img_pub
Rubriques

L’œuf, la poule et l’ivrogne, une leçon de géopolitique maghrébine

Qui de l’œuf ou de la poule est apparu en premier ? Cette question, qui amuse et intrigue à la fois, justifie l’incohérence, l’impuissance et l’indifférence. Des scientifiques déclarent avoir trouvé l’explication. On ne peut pas dire autant des bluffeurs qui portent le brassard de planificateurs politiques et de stratèges attitrés.

Le 15 mai 2025 à 14h37

Par ailleurs, il y a une blague que, dans notre jeunesse, aimions raconter. Il s’agit de l’histoire d’un ivrogne qui a l’habitude de sévir dans un bar du quartier. Toujours endetté, il laisse des ardoises au barman, mais il est un bon client, alors on lui pardonne ses écarts de langage. Une nuit, il décide de s’en prendre à tout le monde, aux clients, aux passants et au chauffeur de taxi qui est mandaté par la famille de le ramener à la maison.

Cette nuit-là, il refuse de payer la facture. Personne ne pipe mot et on le laisse partir. Le chauffeur de taxi, devoir obligeant, le dépose devant chez lui, sans se faire payer. L’ivrogne habite dans un petit appartement, au 2e étage. Sa femme lui ouvre la porte. Il râle déjà et demande à manger. Tout est prêt. Il donne un coup de pied dans le plateau que son épouse lui sert. Personne ne daigne le contredire. Il est dans tous ses états.

Alors, en désespoir de cause, il ouvre la fenêtre qui donne sur la rue principale. Il constate qu’un voisin se prête à faire promener son chien pour sa randonnée matinale. L’ivrogne n’en peut plus. Il ramasse un petit vase à portée de main et le balance en direction du chien. L’animal est touché et gémit, en conséquence.

Le voisin s’insurge et lui demande : "Qu’est-ce qu’il t’a fait le chien ?" Et l’ivrogne, tout ravi qu’enfin quelqu’un daigne lui répondre, lui rétorque : "Quoi ? Tu ne veux tout de même pas que j’attende que ton maudit de chien me morde".

Contexte mal entendu signifie prétexte mal défendu

L’histoire de l’œuf et de la poule et celle de l’ivrogne s’appliquent présentement à une équation géopolitique d’importance qui se vérifie dans l’espace maghrébin. En effet, il y a une semaine, Ammar Bendjama, ambassadeur représentant permanent de l’Algérie au sein du Conseil de sécurité, est piégé dans son argumentaire sur les personnes déplacées à l’ordre du jour du Conseil de sécurité des Nations unies. Il profite de cette opportunité pour évoquer la question de ce qu’il appelle "réfugiés sahraouis" dans les camps de Tindouf.

Le diplomate algérien essuie un énième échec pour son pays, qui est en passe de terminer la deuxième et dernière année de son mandat en tant que membre non permanent sans rien obtenir qui satisfasse ses ambitions diplomatiques. Je n’évoquerai pas la réponse d’Omar Hilale, l’ambassadeur représentant du Royaume du Maroc qui, comme à son habitude ces derniers temps, cloue son collègue algérien au pilori.

Je développerai un argumentaire qui se base sur un postulat que j’appellerai, "un contexte mal entendu développe un prétexte mal défendu". Il se propose d’énumérer les contradictions d’une diplomatie algérienne qui apprend mal les leçons du juridisme dont elle se vante pour finir, en fin de compte, assiégée de toutes parts.

Les réfugiés ? Ce drame ! Ce fonds de commerce ! Cette aberration dont sont coupables des planificateurs politiques et des stratèges militaires et qui s’invite dans l’intervention d’Ammar Bendjama. Pourquoi maintenant et pas hier ? Pourquoi maintenant, alors que les séquestrés dans les camps Tindouf se font refuser le droit d’être recensés par l’Algérie, en dépit des injonctions du Conseil de sécurité des Nations unies depuis bientôt deux décennies ?  En effet, les populations de Tindouf n’ont jamais été recensées, identifiées ou enregistrées. Elles ne bénéficient donc pas des dispositions de la Convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés.

Le timing est la réponse, mais aussi la perception par les décideurs algériens que la question du Sahara est en passe d’être résolue, à leur détriment. L’Algérie va hériter des populations dont la plupart n’est pas originaire du Sahara marocain.

L’étau se resserre autour d’un pays qui perd le nord. L’Algérie est désormais consciente que la prochaine résolution du Conseil de sécurité sonnera le glas d’une diplomatie qui a, depuis 2001, tout réussi dans l’échec. L’insipidité d’un argumentaire diplomatique qui fait de plus en plus sourire sinon agacer.

La hantise des décideurs algériens s’explique par la dimension psychologique, le fardeau financier et l’abysse vers lequel le pays se dirige. Tout cela est la conséquence d’une perception aveugle de la géopolitique des années 1990-2000.

