Malaise dans la démocratie
Où va le monde ? Où va la démocratie ? A-t-elle un lendemain ? Quels en sont les fossoyeurs ? Quels pourraient être (encore) ses défenseurs et par quels moyens ? Des questions que soulève Mohamed El Gahs dans cette tribune consacrée au(x) malaise(s) de la démocratie, avec un "fond de l'air qui effraie". Sans concession, il pointe aussi la part de responsabilité des démocrates, une sorte de dernier carré de la résistance.
Le fond de l’air effraie. Les puissances financières dominent le monde et verrouillent tous les pouvoirs. Ces "sorcières de l’économie", maléfiques et prolifiques, ont essaimé à tous les niveaux de la vie des hommes. Elles en dictent désormais les lois, les codes et les modes. Des instances supranationales et transnationales, organisations et "machins" en tout genre ont confisqué le pouvoir en faveur d’une bureaucratie mondialisée, non élue, cooptée et coulée dans le même moule ultralibéral. L’idée même de souveraineté – des peuples, des nations – se réduit comme peau de chagrin.
Les géants du Net, les fameux GAFAM, règnent en maîtres absolus sur nos vies. Extension vertigineuse du domaine du cerveau disponible à l’usage de la crétinerie globale et de la marchandisation sans entraves. Dont les réseaux dits sociaux sont un plébiscite de tous les instants. "Sans frontières", voilà l’étendard de la marche forcée vers l’abolition de toute velléité de "gouvernement du peuple par le peuple et pour le peuple".
Tout est dans tout, et la souveraineté est nulle part. Les ingérences étrangères se sont intensifiées, généralisées et banalisées : manipulations, fausses informations et déstabilisation. Des officines malintentionnées, des lobbies, des armées de "bots" infestent et corrompent la vérité, les esprits et jusqu’aux cœurs des foules anesthésiées.
Qui est qui, et d’où parle-t-il ? Oser ce principe, jadis préalable à tout débat raisonnable, c’est désormais blasphémer. La politique n’est plus que l’ombre pathétique d’elle-même. Sa marge et sa pertinence se sont réduites aux dimensions d’un leurre. De la figuration pour l’instant encore tolérée. Mais pas plus. Dans le chaudron hautement inflammable des inégalités sociales grandissantes, de la misère et de l’inculture mijote la potion du rejet, du désespoir et de l’abandon à tous les vents mauvais de l’histoire.
La politique n’est plus que l’ombre pathétique d’elle-même. Sa marge et sa pertinence se sont réduites aux dimensions d’un leurre. De la figuration pour l’instant encore tolérée
Alors, la démocratie ! Elle est groggy. Elle chancelle dangereusement sous ces coups de massue violents et répétitifs que l’époque lui assène. Les démocrates, qui existent encore, dans les peuples comme dans "les élites", en responsabilité ou simples citoyens, engagés collectivement ou "solitaires solidaires", sont désespérés. Sidérés. Debout, mais en mode résistance de principe. Pour combien de temps encore ?
À leur décharge, l’offensive est d’une brutalité inouïe. Mais une question dérangeante s’impose : la démocratie n’a-t-elle pas prêté le flanc ? Pour le dire autrement : si la démocratie tombe, n’est-ce pas aussi de ses propres faiblesses ? Bilan d’étape d’une étrange défaite.
Pire que "les ennemis de la démocratie", déclarés ou non, l’incapacité pathétique de la démocratie et des démocrates à y apporter, non pas une réponse, une riposte efficace, mais ne serait-ce que le moindre début du commencement d’une perception et d’une pratique cohérentes, donc rassurantes.
De plus en plus impuissante, tâtonnante, effrayée, naïve, incroyablement opportuniste et ridiculement soumise aux simagrées de la communication et à l’imposture techniciste, la démocratie offre béatement un prolongement inespéré à la démonstration voulue par ses nombreux détracteurs qui s’insinuent jusque dans son sein : fragilité et vacuité sur le fond, incarnation hasardeuse sur la forme. Écoutons le bruit et la fureur navrants qui émanent de l’exercice. Du vent plein les écrans des médias classiques. Du délire plein les "nouveaux médias". Et le reste à l’avenant.
Qu’est-ce que la démocratie ? Des États censément légitimes depuis longtemps supplantés, implacablement démonétisés et objectivement paralysés par la logique marchande ? Certainement pas. Et pourtant, c’est l’image que le monde nous renvoie. Et un doute légitime saisit le plus fervent des croyants et des pratiquants.
La politique est brocardée, caricaturée, dénigrée, ridiculisée sous tous les cieux et par tous les moyens
Qu’est-ce que la démocratie ? Des projets politiques contradictoires et légitimes portés et servis par des mouvements, des partis, des femmes et des hommes dits politiques, censés représenter la diversité naturelle de la société des hommes qui ont décidé et veulent vivre ensemble dans un cadre qui s’appelle la Nation.
