Mohamed Taher Srairi
Enseignant chercheur, Institut Agronomique et Vétérinaire Hassan II.Où en est le Maroc de la souveraineté alimentaire ?
Le Maroc importe chaque année plus de 6 millions de tonnes de blé tendre, des milliers de tonnes de lait en poudre et même des bovins vivants. Derrière ces chiffres, une réalité que l’on évite souvent de nommer : le pays a perdu une large part de sa souveraineté alimentaire. Taher Srairi, enseignant chercheur, dresse ici un état des lieux sans concession, et esquisse les voies d’un retour possible.
La souveraineté alimentaire est un concept récent, daté de la fin du 20ème siècle, et né de la volonté d’un ensemble d’organisations non gouvernementales en lien à la paysannerie, de remettre la question de la satisfaction des besoins nutritionnels des populations au centre de l’agenda politique mondial.
Il faut dire que les limites de la sécurité alimentaire à trouver des solutions acceptables étaient devenus évidentes ; les chiffres de la malnutrition avaient alors atteint des records (près de 800 millions de personnes). Ce constat est malheureusement toujours d’une brûlante actualité, malgré une mobilisation réelle de toute la communauté internationale.
La souveraineté alimentaire repose sur 7 préceptes de base :
i) considérer les besoins alimentaires des peuples,
ii) valoriser les efforts des fournisseurs d’aliments (agriculteurs, éleveurs et pêcheurs),
iii) travailler en harmonie avec la nature en promouvant l’agro-écologie,
iv) circonscrire les systèmes alimentaires à une échelle locale,
v) permettre aux communautés de gérer les ressources en eau, sols et semences, de manière socialement responsable et écologiquement durable,
vi) parfaire les connaissances et les compétences en promouvant les savoirs traditionnels et en utilisant les résultats de la recherche scientifique et
vii) reconnaître le caractère sacré des aliments.
Depuis l’adoption des préceptes de la souveraineté alimentaire comme base de réflexion à la durabilité de l’approvisionnement des marchés, ces derniers ont vu leur pertinence renforcée, vu les évolutions notoires qui secouent la planète, comme l’ampleur de la crise climatique, les impacts des conflits pour le contrôle des matières premières et des voies du commerce mondial, ainsi que les soubresauts dus à une volatilité accrue des prix des aliments et des intrants.
A la lueur de tous ces éléments, cet écrit vise à mieux cerner l’état actuel de la souveraineté alimentaire au Maroc, et ses fragilités structurelles, et à présenter des pistes de réflexion pour en asseoir des bases solides.
Le double fardeau de la dépendance alimentaire avérée du Maroc
N’importe quel observateur avisé du commerce extérieur du Maroc pourra aisément saisir la dépendance marquée aux importations alimentaires, surtout qu’elles concernent des biens vivriers de base.
Ainsi, pour l’année 2024, elles ont atteint, selon les statistiques officielles (Office des Changes), 6,3 millions de tonnes de blé tendre – soit environ 171 kg par habitant – pour une valeur de 17,8 milliards de DH, 2,2 millions de tonnes de tourteaux d’oléagineux (7 milliards de DH), et 2,7 millions de tonnes de maïs (6,6 milliards de DH). Sans omettre des quantités conséquentes d’autres aliments essentiels du quotidien : sucre raffiné, huiles de table, thé, café, dattes, etc.
Fait nouveau, même les produits animaux se sont invités au tableau des importations de masse en 2024 : 37.000 tonnes de lait en poudre (alors que cela ne dépassait pas 6.500 tonnes par an avant 2019) et même 118.000 tonnes d’animaux vivants (surtout des bovins destinés à l’abattage local) illustrant la perte de l’autosuffisance en lait et viande, due certes à 7 années consécutives de sécheresse aigüe (2019 à 2025), mais aussi au manque de considération pour les éleveurs et leur dur labeur, avant que ne soient mises en œuvre les instructions royales de reconstitution du cheptel national au printemps 2025.
Ces chiffres traduisent aussi une réalité inéluctable : ces importations correspondent à de l’eau virtuelle, pour tenter de dépasser le manque hydrique structurel.
Outre le fardeau économique en devises lié à ces importations, elles engendrent aussi un coût financier pour le budget de l’Etat : la stabilisation des prix de la farine de blé tendre et de sucre raffiné, à travers la Caisse de Compensation, a ainsi atteint au cours de l’année 2023 des niveaux records, respectivement 1,3 et 4,4 milliards de DH.
