne pipa mot sur l’escapade matinale de son grand frère. Ce jour-là, il ne se passa rien dans le pays.

Autant l’avouer d’emblée : en ce temps-là, nous nous sommes tant marrés dans cette vallée de l’étrange. Dans l’ignorance comme dans le silence, nous étions quelques-uns à chercher de l’information là où il n’y avait que de la supputation. Usant du "On", on s’interdisait de parler de "Nous" et on respectait les Majuscules.

Aujourd’hui, alors que "l’information" est partout et que tout un chacun en émet et s’en émeut, tout le monde devient journaliste. On est loin alors de la fameuse définition de Camus : "Un journaliste est un homme qui d’abord, est censé avoir des idées ; ensuite un homme chargé de renseigner le public sur les événements de la veille. "Un historien au jour le jour" dont le premier souci est la vérité." Mais nombreux sont ceux qui se croient dépositaires de la vérité absolue, égrenant leurs souvenirs comme s’ils feuilletaient un livre d’histoire. Ils ont tout compris et tout prévu avant tout le monde et sûrs d’eux-mêmes, ils contemplent la réalité et scrutent l’avenir du haut de leurs hautaines certitudes. Fiers de leur savoir infaillible, ils prennent leurs élucubrations pour des événements historiques.

Certes, comme le soutient Michel Serres dans "Petites Poucettes", "à chaque révolution de société correspond une révolution de support de communication." Voilà pourquoi on assiste à une nouvelle forme d’interactivité qui consiste à recevoir ou à émettre des données ou de l’information. Mais est-ce pour autant une raison pour se passer du journal ? D’aucun en prédisent déjà la fin pendant que d’autres s’en félicitent. Désormais, selon tel bon expert en communication, (Éric Le Ray dans "La fin du journaliste et du journalisme") il n’y aura plus de journalisme, mais des journalismes et ces derniers, nés de  cette nouvelle ère post-industrielle des médias et du "tout en un" sont basés sur un "fonctionnement et une organisation plus hétérarchique (multiplicité des liens entre les membre d’une organisation) plus proche de l’opinion publique et des gens ordinaires. Exit donc le quatrième pouvoir, voici venu le cinquième, et comme le craignait Charles Péguy, déjà en 1911, dans "Notre jeunesse" (Folio. Essai) : "Aussitôt après commence un autre âge, un tout autre monde, le monde de ceux qui ne croient à rien, qui s’en font gloire et orgueil."

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