Côté psychologique, le refus d’accepter d’avoir perdu toutes les cartes en ce qui concerne le Sahara dit occidental. L’assurance exagérée des années 1970-1990 affichée par des diplomates algériens, un cigare Davidoff à la bouche et un verre de whisky à la main dans les recoins lumineux des hôtels cinq étoiles à New York,  à Genève, à La Haye ou à Paris, a disparu ; elle est remplacée par une mine de croque-mort.

Et pour cause, le côté financier pèse de plus en plus lourd sur le trésor de l’Etat algérien. L’assistance internationale aux locataires des camps de Tindouf se réduit comme peau de chagrin. Le réalisme de la communauté internationale prend le pas sur les considérations politiciennes des décideurs algériens tout au long des années 1970-1980. Et les rapports sur le détournement de l’aide humanitaire, dissimulés pendant trois décennies, sont accablants pour les autorités algériennes et les séparatistes du polisario.

En effet, une enquête de la cellule antifraude de la Commission européenne (OLAF), entamée en 2003, rédige un rapport en 2007 sur les pratiques frauduleuses du Polisario et de certaines factions de l’armée algérienne. Toutefois,  pour des raisons obscures, le rapport n’est révélé au grand public qu’en 2015. Depuis lors, des rapports, dont celui du Programme alimentaire mondial (PAM) sur l’évaluation de son programme stratégique pays Algérie 2019-2022, confirment l’existence de pratiques de détournement de l’aide alimentaire et humaine destinée aux camps de Tindouf.

De même, des rapports sur la croissance économique avancent des conclusions qui n’augurent rien de bon pour l’économie algérienne. Reposant essentiellement sur les recettes des hydrocarbures, cette dernière risque de connaître des difficultés sérieuses pour les trois décennies à venir. En effet, des études sont d’avis que d’ici 2050, les richesses algériennes en hydrocarbures seront quasiment épuisées.

La chute des cours du pétrole présente déjà un grand défi pour les planificateurs algériens. À moins d’un baril à plus de 100 dollars, l’Algérie ne serait pas capable de réaliser les objectifs de croissance escomptés. Pis encore, à l’horizon 2030, il y a risque qu’elle ne puisse plus répondre à la demande intérieure en matière de gaz destiné aux foyers.

Et l’abysse qui ouvre ses brèches pour aspirer une mouvance qui traduit un "autant en emporte le vent" sublimé par le refrain de la désolation. L’abysse est encore plus effrayant, car il rappelle des cauchemars passés du temps où l’Algérie n’était qu’un terrain d’essai savamment géré par la France.

D’une part, un essai de mise en œuvre du principe du droit à l’autodétermination sur mesure, couronné par une indépendance conditionnelle en 1962. D’autre part, un essai, vite étouffé, de créer "un Etat sahraoui" au Sahara oriental en 1959.

En effet, des officiers français qui sont au fait de la réalité juridique de ce territoire qui appartient au Maroc et de l’acheminement vers la création de l’Etat algérien proposent d’ériger le Sahara oriental en une entité indépendante. Cela s’inscrit dans la droite ligne de la création de la Mauritanie qui a lieu en 1960.

L’abysse devient encore plus grand dans la mesure où l’une des questions qui va se poser aux décideurs algériens (et au polisario plus tard) est comment gérer un écueil d’une forte magnitude qui revêt quatre dimensions. Un, la nationalité des locataires des camps. Par le fait de ne pas être recensés par l’UNHCR, ils sont enregistrés dans le registre général de l’état civil algérien en tant qu’Algériens et acquièrent de facto la nationalité algérienne. Ils participent aux différentes échéances électorales et certains sont associés à la gestion des municipalités algériennes.

Deux, seule une fine minorité restante serait originaire de la région du Sahara et peu d’entre eux, sans doute, peuvent être inclus dans le recensement effectué par l’Espagne en 1974. À l’époque, l’Espagne s’apprête à organiser un référendum d’autodétermination contrôlé pour contourner les pressions marocaines et mauritaniennes sur la décolonisation du territoire.

Trois, la même observation s’applique à ceux qui portent la nationalité espagnole et qui se trouvent entre le marteau de la nationalité acquise en Algérie et l’enclume de l’impossibilité d’enregistrer leurs descendants nés après 1974.

Du reste, le projet de loi que l’Espagne avait envisagé d’adopter pour donner la citoyenneté espagnole aux originaires des provinces du Sud nés sous l’occupation espagnole n’a pas pu connaitre son épilogue au grand dam des locataires des camps de Tindouf et de leurs soutiens en Espagne et en Algérie.