Au-delà de ces simples chiffres, le constat de la dépendance prend une autre tournure inquiétante : le gaspillage alimentaire qui est devenu courant.
A cet égard, des études pointent qu’un ménage urbain jette près de 360 g de pain par semaine. Pire, l’accès facile à des calories creuses subventionnées (farine et sucre), induit l’explosion des incidences de surpoids et même d’obésité, y compris chez les enfants : autrefois quasiment invisibles (années 1970), elles sont maintenant devenues très communes. Cela est très inquiétant pour la santé publique, surtout pour les générations futures, impactées directement par les effets des maladies non transmissibles (cancer, diabète, hypertension artérielle, etc.) avec leurs conséquences sur les possibilités déjà limitées de prise en charge par un système sanitaire dépassé …
Le recours marqué aux importations d’intrants agricoles
Les statistiques du commerce extérieur révèlent aussi une vulnérabilité accrue du système alimentaire national par rapport à la volatilité des prix d’intrants agricoles stratégiques, comme l’énergie fossile (il suffit pour s’en convaincre de voir les effets des hausses des prix de carburant en mars et avril 2026, des suites du conflit au Moyen Orient), les machines et engins (tracteurs, salles de traite, etc.) et même les ressources génétiques : semences horticoles et céréalières, reproducteurs bovins, etc.
Avec la recrudescence des conflits de portée mondiale qui menacent les approvisionnements, les agriculteurs doivent supporter des hausses parfois insoutenables des coûts associés, et ils tentent le plus souvent de les répercuter sur les prix de vente de leurs produits.
C’est plus particulièrement le cas pour les engrais azotés (urée et ammonitrate), devenus en rupture de stock, ou dont les prix ont doublé au printemps 2026. Or, ces derniers sont indispensables pour des rendements agricoles élevés, surtout dans les territoires horticoles spécialisés pratiquant uniquement le maraîchage et/ou l’arboriculture, où le découplage systématique avec l’élevage a été institué en règle.
De ce fait, les exploitations ne peuvent même plus recourir aux épandages de fumier pour le recyclage de nutriments essentiels tels que l’azote ou la matière organique. En bout de chaîne, le consommateur doit se résoudre à accepter l’inflation sans parfois en comprendre les causes. Cela a un effet sur le pouvoir d’achat, et les récentes hausses des prix des viandes rouges, des fruits et légumes sont là pour en témoigner …
Un modèle agro-exportateur avec une réelle pression sur les ressources naturelles et humaines
Mises à part les importations structurelles de produits alimentaires, le Maroc s’efforce de promouvoir un modèle agro-exportateur, dans le droit fil de la théorie du libre échange et des avantages comparatifs.
Cette orientation est malheureusement en contradiction totale avec les préceptes de la souveraineté alimentaire. Elle amplifie les pressions sur des ressources déjà très vulnérables comme l’eau, la fertilité des sols ou encore les droits des travailleurs dans ce secteur, et compromet même parfois l’approvisionnement du marché local ...
Selon les résultats de nombreuses études, le Maroc exporte à travers certaines denrées horticoles (fruits et légumes - tomates, fruits rouges, agrumes, etc. -) des quantités appréciables d’eau parfois non renouvelable, ce qui a même mené dans de nombreuses régions, notamment les plus arides (Souss Massa, Moulouya, etc.) à l’épuisement des nappes, et à l’arrachage de milliers d’hectares d’arbres fruitiers, qui avaient d’ailleurs en majorité bénéficié de coûteuses subventions ...
Les réalités du terrain montrent aussi que de très nombreuses franges de la main-d’œuvre employée dans le secteur agro-exportateur ne bénéficient pas des conditions du travail décent : rémunérations dignes et stables, sécurité sur les lieux du travail et lors des déplacements, etc. Ceci peut en grande partie expliquer les tendances lourdes actuellement identifiées de pénurie de main-d’œuvre agricole, le renouvellement de génération n’étant plus garanti.
De ce fait, l’attractivité des tâches n’est plus au rendez-vous, vu les aléas extrêmes de la production expliqués par un climat très imprévisible, et le manque de considération sociale ainsi que de couverture sanitaire pour des travailleurs parfois exposés de manière chronique à des substances toxiques comme les pesticides ...
