Relancer ou grandir il faut choisir
Au niveau de la sémantique, relancer laisse entendre que le pays était satisfait du fonctionnement de son état d’avant-crise, que le confinement a mis en pause l’économie, et que maintenant il s’agit de redémarrer la machine pour repartir comme au bon vieux temps.
Or, souvenons-nous que le modèle de développement du pays a été remis en cause et qu’une commission planche sur un nouveau modèle.
Sur un plan strictement économique, tous les diagnostics faisaient ressortir une faible productivité de la plupart des secteurs, une incapacité du système éducatif à fournir une main-d’œuvre et des cadres performants, une économie encore trop fondée sur la rente, et une agriculture trop gourmande en eau et qui marginalise les petits agriculteurs.
De plus, les plans de développement sectoriels étaient critiqués pour ne pas s’intégrer dans une cohérence globale répondant à une vision d’ensemble sur le cap que doit suivre le pays.
Au niveau du jargon économique, relancer sous-entend l’appel à des outils de redémarrage de l’économie centrés autour de la planche à billet et de la dette publique. L’économiste Keynes en avait théorisé les fondements au lendemain de la crise de 1929. On lui attribue la fameuse idée qu’en situation de crise, il suffit d’imprimer de la monnaie pour payer la moitié de la population à creuser des trous et l’autre moitié à combler les mêmes trous pour que la demande redémarre et qu’en retour les entreprises se remettent à produire pour répondre à cette demande.
La même logique s’appliquerait aux entreprises. Y injecter des liquidités par la planche à billet et par la dette les aiderait à acquérir équipements et intrants qu’elles iraient acheter auprès d’autres entreprises ce qui par simple mécanique circulaire contribuerait à faire tourner l’économie.
Seulement, Keynes insiste sur une condition majeure pour que ces mécanismes fonctionnent. L’économie doit être en sous-capacité de fonctionner. Effectivement, si les entreprises n’ont pas la capacité en main d’œuvre qualifiée et en outils de production pour répondre à cette nouvelle demande, deux phénomènes risquent de se produire : l’inflation, puisque la demande augmenterait sans que l’offre du pays ne puisse y répondre et une augmentation des importations, qui en retour diminuerait la valeur de la monnaie et donc aboutirait à de l’inflation.
La relance dans une économie qui souffre de goulots d’étranglement profite plus aux entreprises étrangères et engendre des risques inflationnistes.
La Banque Centrale au Maroc est déjà dans cette démarche keynésienne depuis de nombreuses années
Notons au passage, que dans ce contexte, la dette ne générerait pas d’acquis économiques majeurs. Sans la croissance économique espérée par ce keynésianisme à outrance, le pays n’aura pas les moyens de la rembourser. Une illusion de croissance que les générations futures auraient à payer bien cher.
Notons également, que certains jugent que la Banque Centrale au Maroc est déjà dans cette démarche keynésienne depuis de nombreuses années, et que le niveau de la dette (libellé en dollars) au Maroc est déjà assez élev,é pas tellement par rapport au PIB (libellé en dirhams) du pays mains surtout par rapport à notre balance commerciale (libellée en dollars).
Continuer avec une économie sous perfusion ne semble pas adéquat
La "relance’’ par la dette et la planche à billet est donc une solution risquée. Que pendant le Covid-19 nous n’ayons pas eu le choix, c’est tout à fait normal. Mais continuer avec une économie sous perfusion ne semble pas adéquat.
Les déficits en temps de crise sont comme l’eau en cas d’incendie, ce n’est pas parce qu’on les utilise sans compter en cas de catastrophe, qu’il ne faut pas les utiliser avec parcimonie en vitesse de croisière.
Alors que faire ?
La gestion du Covid19 suggère que nous disposons des principaux ingrédients d’une sortie de crise par le haut.
D’abord concernant la manière.
Durant la crise, le pays a fait preuve de leadership, de cohérence et de transparence. Malgré la multitude des intervenants (ministères de la santé, de l’intérieur, de l’économie et de l’industrie, l’armée, les services de sécurité, etc.), la gestion de la crise s’est faite de manière coordonnée, chacun intervenant dans son domaine mais s’intégrant dans une logique globale de santé publique.