Quatre, le poids de l’attachement à Tindouf. Des familles se sont constituées sur ce territoire. Elles comptent deux générations au moins. La plupart sont, entre autres, originaires des pays voisins : la Mauritanie, le Mali, le Niger, le Tchad et le Soudan. D’autres n’ont vraiment pas le choix du fait des contraintes psychologiques et des mariages mixtes qu’ils ont contractés avec de ressortissants algériens.

En somme, les décideurs algériens paniquent. Premièrement, parce que le style de gouvernement dont ils ont fait leur fer de lance depuis trois décennies et qui est basé sur un passé révolutionnaire mythique, fait désormais crasse à l’intelligence des observateurs. Deuxièmement, la diplomatie algérienne, qui s’accommodait de ce style pour impressionner, résonne faux. Elle n’a pas su s’adapter aux changements qui ont lieu sur les échiquiers politiques, diplomatiques et sécuritaires régionaux et internationaux.

En désespoir de cause, l’oligarchie au pouvoir en Algérie se transforme en pompier de service. L’une des explications du comportement de l’ambassadeur Ammar Bendjama, cité plus haut,  est la peur de son gouvernement de voir la MINURSO partir du Sahara. Il craint, de ce fait, qu’un tel départ ne sonne le glas d’un mensonge qui n’a que trop duré.

Porter un mensonge pendant cinquante ans et se rendre compte qu’il ne dupe plus personne est difficile à accepter. Essayons d’y comprendre quelque chose pour permettre aux décideurs algériens de faire amende honorable. Je le ferais en me basant d’une part sur la question de l’œuf et de la poule et de l’autre sur celle de l’ivrogne.

Première question : qui de l’œuf ou de la poule est apparu en premier ? Dans l’euphorie du tiers-mondisme, l’Algérie se croit en position de répliquer le précédent de sa naissance difficile en 1962. Elle se met en tête (avec la complicité de la Mauritanie et de l’Espagne, au départ) de créer une entité fantôche, la pseudo-rasd. Première erreur monumentale, car, dans la foulée, elle laisse le mouvement séparatiste, le polisario, agir comme une sorte de "mouvement de libération nationale" qu’il n'est pas. À l’époque, c’est faisable dans la mesure où des mouvements de lutte pour l’indépendance dans d’autres coins de la planète peuvent prétendre à ce statut et recevoir l’appui des pays membres de la famille des Non-alignés.

D’où la deuxième erreur monumentale. En effet, l’Algérie, le vent en poupe, s’assure déjà le soutien de la majorité des Etats africains à sa thèse sur le Sahara dit occidental ; mais il lui faut défoncer le mur de résistance des pays arabes. Alors, les planificateurs algériens confectionnent, au profit de la pseudo-rasd, un drapeau identique à celui de la Palestine, et y ajoutent une étoile et un croissant.

L’idée, selon eux, coule de source, dans la mesure où l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) est autorisée à parler devant la 29e session de l’Assemblée générale des Nations unies. Yasser Arafat y prononce un discours éloquent en novembre 1974. Arafat gagne quelques galons face à ses détracteurs syriens, égyptiens, libyens et jordaniens.

Cette perception débouche sur la troisième erreur monumentale, celle qui consiste à jouer l’amalgame en jonglant sur l’appartenance de certains pays arabes à l’Organisation de l’Unité africaine (appelée Union africaine depuis 2002), au Mouvement des pays non-alignés et à la Ligue des Etats arabes. Le drapeau de la pseudo-rasd est utilisé comme un miroir aux alouettes.

La certitude trempée dans le dogmatisme révolutionnaire fait croire aux décideurs algériens qu’ils ont l’aval du Bloc de l’Est et peuvent capitaliser sur l’indifférence des pays occidentaux, dont les anciens colonisateurs. Ils commettent alors la quatrième erreur monumentale, celle de chercher à déstabiliser les régimes voisins, à commencer par le Maroc et la Tunisie.

S’agissant du Maroc, le signal est donné par l’alliance que l’Algérie et l’Espagne concluent au sujet du Sahara d’autant plus que la situation politique intérieure au Maroc est très tendue, après deux tentatives de coups d’Etat en 1971 et 1972 et une incursion d’un commando en provenance de l’Algérie qui est neutralisé à Khénifra en 1973. Le premier évènement a lieu un an avant la signature de l’accord frontalier entre le Maroc et l’Algérie (1972). Et le deuxième a lieu un mois après la signature de cette convention. Le troisième évènement a lieu concomitamment à l’annonce de la création du polisario (1973).

S’agissant de la Tunisie, la chronique se rappelle l’attaque de Gafsa en 1980 commanditée par Kadhafi avec la complicité de l’Algérie par le territoire de laquelle le commando a transité. L’Algérie a entrainé dans les camps palestiniens à Beyrouth le commando composé d’anciens partisans de Salah ben Youssef (1907-1961), ancien compagnon de route de Habib Bourguiba, devenu son ennemi juré après l’indépendance de la Tunisie. Il est assassiné en Allemagne en 1961. Il avait été lâché par Gamal Abdel Nasser, qui lui avait donné asile quelques années plus tôt.

