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Marocains d’Europe entre Islamisme et citoyenneté

Le Marocain Oussama Cherribi, Professeur de sociologie aux Etats-Unis, et responsable Afrique au Centre Jimmy Carter et à la fondation Leon Sullivan, entame une chronique sur les colonnes de Médias 24. Bienvenue parmi nous et bonne lecture à vous.

Le 15 février 2014 à 13h34

Le retour spectaculaire  de la religion  dans la sphère publique en Europe pose à nouveau la question des limites entre le profane et le religieux. Cette question porte nécessairement notre attention sur les expressions fortes et parfois violentes de l'islam politique car il confronte les frontières de la politique publique occidentale.

 

Aux Pays-Bas, une enquête menée par l’Institut de sondage de Maurice de Hond montre qu’une majorité des Néerlandais pensent que l'islam constitue la plus grande menace pour le pays.  Des 1.900 Néerlandais interrogés:

 

- 50% sont en faveur d'une halte à l'immigration en provenance des pays musulmans ;

 

- 63% s’opposent à la construction de nouvelles mosquées ;

 

- 72% sont pour une interdiction constitutionnelle de la charia ;

 

- 77% des Néerlandais pensent que l'islam n'est pas un enrichissement pour le pays ;

 

- 68% estiment que la présence islamique aux Pays-Bas ne doit pas augmenter. 


De Telegraaf, un journal à grand tirage des Pays-Bas, a reçu 900 réactions positives sur les résultats du sondage.

 

En France, le ministre de l'Education, Vincent Peillon, a lancé une campagne sous forme de charte pour sauver les valeurs laïques françaises qui sont la cible d’organisations religieuses. L'objectif de son programme est d'enseigner la "morale laïque de la maternelle au lycée“.

Une enquête montre que les Français soutiennent cette charte, avec 9 répondants sur 10 en faveur du projet. Le ministre explique que la charte ne vise pas à lutter contre la marée montante islamique en France, mais d'atténuer l'"obsession de l'islam". 


La charte du ministre de l’Education Vincent Peillon contient 15 articles soulignant le fondement laïque de l'Etat français et les vertus de la tolérance. Le Haut Conseil de l'Intégration de France a critiqué la charte en raison du défi qu'elle représente dans l'élaboration de programmes d'études et le traitement de questions banales comme la nourriture halal ou végétarienne dans les établissements scolaires.

Entre-temps, le Conseil français du culte musulman s’est plaint que les références de la charte à l'islam mèneront à la stigmatisation de la communauté musulmane. L'imam de la Grande Mosquée de Paris, Dalil Boubakeur, estime que les musulmans se sentent visés par la charte, même si la plupart n'ont pas de problème avec  la “morale laïque”.


Gardons à l'esprit  que l’islam comme “altérité radicale” a été renforcé dans toute l'Europe par des événements traumatisants depuis les attaques terroristes du 11 septembre 2001, dont l'assassinat du fameux homme politique et intellectuel néerlandais Pim Fortuyn en mai 2002, l'assassinat du cinéaste néerlandais Theo van Gogh en 2004, les attentats de Madrid et de Londres, le meurtre et les coups de couteau dont été respectivement victimes deux soldats à Londres et Paris en été 2013, l'interdiction du foulard, de la burka, du niqab et des minarets dans plusieurs pays européens, la campagne anti-immigration musulmane de Geert Wilders aux Pays-Bas et deMarie Le Pen en France, le massacre perpétré par Anders Breivik en 2011 dans un camp d’été de la jeunesse socialiste en Norvège, suivi deux ans plus tard par  la victoire du parti anti-immigration (Parti du progrès) qui est entré dans la coalition nationale de centre-droit en Norvège en 2013.

 

Ces sondages et ces exemples ainsi que les mesures politiques montrent l'incapacité de “l’islam” à fonctionner dans la société laïque européenne ainsi que la réaction des dysfonctionnements à l'islam par ceux qui estiment qu'il est entré dans leur culture d’une manière négative.

 

Pour comprendre les origines de cet état des choses, examinons la relation entre le laïc et le religieux dans la société européenne à travers des exemples concrets.

David Voas, sociologue à l'Université d'Essex, affirme que chaque nouvelle génération est moins religieuse que la précédente. Même les immigrés musulmans de la deuxième génération, selon Voas, montrent différentes formes de religiosité en dépit d'être semblables à leurs parents. La plupart des Etats européens, dit-il, ont une "fidélité floue" à la religion.

Le Royaume-Uni est un exemple parfait: bien que les Britanniques se considèrent largement comme habitants d'un royaume séculaire, la Reine est le chef de l'Etat ainsi que le chef de l’Eglise anglicane, une double fonction qui brouille la ligne entre le laïc et le religieux.

