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Le dénouement ukrainien doit débuter en Syrie

La solution à la crise ukrainienne réside en partie dans la question syrienne. Il est temps pour le président américain de démontrer sa capacité à faire usage de la force dans d’autres circonstances que celles d’attaques secrètes par drones, et autres interventions confidentielles.

Le 6 mai 2014 à 10h32

Ceci permettrait de redéfinir l’équation stratégique non seulement à Damas mais également à Moscou, de même que du côté de Pékin et Tokyo.

 

WASHINGTON, DC – Beaucoup considèrent que la reculade de Barack Obama autour des menaces de frappes de missiles qu’il avait proférées à l’encontre de la Syrie au mois d’août dernier aurait contribué à ce que le président russe Vladimir Poutine franchisse le pas dans l’annexion de la Crimée. Il est toutefois plus probable que Poutine ait agi de la sorte pour des raisons intérieures – à savoir pour détourner l’attention des Russes à l’écart de la situation économique désastreuse de leur pays, ainsi que pour apaiser l’humiliation associée au fait de voir un certain nombre de militants pro-européens évincer un gouvernement ukrainien qui avait son soutien.

Indépendamment des motivations initiales de Poutine, le voici désormais opérant au sein d’un environnement dont il maîtrise relativement les paramètres. Poutine pèse actuellement le pour et le contre, entre d’une part l’intérêt de la poursuite du démembrement de l’Ukraine, certains des territoires concernés étant voués soit à rejoindre la Russie soit à devenir des États vassaux de la mère Patrie, et d’autre part la douleur associée à des sanctions économiques plus sévères et plus complètes. L’éventuel usage de la force occidentale, sous une autre forme que l’envoi d’armes en direction d’une armée ukrainienne quelque peu démunie, ne pèse ainsi nullement dans l’équation.

Il faut commencer par la Syrie

Or, ceci pose problème. Dans le cas de la Syrie, l’Amérique – puissance militaire la plus importante et la plus flexible de la planète – a choisi pendant plus de trois ans de négocier les mains liées. Un tel choix constitue une erreur similaire dans le cas de la Russie, face à un dirigeant tel que Poutine, fort disposé à se mesurer à ses homologues chefs d’État selon un machisme primitif.

Il est grand temps de venir perturber les calculs de Poutine, et c’est par la Syrie qu’il s’agit de commencer. À l’issue d’une démarche consistant à allier tirs de mortiers destructeurs au point d’anéantir des quartiers entiers, mesures destinées à affamer et à assoiffer les populations, et désormais utilisation de bombes à sous-munitions projetant à l’aveugle une volée de clous et d’éclats d’obus, les troupes du président Bachar el-Assad ont à ce jour repris l’avantage. Lentement mais sûrement, le gouvernement reconquiert actuellement les territoires rebelles.

En matière de politique étrangère, les analystes partisans de l’école « réaliste » considèrent Assad comme un moindre mal par rapport à une opposition constituée de membres affiliés à Al-Qaïda ; d’autres voient un avantage à laisser les deux camps s’entretuer, les abandonnant l’un à l’autre depuis des années. Il semble par ailleurs que le gouvernement syrien freine peu à peu l’utilisation d’armes chimiques, comme il a consenti à la faire en septembre dernier.

Le problème, c’est que si Assad pense pouvoir continuer à tout faire subir à son peuple, à l’exception de frappes chimiques, il exterminera volontiers ses opposants, massacrant chaque prisonnier et punissant des communautés toutes entières, de la même manière que son propre père Hafez el-Assad anéantit les habitants d’Hama en 1982. Bachar a bien souvent démontré qu’il était taillé de la même et sanglante étoffe.

Depuis le début du conflit syrien, Assad avive les peurs autour de ce que les forces d’opposition sunnites pourraient faire endurer aux alaouites, aux druzes, aux chrétiens et aux autres minorités, si elles venaient à l’emporter. Mais l’heure n’est plus aux spéculations autour du comportement d’Assad. Nous en avons vu assez.

Une frappe américaine contre le gouvernement syrien permettrait désormais de refaçonner l’ensemble de la dynamique. Elle pourrait contraindre le régime à rejoindre à nouveau la table des négociations, avec l’intention véritable de conclure un accord, ou permettrait à minima de faire comprendre à Assad qu’il ne saurait avoir les mains libres dans le rétablissement de son règne.