La Tunisie s’invite dans l’évocation de la cinquième erreur monumentale commise par l’Algérie. Elle consiste dans le fait d’imposer Brahim Ghali à la conférence internationale de Tokyo sur le développement de l’Afrique (TICAD 8) qui a eu lieu à Tunis en août 2022. Aucun des partenaires internationaux ne reconnaît la pseudo-rasd, mais l’Algérie met la Tunisie dans une situation inconfortable. Cette dernière sacrifie ses relations avec le Maroc.

Qu’à cela ne tienne, la sixième erreur suit dans la foulée. Elle consiste dans le fait de vouloir contourner la décision du sommet d’Accra (2024) qui arrête que seuls les États membres de l’Organisation des Nations unies sont habilités à participer aux sommets entre l’Union africaine et ses partenaires internationaux bilatéraux et multilatéraux. Échec bis à TICAD 9 Tokyo en août 2024, au sommet Corée du Sud-Afrique en juin 2024 et au sommet du Forum de coopération sino-africaine (FOCAC) en septembre 2024.

Changement de l’équation géopolitique

L’histoire est ironique, comme l’attestent les révélations du Washington Post et de Jeune Afrique, la semaine dernière, se rapportant à l’entraînement par le Hezbullah des éléments du polisario en Syrie. Ces derniers ont participé à la guerre civile syrienne. Des officiers algériens étaient de la partie, soit en tant que conseillers, soit en tant qu’acteurs opérationnels.

Pour mémoire, dans le passé, la situation politique en Espagne avec la maladie du Général Franco fait croire à Houari Boumediene que personne ne peut l’arrêter dans ses projets hégémoniques sur le Maghreb et l’Afrique subsaharienne.

Trop d’assurance, de confiance en soi, frisant l’arrogance. Or, l’arrogance est le pire des vices. Et en avant pour la cinquième erreur monumentale, le recours au marchandage contre la Mauritanie et l’Espagne coupables d’être parties prenantes dans la signature de l’Accord de Madrid sur le Sahara dit occidental en 1975.

Quoi de plus normal que la question "Qui de l’œuf ou de la poule est apparu en premier ?" de s’inviter dans l’arène. Cette fois-ci, quand les stratèges algériens se trouvent prisonniers de leurs propres stratagèmes.

Comment faire valoir l’argument du drapeau et le statut dichotomique d’un mouvement dit de "libération nationale" qui est né en dehors du territoire disputé et qui n’a jamais tiré une seule balle contre l’armée espagnole et une entité artificielle, certes reconnue au départ par un grand nombre de pays, mais qui ne remplit aucun des attributs de souveraineté ?

L’erreur de perception est de chercher à dupliquer le cas de la Palestine et de tenter de le faire gober par les pays arabes. Or si la Palestine gagne de nouvelles reconnaissances, la pseudo-rasd en perd chaque année. Elle n’en compte une poignée, notamment en Afrique où elle avait enregistré le plus grand nombre de reconnaissances entre 1976 et 1990.

"Qui de l’œuf ou de la poule est apparu en premier?". La double casquette des dirigeants séparatistes fait qu’après cinquante ans, ils se retrouvent dans la même configuration que l’après-Marche verte. C’est ce qui explique la séance de rattrapage que l’Algérie tente de réaliser en imposant la signature de l’accord de 1979 entre la Mauritanie et le Polisario entérinant le retrait de la première de Teris algharbiya (Oued Eddahab).

Le Maroc prend ses responsabilités et récupère immédiatement cette partie des provinces du Sud. Droit de suite, droits acquis, choix rationnel, acte incontournable… on a l’embarras du choix pour qualifier de coup de maître la part du Maroc.

Alors, pourquoi les juristes à la carte avalent-ils leurs langues de nos jours ? Il est loin, le temps de l’exploitation du principe du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes et de celui des mouvements de libération nationale pour assouvir le besoin de domination sur l’échiquier diplomatique et stratégique régional. Nombreux sont les mouvements qui se réclament de cette catégorie et qui ont soit disparu, soit intégré les gouvernements contre lesquels ils luttaient ou desquels ils cherchaient à se séparer.