Aux Pays-Bas, chaque loi adoptée par le Parlement est ratifiée par le roi avec une référence à la religion. Le nouveau roi des Pays-Bas a d’ailleurs démontré son attachement à l'héritage chrétien en jurant, lors de son intronisation, fidélité à la Constitution et disant ensuite: Que Dieu tout-puissant me soit en aide !

 

Toujours lors de cette intronisation, 90% des membres de la Première et de la Deuxième chambre ont juré allégeance au nouveau roi par la grâce de Dieu. Parmi les invités qui étaient présents figuraient Sheikha Mozah, du Qatar, portant une robe noire haute couture et une coiffure très élégante sans aucune référence à l'islam, et l’épouse du roi du Maroc, la princesse Lalla Selma, a été montrée à plusieurs reprises à la télévision.

Le lendemain, tous les journaux néerlandais publiaient la photo de la princesse, la montrant avec ses "cheveux roux découverts" et son "beau caftan vert foncé".

 

Continuons notre voyage en Belgique, où l'État a intégré l'islam dans les années 70 parmi les religions enseignées dans les écoles publiques. Le ministre belge de l'Education s’est montré, avril 2013 à la télévision, préoccupé par le nombre de jeunes musulmans partis combattre en Syrie alors qu'ils étaient encore sous la loi de l'enseignement obligatoire.

Les journaux et plusieurs organisations civiles aussi bien en France qu’en Belgique ou aux Pays-Bass'inquiètent, eux aussi, du nombre croissant de jeunes Européens d’origine islamique qui sont recrutés ou qui vont volontairement lutter contre le régime syrien. Après qu’un étudiant disparu depuis plusieurs mois eut été retrouvé en Syrie, le ministre belge de l'Intérieur s’est entretenu avec les imams et les dirigeants de la communauté musulmane sur les moyens d'arrêter ce type de recrutement. Entre-temps, plusieurs jeunes belges ont été tués ou arrêtés par l'armée syrienne dans les combats autour de la ville de Qusair, à la frontière libanaise.

 

La France est, elle aussi, confrontée à ce problème, avec le retour de 200 combattants français de la Syrie. D’autres se battent également au Mali contre l'armée française. Le processus de radicalisation s’explique par la séduction qu’exerce l’idéologie de l’islam politique, mais est dû aussi à l’ignorance, au manque d'expérience et au fait d’être exclu et la cible de racisme et d’islamophobie. La plupart de ces jeunes éprouvent le sentiment d'être des étrangersau sein même de la société dans laquelle ils vivent.

 

A  l’inverse de la Belgique et des Pays-Bas, la France n’autorise pas le port du foulard dans les établissements scolaires.La séparation entre l'Église et l'État est considérée par de nombreux pays voisins comme une forme extrême de ségrégation où l'Etat a les moyens de contrôler la religion. Mais cette séparation n’est pas non plus acceptée par tous les Français. Au cœur de la Ville des Lumières,les manifestations menées par les catholiques contre le mariage homosexuel sont nombreuses. Les débats autour du mariage gay ont conduit à des bagarres au Parlement. Certains ont fait valoir que la France ne doit pas oublier ses racines catholiques.

 

Mais l'Espagne, qui est, à l’origine, un pays profondément catholique, a adopté une loi sur le mariage homosexuel sans grande opposition.

 

En Italie, de nombreuses tentatives ont été effectuées pour interdire la nourriture halal dans les centres historiques, notamment dans la ville de Lucques.
 

Ces exemples montrent qu'il n'y a pas de modèle européen de la séparation entre l'Église et l'État,mais il ya différentes façons d'hébergement de la religion dans des configurations politiques spécifiques. Chaque focalisation sur l'islam comme une religion anti-laïque doit prendre en compte les différences entre le modèle européen de la séparation entre l'Église et l'État.

Il n'y a pas de réponse claire à la limite de la sécularisation dans les différents exemples européens. L'acceptation du pluralisme religieux est un fait en Europe, mais ne va pas aussi loin que le modèle américain où la religion est considérée comme une source de vitalité pour le pays tant que l’on respecte les droits des citoyens et de la citoyenneté.

 

Les États-Unis sont beaucoup plus prononcés sur leur laïcité comme étant inclusive de toutes les religions: le pluralisme religieux. Geert Wilders, qui a suscité un tollé dans les médias européens avec son court métrage Fitna, n'a pas reçu beaucoup d'attention aux États-Unis.

On pourrait en conclure, en s'appuyant sur le travail de Michèle Lamont dans son étude comparative sur les Etats-Unis face à la France La dignité des travailleurs qu'il est plus facile d'être musulman aux Etats-Unis qu’en Europe.


 

Tags : coronavirus
Par Rédaction Medias24
Le 15 février 2014 à 13h34

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