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Poutine confronte l’Europe à sa réalité

L’Occident se berce d’illusions sur la Russie de Vladimir Poutine depuis longtemps – des illusions désormais éparpillées sur la péninsule de Crimée. L’Occident aurait pu avoir plus de discernement. Depuis son arrivée au poste de président, l’objectif de Poutine est de restituer à la Russie son statut de puissance globale.  

Le 7 avril 2014 à 14h58

BERLIN – Pour cela, Poutine s’est reposé sur les exportations énergétiques de la Russie afin de récupérer progressivement les territoires perdus à l’époque de l’effondrement de l’Union Soviétique il y a un quart de siècle. L’Ukraine est au cœur de cette stratégie, parce que sans elle, l’objectif d’une renaissance de la Russie n’est pas réalisable. La Crimée n’est donc que la première cible ; la prochaine sera l’Ukraine orientale, et plus globalement, une constante déstabilisation du pays dans son ensemble.

Nous assistons donc au renversement du système international post-soviétique en Europe de l’est, dans le Caucase et en Asie centrale. Les concepts d’ordre international du dix-neuvième siècle, fondés sur un équilibre des pouvoirs à somme zéro et sur des sphères d’intérêts, menacent de supplanter les normes modernes d’auto-détermination nationale, l’inviolabilité des frontières, l’autorité de la loi, et les principes fondamentaux de la démocratie.

Ce bouleversement aura donc un impact massif sur l’Europe et sur ses relations avec la Russie, dans la mesure où il déterminera si les Européens vivront selon les règles du vingt-et-unième siècle. Ceux qui pensent que l’Occident peut s’adapter à l’attitude russe, comme le suggèrent les apologistes occidentaux de Poutine, risquent de contribuer à une plus forte escalade stratégique, car une approche douce ne ferait qu’encourager le Kremlin.

En effet, que ses dirigeants l’admettent ou non, l’Union Européenne est maintenant en conflit direct avec la Russie sur sa politique d’élargissement depuis la fin de la guerre froide. Parce que la réémergence de la Russie en tant que puissance globale n’implique pas seulement la réintégration des territoires soviétiques perdus, mais aussi un accès direct à l’Europe ainsi qu’un rôle dominant dans la région, surtout en Europe de l’est. C’est donc une lutte stratégique fondamentale avérée.

Europe- Russie : une crise durable

Du point de vue occidental, une confrontation volontaire a peu de sens, parce que l’Union Européenne et la Russie sont, et continueront d’être des voisins. A l’avenir, la Russie aura besoin de l’Union Européenne plus encore que l’inverse, parce que loin en Asie centrale et de l’est, la Chine émerge comme une rivale aux dimensions entièrement différentes. En outre, le rapide déclin démographique de la Russie et son énorme déficit de modernisation impliquent de créer un avenir conjoint avec l’Europe. Mais cette opportunité n’est possible que sur la base de l’autorité de la loi, et non de la force, et doit être guidée par des principes démocratiques et d’auto-détermination nationale, et non par des jeux politiques de grande puissance.

Poutine a finalement déclenché une crise durable. La réponse de l’Occident sera une nouvelle politique de l’endiguement, principalement sous la forme de mesures économiques et politiques. L’Europe réduira sa dépendance énergétique vis à vis de la Russie, reverra son alignement et ses priorités stratégiques, et réduira ses investissements et sa coopération bilatérale.

A court terme, Poutine semble avoir une meilleure marge de manœuvre, mais les faiblesses de sa position deviendront vite apparentes. La Russie est complètement dépendante, économiquement et politiquement, de ses exportations de ressources énergétiques et de matières premières, principalement destinées à l’Europe. Une baisse de la demande européenne et un prix du pétrole qui ne suffira plus à maintenir le budget de la Russie entraveront très rapidement l’action du Kremlin.

Les intérêts stratégiques de l’Europe refont surface

En effet, il y a quelques raisons de penser que Poutine a peut-être présumé de son succès. L’effondrement de l’Union Soviétique au début des années 1990 n’a pas été causé par l’Occident, mais par une vague de sécessions par lesquelles les nationalités et les minorités, constatant l’affaiblissement de l’état-parti, saisirent l’occasion de se libérer. La Russie d’aujourd’hui n’a ni la force politique ni la force économique de reprendre et d’intégrer les territoires soviétiques perdus, et toute tentative de Poutine de poursuivre son plan appauvrirait son peuple et ne mènerait qu’à une plus grande désintégration – une bien sombre perspective.  

Les Européens ont toutes les raisons d’être inquiets, et ils doivent désormais admettre le fait que l’Union Européenne n’est pas juste un marché commun – une simple communauté économique – mais un acteur global, une unité politique cohésive avec des valeurs partagées et des intérêts sécuritaires communs. Les intérêts stratégiques et normatifs de l’Europe ont donc refait surface avec une vengeance ; en fait, Poutine est parvenu presque à lui tout seul à revigorer l’Otan en lui donnant une nouvelle justification.

L’Union Européenne devra comprendre qu’elle n’agit pas dans un vide dans son voisinage méridional et oriental, et que dans ses propres intérêts sécuritaires, les conflits d’intérêts d’autres puissances dans ces régions ne peuvent être simplement ignorés ou pire, acceptés. La politique d’élargissement de l’Union Européenne n’est pas une simple nuisance coûteuse et extensible ; c’est une composante vitale de sa sécurité et l’expression du rayonnement de son pouvoir. La sécurité a un prix.

Il se peut que la Grande Bretagne réévalue maintenant le coût d’une sortie de l’Union Européenne. Et peut-être y aura-t-il une prise de conscience sur le continent du fait que l’unification européenne doit avancer plus vite, parce que le monde – et les voisins de l’Europe en particulier – n’est pas aussi pacifique que de nombreuses personnes le pensent, surtout les Allemands,.

Le projet de paix de l’Union Européenne – l’impulsion originelle de l’intégration européenne – a peut-être trop bien fonctionné ; après plus de soixante ans de succès, elle est devenue pour certains désespérément démodée. Poutine l’a obligé à regarder les choses en face. La question de la paix en Europe est revenue sur le devant de la scène, une question à laquelle il faut répondre par une Union Européenne forte et unie.

Traduit de l’anglais par Frédérique Destribats

© Project Syndicate 1995–2014

 

 

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Le 7 avril 2014 à 14h58

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