Il est loin aussi le temps où les aspirations indépendantistes dans certains pays européens étaient utilisées comme moyens de pression pour amener ces derniers à épouser la thèse algérienne sur la question du Sahara. Il en est ainsi du mouvement pour l’autodétermination et l’indépendance de l’archipel canarien (MPAIAC, 1964-1979), du mouvement indépendantiste catalan (pancatalan 1978-1991), et de l’Euskadi Ta Askatasuna (ETA, 1959-2018) en Espagne, du Fronte di Liberazione Naziunale di a Corsica (FLNC, 1976- toujours actif) en France ou du Sinn Fein branche politique de l'Irish Republican Army (IRA, 1969-1997) en Irlande, qui s’est associé à l’accord sur l’Ulster (1998).

Récemment, dans la foulée de la crise entre l’Algérie et la France, des médias officiels algériens font l’éloge du séparatisme breton. Ainsi, la chaîne nationale a fait un reportage sur le Front de libération de la Bretagne (FLB, 1963)) qui s’attaque à ce qu’il appelle "Etat colonial français" et demande l’organisation d’un référendum d’autodétermination. La parole est donnée à Erwan Pradier, président du FLB pour faire état de revendications indépendantistes. Le FLB est connu par ses actions violentes, contrairement aux autres mouvements, le Parti breton (2003) et ADSAV (2000).

Le ridicule ne tue pas. Récemment, à l’occasion de la visite du sultan d’Oman Haitham bin Tariq en Algérie, certains commentateurs, surfant sur une autre planète, prétendent que ce pays serait tenté soit d’entreprendre une médiation entre l’Algérie et le Maroc, soit, carrément, d’exprimer un soutien à la thèse algérienne dans ses différents bras de fer avec certains pays arabes.

Sans doute auraient-ils la mémoire gommeuse, car les Omanais n’oublieront jamais le soutien de l’Algérie à جبهة تحرير ظفار  ((Front de Libération de Dhofar, FLD, 1963-1976) qui allait souffler l’unité nationale de leur pays. Du reste, après l’échec de leur projet sécessionniste, des dirigeants de ce mouvement sont restés longtemps en Algérie.

L’étau se resserre autour de l’Algérie et du polisario. Depuis quatre ans maintenant, l’association entre le séparatisme et le terrorisme est inscrite dans le lexique utilisé par de nombreux pays et organisations régionales. Ces pays s’appuient sur des arguments solides pour faire le tri des mouvements qui défendent des causes dites justes et des mouvements qui ont un agenda séparatiste qu’ils exécutent au profit d’acteurs hégémoniques qui se cachent derrière un jargon légal-juriste trompeur.

Ces acteurs créent ou soutiennent des groupes armés non étatiques (GANE) qui sont aussi nombreux que diversifiés. Il en est ainsi des Forces armées révolutionnaires de Colombie (Farc), d’Al-Qaïda et ses ramifications en Afrique du Nord, en Afrique subsaharienne, au Proche-Orient et en Asie centrale, de l’Etat islamique (EI), des Houtis au Yémen, du Hezbollah au Liban, du Groupe Abou Sayyaf aux Philippines etc. Certes, certains de ces mouvements ne sont plus que l’ombre d’eux-mêmes, mais leur capacité de nuisance peut se manifester de temps à autre au cours des processus de marchandage transnationaux.

C’est dans cet esprit d’association entre séparatisme et terrorisme que se sont exprimés les pays participants à la réunion ministérielle de la Coalition mondiale contre Daech tenue à Marrakech le 11 mai 2022 (Kamal F. Sadni, Séparatisme et terrorisme : fin de l’ambivalence complice, Le Maroc Diplomatique, le 25/05/2022).

Récemment, faut-il le rappeler encore, le Washington Post et Jeune Afrique font état de la collusion entre l’Algérie et l’Iran par le Hezbullah interposé. Ils ont entrainé des éléments du mouvement séparatiste, le Polisario, pour épauler le régime Bashar al-Assad contre l’opposition en Syrie.

Une coopération qui se serait faite en contrepartie d’un soutien financier et militaire au Polisario. Des figures de proue, dont des sénateurs et représentants à la Chambre des représentants américains et des députés dans certains pays européens, montent au créneau pour demander que le Polisario soit porté sur la liste des mouvements terroristes.

Il y a feu dans la demeure pour les Etats sponsors du terrorisme et ceux qui soutiennent des mouvements qui sont susceptibles d’être intégrés prochainement dans la catégorie de mouvements terroristes. L’Algérie en fait partie. Si bien que les décideurs algériens sont pris dans le tourbillon d’une question existentielle qui leur donne des insomnies. Elle leur impose de faire un choix clair entre sauver le polisario ou sauver le régime (ou l’institution militaire pour employer une expression plus réaliste dans la perception de la réalité du pouvoir en Algérie) ?

Sur cette question et sur d’autres encore, l’Algérie représente le cas de notre ivrogne cité plus haut. Voilà un pays qui est en conflit déclaré ou latent avec tous ses voisins. Contre les uns, elle utilise l’arme lourde de la subversion et de la déstabilisation. Contre les autres, elle brandit l’épouvantail du containment. Dans les deux cas, les pays ciblés soit l’ignorent, soit répondent à peine à sa manie de communiqués et de décisions prises par son Haut conseil de sécurité (HCS) qui se réunit plus souvent que ne le laisse supposer son mandat.

