OMS (III): Un échec historique nommé Sida

Le 8 janvier 2021 à 11h59

Modifié 11 avril 2021 à 2h49

Des médecins américains avaient rendu publique, en juin 1981, l’observation d’une nouvelle maladie, le sida, connu par le sigle du virus VIH à son origine, constituant ce qui deviendra la plus grave épidémie des dernières décennies, dont on n’a toujours pas trouvé de vaccin encore aujourd’hui.

Ce n’est seulement que cinq ans plus tard, que l’OMS lancera ce qui deviendra le Programme mondial de lutte contre le sida (Global Program on AIDS, ou GPA), dont la direction sera confiée à Jonathan Mann. Au début des années 2000, près de vingt-deux millions de morts et environ 36 millions de personnes en étaient atteintes, dont plus des neuf dixièmes des personnes infectées et des morts se trouvaient dans les pays en développement.

Sous la pression de certains Etats, les pays scandinaves et la France en particulier, la responsabilité de la coordination de la lutte contre le sida sera retirée à l’OMS, notamment suite à la carence de sa direction et des désaccords avec le responsable du GPA ayant entraîné son départ, et sera confiée, en 1996, à une nouvelle structure du système des Nations unies, l’ONUSIDA, dirigée par un Belge, Peter Piot.

Une autre initiative, réduisant encore les prérogatives statutaires de l’OMS, fut adoptée en 2001, par le SG de l’ONU, Kofi Annan, qui initia la création d’un Fonds pour financer la lutte contre le sida, le paludisme et la tuberculose, mais n’eut pas de suite significative, n’ayant permis de collecter que 200 millions de dollars, à peine le sixième du montant initialement ciblé. Si la création d’un tel Fonds est d’abord apparue comme un progrès important, son statut de fondation de droit privé n’autorise pas juridiquement dans les faits l’ONU d’assurer la responsabilité d’une partie importante de la politique mondiale de santé publique.

La création d’Onu sida accentuera encore la marginalisation de l’OMS sur un terrain qui était sa raison même d’être. Il faut aussi faire remarquer que cette nouvelle entité, ONUSIDA, avait eu pourtant l’audace, et la première, de soutenir le droit des gouvernements d’autoriser la fabrication de copies moins coûteuses de médicaments protégés par des brevets, en cas de crise de santé publique, pour cause de sida. Cette position sera entérinée ultérieurement par l’OMS, en raison de la forte pression des opinions publiques et du travail des ONG, encouragée aussi par une certaine neutralité des USA, telle que relevée alors par la presse internationale.

Des rapports compliqués entre l’industrie du médicament et l’OMS

L’industrie pharmaceutique internationale ne pouvait pas ne pas s’intéresser à une importante Organisation spécialisée dans le domaine des questions de santé à travers le monde et qui dresse notamment des listes de médicaments dits essentiels.

Très tôt, les grands groupes de cette industrie, à travers leurs associations et différents lobbies ont commencé à remettre progressivement en question certaines des attributions et domaines d’intervention de l’OMS, dès les années 80 du siècle dernier, estimant qu’elle n’était pas nécessairement dans son rôle. Elle a pu avoir gain de cause au fil des ans, aidée en cela par son poids technique et financier, et avec le soutien appuyé des gouvernements des grandes puissances, se prononçant indirectement à son tour sur les différents programmes sanitaires de l’OMS, chaque fois que ses intérêts le lui dictent.

Membre écouté d’un puissant groupement, au sein de l’« Alliance Globale pour les Vaccins et l’Immunisation » (GAVI en anglais) nouvellement créée, qui est un partenariat public-privé destiné à sauvegarder les vies des enfants et à protéger la santé des personnes en encourageant l’accès à la vaccination dans les pays pauvres, les compagnies pharmaceutiques ont aussi émis leurs avis techniques.

Ce groupement établit des liens entre les gouvernements des pays en développement et ceux des pays donateurs, avec l’OMS, UNICEF, la BM, ainsi que les centres de recherche et les agences techniques, la société civile, la Fondation Bill-Gates outre d’autres philanthropes privés.

