Le temps de “l’Etat social”
Les impacts de la crise du Covid-19 n’épargnent désormais plus aucun domaine de notre quotidien. Mais c’est certainement au plan humain et social qu’ils sont les plus révélateurs. La crise Covid-19 a, en effet, mis à nu bien de nos faiblesses et misères morales cachées : repli sur soi, stigmatisation, xénophobie, et nationalisme étriqué. Mais elle a aussi, et surtout, fait émerger de vraies valeurs d’humanisme, de solidarité et de compassion, qui transcendent les clivages de classe, de race et de confession, pour ne considérer que l’Humain.
Cet élan d’humanisme et les manifestations de solidarité ne sont toutefois pas l’apanage de tous et ne se sont certainement pas produits partout dans le monde ; ils ont assurément besoin d’un terreau fertile et convenable, aussi d’un catalyseur pour éclore et se développer. Au Maroc, l’esprit de famille, profondément ancré dans nos valeurs, notre sens légendaire et cette hospitalité, constituent ce terreau, et la Monarchie, le catalyseur de cette éclosion spontanée.
Cette élan de solidarité constitue par ailleurs une vraie réponse collective à deux autres crises, sous-jacentes depuis des années, mais brutalement réveillées par la pandémie du Covid-19 : la crise de notre système de santé et de protection sociale, et celle de notre système d’éducation et de formation.
Au plan de notre système de santé, la crise Covid-19 a révélé, en effet, que ni l’infrastructure, ni les équipements, ni les moyens humains ne sont à la hauteur des défis et enjeux auxquels nous devons subitement faire face. Cet immense déficit structurel n’est autre que le résultat de choix politiques inconséquents, qui ont relégué, des décennies durant, la Santé au dernier rang des préoccupations des politiques, tous bords confondus.
Sur le plan de la couverture sociale, la crise Covid-19 a mis en lumière bien de nos faiblesses volontairement et pudiquement masquées. Nous découvrons du jour au lendemain que des pans entiers de notre société ne disposent d’aucun filet social. Des millions de Marocains qui vivent dans la précarité se retrouvent sans ressources.
Notre système d’éducation nationale a été aussi mis à rude épreuve par la crise du Covid-19 qui a subitement révélé l’immense étendue de la faiblesse, voire de la médiocrité de ses prestations. Le système s’est avéré incapable de passer, avec la célérité et la qualité requises, du mode d’enseignement présentiel au mode d’enseignement à distance, imposé par le confinement. Pire, cette crise a montré que l’écrasante majorité de nos établissements publics fonctionnent encore au tableau noir et à la craie, ceci malgré des investissements lourds consentis à ce secteur à coup de programmes qui se chiffrent par milliards de dirhams.
Dans ce contexte, il est toutefois à souligner, et avec fierté, que grâce à la mobilisation spontanée et l’efficacité du personnel de la santé et de l’éducation, ces deux piliers principaux de notre édifice social ont pu et su faire preuve de réactivité et de résilience.
La découverte brutale des faiblesses structurelles et profondes de ces deux secteurs fondamentaux de notre organisation sociale est dure à supporter, mais certainement salutaire dans la mesure où elle nous oblige désormais à opérer les ajustements nécessaires, voire des arbitrages radicaux, pour enfin ériger les secteurs de la santé et de l’éducation/formation, au rang de vraies priorités nationales. Il reste à savoir comment.
Au Maroc, il ne fait plus de doute que la protection sociale et la santé, ainsi que l’éducation et la formation, doivent être érigées au rang de "missions régaliennes" et le rôle du secteur privé réduit à celui d’appoint. L’Etat doit se ressaisir pour mettre en place les politiques et les moyens financiers à même d’assurer rapidement :
· Le sauvetage de notre système de santé publique par la construction d’un système de santé pérenne, efficace, accessible à toutes les catégories sociales du pays, territorialement et équitablement déployé.
· La refonte en profondeur de notre modèle d’enseignement autour d’un enseignement public fort, à même de satisfaire tous les besoins du pays.
· La conception et la mise en œuvre d’un système de couverture médicale et sociale généralisée à toutes les couches sociales et à toutes les professions.