L’invention des ennemis et la rente mémorielle sont un fonds de commerce qui fait miroiter aux politiciens algériens l’image que l’ivresse du pouvoir est un salut éternel. Cela me rappelle l’excellent roman de Tahar Djaout "Les chercheurs d’os" publié en 1984, qui est une parodie sur l’appropriation des mythes pour réinventer l’histoire. Djaout, romancier algérien, meurt, lors de la décennie noire, en 1993, à la suite d’un attentat à Alger perpétré, selon la version officielle, par des islamistes. Il n’a pu être sauvé à temps.

D’où la victoire virtuelle que perçoit l’ivrogne en croyant régler ses problèmes, à l’image des étoiles qui brillent dans son entendement mal en-point. C’est comme si certains centres de pouvoir en Algérie vivaient dans un monde parallèle. Ils croient toujours à l’existence d’une solidarité idéologique qui signifierait un soutien militaire inconditionnel, comme au temps où Houari Boumediene, Mouammar Kadhafi et Hafez Assad se considéraient comme les gardiens et les promoteurs de la révolution des masses à laquelle ils ne croyaient vraiment pas.

La même perception exagérée entretient le souvenir de la solidarité entre entités étatiques qui n’ont jamais existé avant la vague des indépendances des années 1950, 1960 et 1970. La solidarité entendue dans ce sens donne, dépendant des circonstances, lieu à une série de valses à trois temps : Algérie-Libye-Egypte ; Algérie-Libye-Tunisie ; Egypte-Syrie-Algérie et Libye-Syrie-Algérie. Le dénominateur commun entre ces valses est la quête d’une union dans laquelle des rapports asymétriques existeraient. Importe peu l’état des rapports de force.

L’Algérie plane sur une orbite dont le tour de vitesse fait perdre le nord. Elle ne réalise pas la magnitude avec laquelle un ouragan géopolitique est en train de se préparer. Bien que se targuant d’avoir des juristes et politicologues d’excellente facture, l’Algérie ne veut pas accepter l’évidence.

L’évidence, c’est que le droit doit s’adapter à l’évolution de la politique et de la géopolitique. Les décideurs algériens sont empêtrés dans une logique qui est la leur et qui fait rire plus qu’elle n’attire la sympathie. Témoins de cette hypothèse sont les faits suivants.

Un, selon certaines informations révélées par Sahel-intelligence.com, le 22 avril 2025, l’Algérie aurait entamé des négociations secrètes avec Ferhat Mehenni, président du Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie (MAK), fondé en 2001. L’objectif serait d’envisager d’accorder à la Kabylie une large autonomie dans le cadre de la souveraineté algérienne.

 Deux : Si cela est vrai, alors pourquoi refuser le plan d’autonomie présenté par le Maroc pour régler le problème artificiel autour du Sahara? Déjà, l’idée de l’autonomie est envisagée au milieu des années 1960 par l’Espagne et elle la réitère en 1973-1974, pendant le déroulement du bras de fer entre l’Espagne, le Maroc, la Mauritanie et l’Algérie.

Trois, le référendum que l’Algérie défend à cor et à cri, ne doit pas faire oublier que ce principe a été négocié de manière asymétrique (1954-1961) par la France et le FLN. L’objectif est que son déroulement ne soit qu’une mise en scène pour préparer l’indépendance conditionnelle de l’Algérie. Cependant, quand le Maroc propose l’organisation d’un référendum d’autodétermination en 1981 au sommet de l’OUA à Nairobi, l’Algérie s’y oppose.

Quatre, ironie du sort, le Maroc propose le plan d’autonomie en 2007 ; l’Algérie le rejette et exige le retour à 1991. Elle fit fi de la conclusion de James A. Baker III (1997-2004), envoyé personnel du Secrétaire général des Nations unies sur la nécessité d’une solution réaliste au conflit. Elle s’insurge contre la conclusion de son successeur, Peter Van Walsum (2005-2008), sur l’impossibilité de créer une entité artificielle au Sahara, qualifiant cette demande d’irréaliste et de chimérique.

Le changement de l’équation géopolitique dans l’espace Europe-Afrique-Amérique-Moyen-Orient impose des comportements supposés adaptés. Jusqu’à une date récente, le Maghreb n’intéressait vraiment pas les grandes puissances. Il y a une sorte de délégation de la gestion de la sécurité et des litiges intermaghrébins et subsahariens aux puissances intermédiaires, notamment la France, la Belgique et le Royaume-Uni.