Les représentants d’International Federation of Pharmaceutical Manufacturers & Associations (IFPMA) siègent au Conseil d’administration de cette structure qui leur offre ainsi plus qu’une fenêtre utile d’observation sur les activités et programmes de santé de plusieurs entités. Ce qui n’est pas inutile dans le cadre d’une vision des complémentarités réelles existantes entre les composantes d’un tel grand ensemble d’intervenants.

L’IFPMA représente quelques dizaines d’associations nationales d’industriels, avec des leaders internationaux connus comme Johnson & Johnson, Glaxo Smith Kline, Merckx & Co., Novartis, Sanofi Pasteur, la division des vaccins de Sanofi-Aventis, Pfizer, entre autres. Cette structure représentée par GAVI permet de négocier quelques tarifs de médicaments avec les industriels et de contribuer au financement de quelques achats de vaccins notamment au profit des régions démunies de ressources pour en acquérir.

Un ancien grand avocat américain et charismatique défenseur des droits des consommateurs, Ralph Nader, soulignait à la fin de la deuxième moitié du siècle dernier les efforts de l’OMS dans la lutte contre le paludisme, la tuberculose, le tabagisme et les industries du tabac.

Cependant, il n’avait pas manqué de relever que plusieurs observateurs étaient déjà préoccupés par le fait qu’une telle Organisation ait accepté qu’une « poignée de grandes compagnies pharmaceutiques exercent une influence indue sur ses programmes… jusqu’à réduire son rôle traditionnel de promotion de l’usage des médicaments génériques dans les pays pauvres ». 

A cet égard, et en rapport avec des prix prohibitifs fixés non seulement des médicaments mais aussi des nouveaux vaccins par exemple, de nombreux gouvernements de pays en développement se retrouvaient acculés le dos au mur, en fonction de leurs ressources insignifiantes, devant choisir entre les maladies mortelles dont il conviendrait de protéger les enfants de leurs pays respectifs.

Les budgets de santé de ces pays souffriraient de plus en plus de coûts élevés, faute d’informations pertinentes pour négocier avec les entreprises. Soucieuse de limiter la concurrence, l’industrie pharmaceutique ne communique que rarement ses tarifs, et à dessein.

D’un marché à l’autre, et selon les pays, les coûts d’un même produit peuvent varier considérablement. La situation serait même absurde, car dans certains pays en développement comme le Maroc ou la Tunisie, le vaccin « antipneumococcique », recommandé pour les méningites, coûtait plus cher qu’en France selon l’ONG Médecins sans frontières (MSF).

Même des pays comme l’Angola, l’Indonésie ou la Bolivie avaient sollicité également l’assistance financière du GAVI. La protection des droits de brevets des laboratoires parait certes légitime, garant de la poursuite de la recherche-développement qui permet la fourniture d’outils, de technologies et de solutions nouvelles n’a jamais été remise en question par l’OMS, tout au contraire et à juste titre. Cependant, la discussion demeure quant au niveau prohibitif des  « prix de monopole » pratiqués.

L’épisode de la bataille des prix des médicaments lors de la lutte contre l’épidémie du sida et des procès intentés par les groupes pharmaceutiques alors à l’Afrique du Sud par exemple, l’un des pays les plus infestés, en invoquant la possible réexportation frauduleuse de médicaments livrés à bas prix, illustre cette forte interférence du secteur industriel dans les politiques mondiales de la santé pour défendre des intérêts commerciaux particuliers.

Après la Seconde Guerre mondiale, ce fut une sorte d’« âge d’or » de l’industrie pharmaceutique, avec ses antibiotiques et le miracle de la pénicilline notamment. Elle avait contribué réellement à éradiquer diverses sortes de maladies infectieuses. Quelques décennies plus tard, ses performances et ses gains financiers ont certes poursuivi leur amélioration, parfois jusqu’à défrayer les chroniques, aux dépens d’une absence de transparence générale de laboratoires devenus de gigantesques groupes internationaux régnant sur des brevets leur accordant des quasi monopoles.

De graves dérives furent enregistrées du fait de certaines de ces entreprises. Ainsi, quelques dossiers de sérieux manquements fortement médiatisés ont déteint sur l’ensemble du secteur, donnant même lieu à des enquêtes diligentées par des Etats, contraints de préserver l’ordre public et la défense des utilisateurs de médicaments.

