Les jours les plus sombres de Trump
WASHINGTON, DC – Il ne fait pas bon être Donald J. Trump ces derniers temps. Certes, c’est le cas depuis déjà un moment, mais la période actuelle se révèle à ce jour la plus difficile pour le président américain.
C’est d’ailleurs visible chez Trump. Ses collaborateurs peinent à le museler, par tous les moyens autres que physiques. Et comme l’on pouvait s’y attendre, ils n’y parviennent pas totalement. Plusieurs journalistes fiables rapportent que les assistants de Trump à la Maison blanche (qui bien souvent ne savent tenir leur langue) décrivent un président américain esseulé et acculé.
Le sentiment de solitude du président n’est pas surprenant, Trump entretenant peu d’amitiés proches. Il ne cesse de prouver que chez lui, la loyauté est à sens unique. Quasiment aucun de ceux qui travaille pour lui ne peut se sentir à l’abri. A l’exception sans doute de sa fille Ivanka, aucun n’est certain d’échapper à cette colère qui finit par chasser des lieux de si nombreux collaborateurs.
L’habituel apitoiement de Trump sur son propre sort s’est intensifié ces derniers temps. Il continue de se lamenter que le procureur général, Jeff Sessions, se soit récusé lui-même dans l’enquête sur l’ingérence russe au cours de l’élection de 2016. Mais le président américain a de plus gros problèmes encore. Son ancien directeur de campagne, Paul Manafort, a non seulement été jugé coupable de huit chefs d’accusation de fraude et d’évasion fiscale, mais il a également décidé, faisant craindre le pire à Trump, de coopérer avec Robert Mueller, conseiller spécial chargé d’enquêter sur l’affaire russe et sur les efforts déployés par le président américain pour faire obstacle à l’investigation autour de la question de savoir si sa campagne (voire son administration) aurait conspiré avec le Kremlin. Il apparaît clair que l’inépuisable Mueller a fait pression sur Manafort pour que celui-ci coopère afin d’éviter un deuxième procès coûteux.
Face à une menace judiciaire
Trump a laissé entendre qu’il pourrait gracier Manafort, mais il a été conseillé au président – qui pour une fois a prêté une oreille attentive – qu’accorder cette grâce avant les élections de mi-mandat au Congrès en novembre se révélerait catastrophique pour les Républicains, et par conséquent pour lui-même. Manafort semble avoir considéré qu’il ne pourrait ni bénéficier d’une grâce plus tard – Trump étant d’ici là susceptible de faire face à une sérieuse menace judiciaire – ni se permettre un autre procès. Son plaider coupable négocié avec Mueller lui retire la plupart de ses biens immobiliers ainsi que plusieurs dizaines de millions de dollars, mais Manafort a préféré essuyer d’importantes pertes financières que s’exposer au risque de passer le reste de sa vie derrière les barreaux.
En plus de voir réduite sa possible condamnation à de la prison ferme (dans une mesure inconnue), Manafort a également souhaité bénéficier d’un arrangement qui assure la protection de sa famille. Il est en effet question pour lui de livrer des informations sur plusieurs oligarques russes proches du président Vladimir Poutine – des individus connus pour ne pas se montrer particulièrement tendres avec ceux qui les trahissent.
Difficulté supplémentaire, l’avocat de longue date de Trump, Michael Cohen, a lui aussi accepté de coopérer avec les procureurs. Cohen sait beaucoup de choses sur les pratiques d’affaires précédentes de Trump, et a déjà révélé qu’il avait organisé le versement d’argent à plusieurs femmes avec lesquelles Trump avait eu des relations sexuelles (ce que le président nie toutefois) pour acheter leur silence avant l’élection présidentielle. Cette situation expose également Trump à un risque judiciaire.
Et voici désormais que la nomination de Brett Kavanaugh, choisi par Trump pour remplacer le juge à la Cour suprême Anthony Kennedy parti en retraite, ne tient plus qu’à un fil et pourrait être annulée à tout moment. Kavanaugh était un choix risqué dès le départ. Sélectionné sur une liste réunissant d’autres candidats conservateurs potentiels, fournie au président par la Federalist Society de droite, Kavanaugh s’est démarqué par sa conception dissonante concernant le pouvoir présidentiel. Il a en effet écrit qu’il considérait que le président ne saurait faire l’objet d’enquêtes ou de poursuites dans l’exercice de sa fonction.
Cette conception selon laquelle le président serait au-dessus des lois est unique (de ce que nous savons à ce jour) parmi les universitaires compétents en matière de droit. Sa référence à Trump est évidente. Par ailleurs, les opinions de Kavanaugh se situent très à droite sur d’autres questions, et il les a exprimées sans détour lors de ses audiences de confirmation. Sur d’autres sujets, tels que le droit à l’avortement, il s’est montré plus évasif dans ses réponses, et certaines preuves crédibles indiquent qu’il aurait menti à la Commission judiciaire du Sénat sur d’autres sujets encore.
Un président indifférent, ignorant et paranoïaque
Pour autant, la quasi-totalité des Républicains de la commission étaient prêts à acter rapidement sa nomination: même s’il s’agissait d’un choix impopulaire, Kavanaugh bénéficiait du soutien de la base républicaine, y compris d’une majeure partie de la droite chrétienne. Cet important appui est resté solide même après que Christine Blasey Ford, professeur en Californie, soit sortie de l’anonymat en accusant Kavanaugh de l’avoir agressée sexuellement, sous l’emprise de l’alcool, lorsqu’ils étaient au lycée. Les responsables républicains désespéraient de voir Kavanaugh confirmé avant les élections de mi-mandat, craignant que leurs électeurs restent chez eux par déception voire colère qu’il ne soit pas confirmé – auquel cas leur pire cauchemar, une prise de contrôle démocrate au Sénat et à la Chambre des représentants, risquait de devenir réalité. Telle était la situation lorsque les médias ont révélé qu’une autre femme accusait également Kavanaugh de comportements sexuellement abusifs, ces accusations s’étant toutefois révélées moins fondées, du moins dans un premier temps.
Est venue s’ajouter à cette agitation la publication du dernier livre de Bob Woodward, intitulé Fear, qui (à l’instar de précédents ouvrages sur Trump, mais dans une plus grande mesure et avec davantage de profondeur) livre le portrait dévastateur d’une Maison blanche dysfonctionnelle. L’ouvrage, de même qu’une tribune libre rédigée anonymement par un haut responsable de l’administration dans le New York Times, explique jusqu’où doivent aller les collaborateurs de Trump pour empêcher un président indifférent, ignorant et paranoïaque de commettre impulsivement l’irréparable.
Un sondage du Wall Street Journal/NBC News publié dimanche 23 septembre annonce les Démocrates devant les Républicains pour l’élection de la Chambre, à hauteur de 12 points de pourcentage, soit une marge considérable. Et il semble de plus en plus plausible que les Démocrates reprennent également le contrôle du Sénat. Trump avait espéré ne pas représenter un problème dans ces courses électorales, mais c’est inéluctable. Les Républicains ne disposent pas véritablement d’un autre pilier.
Même si les Démocrates s’emparent seulement de la Chambre, l’existence va devenir beaucoup plus compliquée pour Trump, compte tenu de la vague d’investigations que la nouvelle majorité lancerait alors certainement, et de possibles procédures d’impeachment. Et si les Démocrates venaient à reprendre également le Sénat, Trump pourraient se retrouver en phase terminale. C’est d’ailleurs peut-être déjà le cas.
Traduit de l’anglais par Martin Morel
© Project Syndicate 1995–2018
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