La réalisation de ces trois missions doit s’inscrire dans le cadre d’une politique délibérée de construction d’un édifice social solide, porté par un "Etat volontairement social", doublé d’un "Etat stratège, interventionniste", pour couvrir tous les aspects d’un développement économique, social et humain, endogène et autocentré.
Un Etat volontairement social, stratège, interventionniste
La concrétisation de cet "Etat volontairement social, stratège et interventionniste" reste tributaire de notre capacité et de notre volonté à nous défaire des politiques néolibérales qui n’ont jamais accordé à l’humain qu’une place secondaire.
Ces politiques inhumaines, que nous ont imposé et nous imposent encore les institutions de Bretton Woods, doivent être revisitées en profondeur, voire à jamais bannies de notre approche de traitement des questions sociales, quoi qu’il en coûte. C’est une question aujourd’hui très urgente de reconquérir notre souveraineté nationale pour ce qui est de la conception et de la mise en œuvre de nos politiques sociales dans leur intégralité (la santé, l’éducation/formation, les services sociaux dans leur diversité…) et nos choix économiques fondamentaux. C’est la bataille à engager à tout prix.
A ce titre, la réactivité de l’Etat, avec la création immédiate du Fonds Covid-19 alimenté par le budget général, mais aussi par cet élan sans précédent de générosité et de solidarité nationales, montre bien, qu’en de telles circonstances, la puissance publique n’a pas de substitut.
Cette puissance publique se doit maintenant de muer rapidement en un modèle de gouvernance où l’Etat détient le maître mot en matière de conception et de mise en œuvre des politiques sociales, économiques, de soutien à l’activité et à l’emploi. Un modèle où les considérations d’ordre social l’emportent sur toutes les autres et dans lequel l’Etat et ses démembrements, en particulier les Collectivités Territoriales, par le biais d’une dépense publique, judicieusement orientée et rationnellement affectée, pourront garantir à tous :
*Une protection sociale universelle, construite autour de prestations sociales variées (retraite, allocations familiales et allocations chômages garanties pour tous), des transferts sociaux multiples et des filets sociaux pour les personnes hors système.
*Des services publics variés, accessibles à tous et de qualité : la santé, l’éducation, la sécurité, les services publics de proximité…
Ce sont ces deux grandes missions qui concentrent le rôle de "L’Etat social".
Au Maroc, les ingrédients de "l’Etat social" existent aujourd’hui dans plusieurs de nos programmes socio-économiques récents. Dès son accession au Trône le 30 juillet 1999, SM le Roi a lancé plusieurs chantiers fondateurs d’une vision délibérément sociale. D’abord, une approche de la gouvernance qui met l’Humain au centre de toutes les politiques, annoncée par "l’appel du 12 octobre 1999" portant sur "le nouveau concept d’autorité", qui a ouvert la voie vers de nouvelles réformes multidimensionnelles.
Ensuite, l’évaluation rétrospective, lancée en 2003, suite au discours royal du 20 août 2003, du processus du développement humain suivi depuis l’indépendance du pays, afin d’élaborer la vision du développement humain pour les vingt prochaines années ; laquelle évaluation a donné lieu au rapport intitulé "50 ans de développement humain au Maroc et perspectives pour 2025", dont le "développement humain" a constitué le concept fédérateur.
Au vue des faiblesses structurelles graves, du nom de pauvreté, précarité et exclusion sociale révélées par le rapport ci-dessus mentionné, un chantier dit du « règne » a été lancé le 19 mai 2005 ; il s’agit de l’Initiative nationale de développement humain (INDH), qui se veut une stratégie globale de développement, qui embrasse tous les droits fondamentaux : économiques, sociaux, culturels, civils et politiques. C’est une stratégie qui met l’Homme au centre de toutes ses préoccupations, et dont la mise en œuvre a mobilisé des moyens financiers conséquents.