Cependant, une fois que la Turquie, l’Iran et la Chine interviennent de plus en plus agressivement dans le continent africain, les choses changent. La géopolitique des hydrocarbures, la course au contrôle des voies maritimes et fluviales et l’arrivée de nouvelles générations de décideurs en Afrique affectent la perception classique des équilibres de puissance régionaux.

Au lendemain de la pandémie du COVID, les certitudes d’antan connaissent un début de remise en cause, auquel les acteurs étatiques bénéficiaires répondent avec nonchalance. Erreur d’appréciation qui les pousse à vérifier l’état de leurs boussoles analytiques.

Le signal est donné par certains acteurs non étatiques inféodés à des puissances intermédiaires moyen-orientales qui menacent ouvertement de porter la bataille des détroits et des voies maritimes à Gibraltar. Il en est ainsi des Houtis et du Hezbollah. L’aventure de Hamas en octobre 2023 y est pour quelque chose. Ces menaces ne sont pas sérieuses, mais sait-on jamais. La théorie de l’ivrogne peut jouer dans ce cas-là.

Hécatombe et illusion

Le bras de fer entre l’ambassadeur Ammar Bendjama et la riposte de l’ambassadeur marocain Omar Hilale traduit un état d’esprit qui survole le débat juridique sur le respect de la légalité internationale. Le premier est en passe d’emprunter un sentier suicidaire. Le deuxième observe la scène en hésitant à lui tendre la main ou à le laisser à son sort. Car, sur le dossier du Sahara marocain, l’année 2025 est un carrefour décisif. Il l’est surtout pour l’Algérie.

La période 2025-2028 dessine les contours de la création d’une "entité étatique" à Tindouf. Car après tout, il faut trancher sur la question de savoir qui est arrivé le premier, l’œuf ou la poule ? Ceci est d’autant plus plausible que le président du Conseil de la nation algérien, Salah Goudjil, déclare récemment que l’Algérie a des frontières avec sept pays. Parmi ces pays, comble de dérision, il cite la pseudo-rasd qui se trouve à Tindouf.

Curieux est le chiffre sept (7) cité dans ce cas. Si, dans certaines cultures, il est synonyme de bon augure, il est, dans le cas d’espèce, annonciateur de mauvaises surprises dans un futur proche. Dans le chapitre bon augure, le chiffre 7 rappelle que sept dynasties ont gouverné le Maroc, dont trois au moins (les Almoravides, 1060-1147 ; les Almohades, 1121-1269 ; les Mérinides, 1244-1465), ont étendu leur pouvoir au-delà de ce qui est l’Algérie d’aujourd’hui. Dans le chapitre des mauvaises surprises, le chiffre 7 signifie qu’un septième "Etat" au moins est en gestation sur le territoire algérien ; "une entité sahraouie" à Tindouf inscrite dans l’acrobatie absurde de l’œuf et de la poule.

La déclaration de Goudjil confirme la lecture que se font certains observateurs sur la qualité des juristes-politiciens algériens. En témoigne la signature tambour battant par Ramtane Lamamra, alors ministre des Affaires étrangères, et son "homologue de la rasd" d’un accord sur la délimitation des frontières, le 20 août 2021. Le choix de cette date n’est pas anodin ; il coïncide avec la célébration par le Maroc de l’anniversaire de la Révolution du Roi et du Peuple.

La même approche est retenue par l’Algérie pour annoncer la rupture des relations avec le Maroc, le 24 août 2021, soit trois jours après la célébration par le Maroc de la Fête de la Jeunesse. C’est dire le martyre dont souffrent les dirigeants algériens quand il s’agit de retenir des repères historiques.

Le Sahara étant marocain, il faut trouver un territoire à la "rasd". L’option du nord de la Mauritanie que les stratèges algériens envisageaient dans la foulée de l’épisode d’El Guerguerat (2020) est définitivement enterrée.

Par ailleurs, les dirigeants du Polisario qui ne sont pas originaires des Provinces du Sud ne seront pas admis dans le processus de mise en œuvre du plan d’autonomie. Du reste, il faut rappeler que, depuis 1979, le mouvement séparatiste est dominé par des personnalités qui appartiennent aux tribus de la région de Tindouf –et donc sont algériens. Les autres sont originaires des régions marocaines et ne sont pas concernés par la dispute.

Encore faut-il rappeler que l’ombre du projet de la création d’une entité étatique au Sahara oriental par des militaires français en 1959 plane une fois encore sur le ciel des contradictions d’un système décisionnel algérien frappé par la myopie, le strabisme et la syncope géopolitiques.

De même, pour avoir une lecture plus ou moins cohérente de l’évolution des relations entre le Maroc et l’Algérie et des relations intermaghrébines d’une façon générale, il faut intégrer la dimension psychologique. Il est de notoriété publique que feu le Roi Hassan II, le président Houari Boumediene n’éprouvaient pas de sentiments magnanimes l’un envers l’autre.