Cette cohérence avait manqué par le passé et avait été la source de tant d’échecs. Il faudrait espérer que l’on tire toutes les leçons des succès ainsi accumulés pour que la méthode de travail de notre exécutif change de manière permanente.
La distribution d’aides directes au ménages les plus pauvres montre qu’il est possible de cibler les aides de l’Etat
Un enseignement principal de cette méthode de travail est qu’elle a permis de mettre en place un climat de confiance et donc de motivation de tous. Le succès de toutes les prochaines initiatives en dépendra.
Au lieu de céder au libéralisme bashing qui se développe durant le covid19, il faut plutôt comprendre que le libéralisme économique a un pré-requis: l’Etat de droit. Lorsque ce pré-requis est absent, c’est la loi de la jungle qui prend le dessus. Libéralisme économique et loi de la jungle ne sont donc pas synonymes, ils sont opposés.
Concernant le soutien de la demande, la distribution d’aides directes au ménages les plus pauvres montre qu’il est possible de cibler les aides de l’Etat.
Le scandale des 50 milliards de dirhams que coûte chaque année la caisse de compensation n’a que trop duré. Rappelons que cette subvention n’est pas ciblée. Elle profite aussi bien aux plus aisés qu’aux plus pauvres. Mais comme les plus aisés consomment plus que les plus pauvres, une partie importante de ce budget est accaparée par les premiers au lieu d’être dirigée vers les seconds.
Il est tout aussi intéressant de constater que le budget de la caisse ramené à une base mensuelle correspond plus ou mois à celui utilisé pour la distribution des aides directes en mars/avril 2020. Il est donc possible de distribuer des aides directes et de manière ciblée sans que cela ne coûte plus au budget de l’Etat en réallouant le budget de la caisse de compensation à ces aides.
Parler donc de réallocation des ressources plus que d’aggravation des déficits est possible et souhaitable.
Par ailleurs, l’expérience du Fonds Covid19 est très révélatrice. Pourquoi ne pas la pérenniser et en faire un fonds de développement permanent alimenté par un ou des impôts progressifs, destiné à soutenir aussi bien des programmes sociaux et des secteurs en manque de ressources comme la santé et l’éducation que la recherche et développement et l’innovation dans le privé.
Le Maroc se trouverait ainsi à suivre un peu la logique de Keynes et beaucoup celle de Piketty, à faire en sommes du Keynepettisme.
Côté offre, seuls les secteurs à fort potentiel de croissance et étant actuellement en sous-capacité devront bénéficier de ces soutiens, avec un accent particulier sur les PME, principales créatrices d’emplois. Les efforts entrepris par le Maroc dans l’économie verte doivent être poursuivis et amplifiés.
Le digital et l’intelligence artificielle ont joué un rôle essentiel dans l’effort de distribution des aides directes. Ils ont également permis de rendre plus efficace et plus transparent le travail de plusieurs administrations et de la justice. Une évaluation rapide de cet effort devrait permettre de réaliser le rôle de ces nouveaux métiers dans l’augmentation de la productivité de l’administration et de l’ensemble de l’économie. Si un effort doit être fait au sortir de cette crise, il doit concerner d’abord et avant tout ces secteurs.
Durant la crise, la recherche développement et l’innovation ont soudainement pris de l’importance avec le succès rapide de l’expérience des masques et des respirateurs médicaux. Cet effort devrait devenir une habitude et une condition sine qua non de tout nouvel effort de développement pour qu’entreprises et centres de recherche y trouvent leur compte.
La nouvelle vigueur de la recherche et développement devrait toucher tout les secteurs et avec une liberté absolue de ton. Les travaux devront être régulièrement publiés et vulgarisés en sciences sociales et en sciences politiques en plus de ceux de l’ingénierie et, bien sûr, de l’intelligence artificielle. Les débats sur les politiques socioéconomiques et les grands chantiers que le Maroc poursuit se déplaceraient ainsi des argumentaires politiques stériles vers des études d’impact socioéconomique permettant à chacun de se faire une opinion bien documentée.
Deux logiques s’affrontent donc. Celle d’une relance qui renouerait, au mieux, avec les tendances de croissance molle du passé et celle d’une sortie de la crise par le haut pour un Maroc plus grand.
Karim Laraki
@KarimBenLaraki
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