Quelques voies d’intervention
L’état actuel du système alimentaire national démontre qu’il est aux antipodes des préceptes de la souveraineté. La dépendance est à un niveau très élevé, avec des effets délétères pour la durabilité de ressources naturelles fragiles (eau, sols, forêts, etc.), ainsi que des conséquences très négatives pour la santé publique.
Remettre la souveraineté au cœur de la réflexion à un système alimentaire assurant la préservation des écosystèmes naturels et de la santé des consommateurs, c’est prôner une rupture avec les pratiques actuelles. Il est manifeste qu’il y a des voies d’intervention urgentes qui peuvent être présentées comme suit :
• mettre à profit la volonté affichée des Marocains de recouvrer une alimentation saine, ce qui revient à instituer les traditions culinaires comme pilier de la consommation du quotidien, en promouvant les produits locaux, et de saison.
Un tel effort doit cibler toutes les couches de la population, notamment les plus jeunes générations, à travers l’éducation nutritionnelle à tous les niveaux scolaires, quitte à appliquer une taxation conséquente sur les calories creuses, dévastatrices pour la santé publique ;
• informer le long de toutes les chaînes alimentaires de la gravité des défis imposés par le changement climatique, dans un pays structurellement aride à semi-aride. Il faut à l’avenir penser à un système permettant à tout citoyen de visualiser l’empreinte hydrique associée à ses comportements alimentaires, ce qui pourrait susciter un élan spontané de l’abaisser ou au moins de la rendre plus durable, en donnant la priorité aux produits locaux issus de l’eau renouvelable, à savoir les précipitations ;
• penser à une gestion optimale des ressources halieutiques, afin d’asseoir les bases de la souveraineté protéique. Cela est une évidence et découle directement du manque d’eau.
Les ressources halieutiques ne dépendent pas d’usages d’eau douce et elles constituent une excellente source de protéines et d’autres nutriments indispensables (acides gras, minéraux, vitamines, etc.). Le Maroc a la chance de disposer d’eaux très poissonneuses sur un littoral de près de 3.500 km ; si elles sont gérées de manière idoine, cela lui permettrait d’envisager d’abaisser sa dépendance aux intrants nécessaires à l’élevage de ruminants et de volailles (aliments comme le maïs et le soja), sans impacter ses propres ressources hydriques.
Conclusion
La souveraineté alimentaire n’est pas un slogan tendance brandi pour se donner bonne conscience. Dans un monde en pleins tourments géopolitiques, il s’agit de l’ériger en objectif prioritaire, pour s’assurer d’un approvisionnement stable de la population, à des prix permettant de satisfaire les besoins nutritionnels vitaux de toutes les couches sociales, sans porter préjudice à des ressources naturelles fragiles.
Prôner la réalisation de la souveraineté alimentaire implique un accompagnement rapproché de toutes les chaînes de valeur agricole, notamment pour les produits de consommation courante, de l’amont (ressources génétiques et approvisionnements en intrants) jusqu’à l’aval (valorisation des produits et distribution), avec pour objectif de réhabiliter l’économie bio-circulaire et les circuits courts, où rien ne se perd, dans un contexte de changement climatique qui implique des défis hydriques majeurs. Il est manifeste que la situation actuelle du système alimentaire au Maroc se caractérise par une dépendance absolue aux importations, avec des conséquences plus que néfastes aussi bien pour les finances que la santé publiques.
Repenser la consommation alimentaire au Maroc dans l’esprit du renforcement de la souveraineté intime une volte-face politique courageuse, mettant la conscientisation au centre des préoccupations. Cela va du renforcement des capacités des producteurs d’aliments aux comportements responsables desconsommateurs. Il s’agit d’un axe prioritaire d’intervention si le Maroc aspire à renforcer son leadership régional et à s’affranchir des multiples vulnérabilités liées à la dépendance.
-oOo-
Nota : cet article constitue une version abrégée d’un rapport nettement plus détaillé sur la situation de la souveraineté alimentaire au Maroc que l’auteur a rédigé à l’automne 2025, et qui est consultable (en langue anglaise) à l’adresse suivante : https://mipa.institute/?wpdmpro=food-sovereignty-in-morocco-reprt-jtgb_mipa&lang=en&wpdmdl=12750&refresh=69dccf136f7771776078611
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