Il demeurera juridiquement impossible de frapper la Syrie aussi longtemps que la Russie siégera au Conseil de sécurité des Nations Unies, compte tenu de son pouvoir de veto à l’encontre de toute résolution autorisant un tel usage de la force. La Russie a cependant elle-même adhéré à la Résolution 2139 du mois de février, destinée à contraindre le gouvernement syrien à accroître les flux d’aide humanitaire en direction des civils affamés et blessés. Entre autres dispositions, la Résolution 2139 exige que « toutes les parties mettent immédiatement un terme à leurs attaques contre des populations civiles, et cessent d’employer des armes de manière indéterminée au sein des zones peuplées, y compris de procéder à des pilonnages et autres bombardements aériens, impliquant notamment bombes à sous-munitions… »

Les États-Unis, aux côtés de tous les États souhaitant coopérer, pourraient utiliser la force pour détruire les aéronefs syriens dans une première démarche de mise en œuvre de la Résolution 2139. Certes, les « bombardements aériens » se poursuivraient sans doute par hélicoptère, mais une telle intervention exprimerait immédiatement un message clair selon lequel la partie a désormais changé. À l’issue de cette frappe, il incomberait alors à l’Amérique, à la France et à la Grande-Bretagne de solliciter l’approbation du Conseil de sécurité autour de l’action entreprise, de la même manière qu’elles le firent après l’intervention de l’Otan au Kosovo en 1999.

Effet tout aussi conséquent, les tirs lancés par les États-Unis en Syrie retentiraient d’un lourd écho en Russie. Toute l’ironie réside dans le fait que Poutine cherche aujourd’hui à accomplir en Ukraine exactement ce à quoi Assad est parvenu avec réussite, à savoir caricaturer une opposition politique légitime en dressant le portrait d’un gang constitué de truands et de terroristes, tout en faisant usage de provocations et de mensonges dans le but de changer une protestation non violente en un théâtre d’attaques belliqueuses justifiant ainsi une réponse armée.

L’intervention de la force est nécessaire

Songez en effet que l’opposition syrienne a suivi, sous le feu du régime, une marche pacifique pendant pas moins de six mois avant que les premières unités de l’Armée syrienne libre ne commencent péniblement à se constituer. En Ukraine, Poutine se ferait un plaisir de changer l’éviction pacifique d’un gouvernement corrompu en une guerre civile pure et simple.

Poutine considère sans doute – conformément à ce que les puissances occidentales ont souvent fait comprendre à leurs citoyens – que les forces de l’Otan ne prendront jamais le risque de déclencher une guerre nucléaire en intervenant en Ukraine. Peut-être pas. Pour autant, ces forces russes qui déstabilisent aujourd’hui l’Ukraine ne portent aucun insigne militaire. Après tout, pourquoi les soldats de l’ombre ne pourraient-ils combattre que dans un seul camp.

L’intervention de la force dans la résolution de la crise ukrainienne, de même qu’en Syrie, se fait d’autant plus nécessaire qu’il est possible que les pressions économiques imposées à la Russie, bien qu’elles constituent l’une des composantes cruciales de la boîte à outil occidentale, pourraient bien créer un effet pervers chez Poutine. Étant donné le déclin du rouble et l’assèchement des investissements étrangers, le peuple russe pourrait fort s’agiter, donnant à son dirigeant d’autant plus de raisons de le distraire au travers de spectacles patriotes invitant toujours plus de « Russes » à retrouver la mère Patrie.

Obama a pris ses fonctions sur la promesse consistant à mettre un terme à un certain nombre de guerres, et non à en débuter de nouvelles. Mais si les États-Unis se contentent de répondre aux tirs de balles par de simples discours, les tyrans d’aujourd’hui tireront rapidement leurs propres conclusions. Ceci vaut également pour les alliés de l’Amérique ; le Japon s’interroge par exemple sur ce que serait la réponse américaine si la Chine venait à déclencher une crise autour du contentieux des îles Senkaku.

Pour diriger efficacement, sur le plan intérieur comme autour des intérêts mondiaux, l’Amérique doit démontrer qu’elle est prête à endosser toutes les responsabilités attachées à sa puissance. Une intervention armée en Syrie ne mettrait pas nécessairement un terme à la guerre civile qui y fait rage, mais pourrait avoir pour avantage de prévenir l’explosion d’un nouveau conflit du côté de l’Ukraine.

Traduit de l’anglais par Martin Morel

© Project Syndicate 1995–2014

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Le 6 mai 2014 à 10h32

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