La démocratie ne semble s’exprimer aujourd’hui qu’à leurs dépens. La politique est brocardée, caricaturée, dénigrée, ridiculisée sous tous les cieux et par tous les moyens. Que souvent les politiques eux-mêmes participent à ce lynchage ne change rien à ce désir collectif. Ils ne semblent plus pouvoir autre chose que de s’y adapter. Faire semblant de "décider" là où ils ne décident plus rien ou presque.
Le marché, là encore, le spectacle, les médias, l’audience, le désormais fameux buzz, l’image, réduisent les politiques à de pâles caricatures plus vraies que nature de leur propre impuissance. Moins ils ont de pouvoir, plus ils s’enfoncent dans le numéro si attendu des discours abscons et des petites phrases, vraiment petites, de plus en plus petites…
Beaucoup d’entre eux ne convainquent plus, ils posent ou ils se justifient. Ils ne pensent plus, ils miment. Ils n’osent plus, ils suivent. La mode, la tendance, la foule, les caméras, les sondages, les communicants, l’air du temps futile de l’ère de rien.
Qu’est-ce que la démocratie aussi ? Des médias libres et sérieux qui la font vivre. Des supports qui informent, interpellent, proposent. Qui donnent à savoir, à comprendre, à s’élever, à s’engager, à choisir. À bâtir donc ce destin collectif, humaniste et démocratique toujours et partout inaccessible, inachevé et fragile.
Or, voilà que la démocratie se confond de plus en plus avec la dérive médiatique planétaire marchande, sensationnaliste, cynique, voyeuriste, démagogique et terriblement irresponsable. Un microcosme plus qu’inquiétant par son arrogance, sa légèreté et son opportunisme. Totalement soumis à la logique du profit. De l’audience et de la posture. L’argent en seigneur et maître au pied duquel on brûle, en offrande expiatoire, les valeurs, les idées, les idéaux, les institutions, la vérité… Au nom, bien évidemment, de la sacro-sainte liberté de vendre. Tout vendre, absolument tout, jusqu’à son âme ou plutôt celle des autres.
Voilà que la démocratie se confond de plus en plus avec la dérive médiatique planétaire marchande, sensationnaliste, cynique, voyeuriste, démagogique et terriblement irresponsable
Beaucoup de ces médias ne s’adressent plus au peuple, il faut le comprendre, mais à la foule. Tout le reste en découle. Y compris la tentation absolue de tous les corporatismes, de tous les lobbys, de toutes les sectes de s’ériger en pouvoir absolu. Sans contre-pouvoir.
La politique, la justice, l’éthique, la raison étant en l’occurrence les ennemis à abattre. Les officines planétaires du modèle "indépassable" de l’argent et de l’abrutissement ne s’y trompent pas. Leur funeste mission est d’asservir ces pouvoirs légitimes pour mieux les achever.
Qu’est-ce que la démocratie donc ? Toute cette construction théorique ; cet idéal humaniste qui a été détourné, neutralisé, corrompu par ses pires ennemis. L’argent roi, le marché total et le spectacle permanent. Ce rêve caricaturé en façade pathétique de l’impuissance du politique qui ne propose plus que l’impossibilité de toute transformation sociale. Minée de l’intérieur, défigurée par ceux-là mêmes qui devraient la faire vivre, la démocratie, ce "pire des systèmes à l’exception de tous les autres", laisse à penser à ses ennemis qu’elle est prenable.
Conformément à ses propres défaillances, tous les ennemis de la démocratie, qui sont toujours des idéologies et des stratégies de prise de pouvoir, ont bien compris l’extrême fragilité de l’édifice qu’ils convoitent. Il suffit d’en investir tous les espaces, d’en exploiter toutes les contradictions, d’en saisir toutes les opportunités, d’en utiliser tous les instruments. Le tout, dans un cynisme déconcertant au nom précisément de la démocratie. Faible, inconsciente, seule, désarmée et, à la fin des fins, suicidaire. Il y a mille signes, autant de défaites au quotidien qui feront la chute inéluctable de demain. Mais l’ordre du jour de l’époque est de regarder ailleurs lorsque le péril advient.
Une seule réponse. L’unique réponse : la démocratie. Une démocratie qui se ressaisit et retrouve son essence
N’empêche, la question aujourd’hui, ne serait-ce que par clause de conscience, est de faire mentir cette funeste perspective de la régression. Une seule réponse. L’unique réponse : la démocratie. Une démocratie qui se ressaisit et retrouve son essence. Qui s’impose comme évidence libératrice et juste ; comme le meilleur et indépassable mode de régulation de la diversité naturellement conflictuelle de toute nation ; comme l’expression de l’intérêt général et de l’émancipation individuelle. La démocratie se doit de réhabiliter ses valeurs fondatrices et ses règles de fonctionnement.
Il est évident qu’un tel sursaut est tributaire de sa capacité à se remettre en cause, à s’interroger sur ses failles et ses compromissions. Et à se renouveler. Pour ce faire, elle a plus que jamais besoin d’États, d’institutions, de politiques, d’intellectuels et de peuples démocrates. Lucides et déterminés. Libérés enfin des chaînes du marché total et du spectacle intégral qui font le lit de bien des barbaries… Même pas à visage humain.
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