Les contraceptifs de Searle hier, la crise des opiacés et le rôle de Purdue, le fabricant de l’Oxycontin des dernières années, par exemple, ont donné lieu à des enquêtes du Sénat aux USA, sans parler des prix de quasi monopole appliqués même à des vaccins ou médicaments destinés à des populations démunies. Il en est de même de certains groupes ayant leur siège en Europe qui n’ont pas été en reste non plus.

Certes, ce n’est pas le cas général, mais les compagnies pharmaceutiques ont été parfois condamnées à verser de lourdes amendes de toutes sortes, parce qu’elles avaient notamment commercialisé des produits qui étaient jugés nocifs à la santé des utilisateurs, parfois informant peu le public sur les effets indésirables.

En adoptant des politiques de concurrence internationale qui sont à l’opposé du protectionnisme à l’abri duquel elle a évolué, l’industrie pharmaceutique cherche surtout à assurer la poursuite de son essor en particulier en limiter l’émergence de la concurrence dans les pays en développement. Il convient de noter que les trois quarts du financement effectués par GAVI demeurent le résultat de contributions de donateurs des pays développés.

D’importants laboratoires avancent ne pas pouvoir faire baisser leurs tarifs relatifs aux vaccins par exemple, tels GSK qui affirme qu’avec le niveau de prix pratiqué pour les pays pauvres, il parviendrait tout juste à rentrer dans ses frais, ou Pfizer, qui, quant à lui, soutient qu’il vendrait les vaccins presque à perte, tels que rapportés par MSF. À l’heure actuelle, le coût de fabrication de ces produits relèverait du véritable « secret d’État » pour des groupes qui avaient récemment annoncé des bénéfices de près de 1,5 milliard $ US pour un chiffre d’affaires-vaccins à eux deux de près de 19 milliards $US réalisés dans les pays en développement, et soutenus par GAVI, tels que parus dans la presse internationale spécialisée.

L’évaluation indépendante menée par cette Alliance elle-même, rapportée par MSF, avait conclu que le prix qu’elle payait pour le vaccin contre la pneumonie était largement au-dessus du coût de fabrication simplement estimé. Il est à signaler que, par exemple, l’UNICEF, membre de cette même structure, présente dans plus de 150 pays et territoires, reste le plus grand pourvoyeur en vaccins des pays en voie de développement.

Il convient de rapporter à ce propos un précédent insolite, suite aux attentats du 11 septembre, les Etats-Unis avaient même menacé la firme allemande Bayer, productrice d’un antibiotique, Cipro, utilisé habituellement pour combattre la maladie du charbon, de fabriquer eux-mêmes des copies conformes de ce médicament, si un rabais substantiel ne leur était pas consenti.

Après cette pression exercée et réussie, par une telle grande puissance créant un précédent positif, il leur serait éthiquement difficile depuis de s’opposer à ce que d’autres Etats moins nantis, puissent à leur tour recourir à la « primauté du droit à la santé sur le droit du brevet ».

Pour faire face à l’actuelle pandémie du Covid-19, on recensait à la mi-mai 2020, plus d’une centaine de projets de vaccins initiés par divers laboratoires pharmaceutiques, dont plusieurs entreprises « biotech » européennes et américaines, dans le monde, encouragé par l’importance d’une demande potentielle à travers le monde. Cela rappelle l’épisode du SRAS, de 2002, qui avait entraîné le démarrage de dizaines de projets de vaccins mais qui n’ont pas été menés à terme, aussitôt que l’épidémie s’était arrêtée, car il s’agit de projets exigeant en temps et en ressources. Certains laboratoires, doit-on le relever, procèderaient de la sorte davantage pour des motivations parfois simplement boursières. [A SUIVRE]

 PRECEDENTS ARTICLES:

L’OMS DEMEURE ENCORE UN OUTIL D’ALERTE IRREMPLAÇABLE (I)

L’OMS ET LA COMPLEXE GESTION DES CRISES SANITAIRES INTERNATIONALES (II)

BANQUE MONDIALE ET OMS: ENTRE COMPLÉMENTARITÉ ET CONCURRENCE (IV)

OMS, ENCORE INDISPENSABLE SURTOUT EN TEMPS DE CRISE (V)

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