La même observation est valable pour ce qui est de leurs relations avec Mouammar Kadhafi, Zine El-Abidine Ben Ali, Maaouiya Ould Sid’Ahmed Taya. Cependant, le sentiment d’aversion le plus criard à l’égard des dirigeants marocains est manifesté, à longueur de journée, par le président Abdelmajid Tebboune et le chef d’Etat-majeur des armées, Said Chengriha.

La saga de l’ivrogne se vérifie encore dans la manière dont les décideurs algériens gèrent la question des réfugiés et des migrants illégaux. S’agissant de la question des réfugiés, il y a deux variantes. La première variante est celle des dirigeants d’anciens mouvements séparatistes (ou même groupes terroristes) européens, africains, latino-américains qui continuent d’élire domicile à Alger. La deuxième variante est celle des populations sahraouies retenues contre leur gré par les milices du Polisario qui sont, elles-mêmes, sous surveillance de la part de la sécurité militaire algérienne.

S’agissant des migrants illégaux, ils sont en grande partie laissés à la merci des réseaux de traite humaine ou abandonnés dans le désert du grand Sahara. Nombreux se sont plaints, à leur retour dans leurs pays, d’avoir été maltraités. Parler de respect des droits de l’Homme dans ce cas de figure est une plaisanterie.

Qui de l’œuf ou de la poule est apparu en premier ? Une chose est certaine, notre ami l’ivrogne risque désormais de voir double. Il peut payer ou non ses dettes au barman, importe peu. Personne ne veut plus de son argent. Dorénavant, tout le monde est sobre. Il peut cependant imaginer que l’œuf éclot et donne naissance à un ou deux dinosaures. En matière de dinosaures, l'Algérie, depuis 1962, se taille la réputation inégalable d’amuser les néophytes sans vraiment séduire les géopoliticiens paléontologues.

Par
Le 15 mai 2025 à 14h37

à lire aussi

2026 legislative elections. PJD unveils its heavyweights in first slate of 40 candidates
Elections 2026

Article : 2026 legislative elections. PJD unveils its heavyweights in first slate of 40 candidates

Five months ahead of Morocco’s September 2026 legislative elections, the Justice and Development Party (PJD), led by Abdelilah Benkirane, has officially unveiled its lead candidates in 40 constituencies.

Quatre gouvernements, une économie. Lecture comparative des performances macroéconomiques
ECONOMIE

Article : Quatre gouvernements, une économie. Lecture comparative des performances macroéconomiques

Croissance, inflation, endettement, emploi, performances extérieures, etc. Médias24 reconstitue les performances macroéconomiques des quatre derniers gouvernements, à travers une analyse structurée des grands équilibres économiques et de leurs dynamiques.

L'Office des changes restructure son organisation interne
ECONOMIE

Article : L'Office des changes restructure son organisation interne

L'Office des changes vient de dévoiler son nouvel organigramme. Articulée autour de sept départements métiers, cette nouvelle architecture vise à passer vers une administration de régulation plus agile et efficace. Voici ce qui a changé.

Morocco Strategic Minerals prend le contrôle de six sites polymétalliques près de Taroudant
Mines

Article : Morocco Strategic Minerals prend le contrôle de six sites polymétalliques près de Taroudant

La compagnie canadienne Morocco Strategic Minerals a conclu un accord avec MNF Groupe, une filiale de Broychim, pour prendre le contrôle de 80% d'un portefeuille d'actifs miniers polymétalliques situés au nord de Taroudant.

ElGrandeToto au cœur d’un bras de fer judiciaire autour de ses concerts au Maroc
DROIT

Article : ElGrandeToto au cœur d’un bras de fer judiciaire autour de ses concerts au Maroc

Le rappeur marocain est visé par une plainte pour violation de contrat d’exclusivité, déposée par une société de production. Au cœur du litige, un accord dont les clauses auraient été enfreintes, selon des sources proches du dossier.

Addoha, Alliances, RDS. Three real estate groups, three very different market trajectories
Actus

Article : Addoha, Alliances, RDS. Three real estate groups, three very different market trajectories

Addoha, Alliances and RDS posted sharply improved 2025 results, helped by the recovery in the real estate cycle. Behind that shared momentum, however, their profiles diverge markedly in terms of growth, profitability and valuation.

Médias24 est un journal économique marocain en ligne qui fournit des informations orientées business, marchés, data et analyses économiques. Retrouvez en direct et en temps réel, en photos et en vidéos, toute l’actualité économique, politique, sociale, et culturelle au Maroc avec Médias24

Notre journal s’engage à vous livrer une information précise, originale et sans parti-pris vis à vis des opérateurs.

Toute l'actualité