La Constitution de juillet 2011 consacre clairement les fondamentaux de « l’Etat social ». Le premier paragraphe du Préambule de la Constitution dispose que :
« Fidèle à son choix irréversible de construire un Etat de droit démocratique, le Royaume du Maroc poursuit résolument le processus de consolidation et de renforcement des institutions d'un Etat moderne, ayant pour fondements les principes de participation, de pluralisme et de bonne gouvernance. Il développe une société solidaire où tous jouissent de la sécurité, de la liberté, de l'égalité des chances, du respect de leur dignité et de la justice sociale, dans le cadre du principe de corrélation entre les droits et les devoirs de la citoyenneté ». Plus en détail, l’Article 31 de la constitution, stipule que « L'Etat, les établissements publics et les collectivités territoriales œuvrent à la mobilisation de tous les moyens disponibles pour faciliter l'égal accès des citoyennes et des citoyens aux conditions leur permettant de jouir du droit : aux soins de santé, à la protection sociale, à la couverture médicale et à la solidarité mutualiste ou organisée par l’Etat, à une éducation moderne, accessible et de qualité...».
Par ailleurs, plusieurs politiques publiques visant à améliorer le quotidien socio-économique des marocains et à réduire les inégalités sociales et territoriales ont été engagées tout au long de la période 1999-2019. Mais force est de constater que, malgré ces programmes et politiques sectorielles, le résultat n’a pas toujours été au rendez-vous.
Le Maroc reste toujours très mal classé au niveau de l’indice de développement humain des Nations Unies, les disparités sociales persistent et même s’aggravent, le taux de pauvreté ne recule pas de manière conséquente… Se pose alors la question du pourquoi et du comment nous en sommes arrivés à la situation d’aujourd’hui, exacerbée subitement par la pandémie du Covid-19 ?
La réponse est sans doute à chercher dans modèle économique néolibéral, construit autour du désengagement de l'Etat, de la déréglementation et de la promotion, sans garde-fous sociaux, d’un secteur privé avide de toujours plus de profits, qui a conduit à des désastres sociaux. Ce modèle de développement où la croissance ne rime pas avec le progrès parce que l’investissement public dans la santé, l’éducation et les services sociaux, est considéré comme une hérésie. Ce modèle, sur plus de trois décennies, n’a fait que creuser les inégalités sociales et se révèle aujourd’hui dans l’incapacité à faire face à une crise humanitaire de l’ampleur de la crise du Covid-19.
Le constat d’échec de ce modèle de développement économique et social a été dit par la plus haute autorité du pays, bien avant la crise du Covid-19. Le dernier rappel à l’ordre dans ce sens fut le discours du 20 août 2019, où SM le Roi a de nouveau appelé à revoir ce modèle en profondeur et a confié cette mission à une commission ad hoc : la « Commission spéciale sur le modèle de développement ». Dans ce discours, SM Le Roi a clairement exprimé son objectif : « Notre ambition est que, dans sa nouvelle version, ce modèle de développement constitue une assise solide pour faire émerger un nouveau contrat social emportant une adhésion unanime, en l’occurrence celle de l’État et de ses institutions, celle des forces vives de la nation incluant le secteur privé, les formations politiques et les syndicats, les associations, ainsi que celle de l’ensemble des citoyens ».
Cet appel du Souverain à « la mise en place d’un nouveau contrat social » doit constituer un tournant décisif pour la refonte en profondeur du modèle de développement jusqu’à maintenant.
Le modèle doit être construit sur un socle de politiques sociales fortes. Des politiques qui « construisent et protègent » l’Homme et qui en font une personne parfaitement imprégnée de valeurs de solidarité, de sens de responsabilité et de don de soi. Ce modèle doit être construit de l’intérieur et « s’affirmera comme authentiquement marocain ».
Cette construction doit être conduite par un « Etat-providence » en ces temps de crise du Covid-19. Un Etat généreux, qui délie sa bourse et se libère des politiques d’austérité et de restrictions budgétaires. Un Etat qui enlève de son tableau de bord les indicateurs de taux de déficit et d’inflation, pour les remplacer par les indicateurs de taux de couverture médicale et sociale généralisée, de taux de scolarisation généralisée à l’échelle du pays, de taux d’éradication de la pauvreté, de la précarité et de l’exclusion social… Plus que jamais, nous sommes rentrés dans le temps de « l’Etat social ».
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